‹ Lettres sur les révolutions du globeChapitre 25 sur 73 · Mont Yalérien · texte numérisé non relu

Mont Yalérien

Au reste, ces lieux, qui étaient les plus élevés de nos environs dans le temps où la formation crayeuse était à la surface du sol, ne le sont plus aujourd’hui, et les inégalités de cet ancien terrain n’ont presque aucune correspondance avec les inégalités actuelles.

La craie est restée à nu pendant un assez long espace de temps, car plusieurs observations incontestables prouvent qu’elle avait eu le temps de se solidifier quand la mer est revenue la couvrir et y déposer des produits entièrement différents.

Pendant que le sol crayeux était à découvert, il s’y forma des amas d’eau douce qui y laissèrent des dépôts. La matière de ces dépôts est connue sous le nom d’argile plastique ; on lui a donné ce nom à cause de la propriété qu’elle a de prendre et de conserver aisément la forme qu’on lui imprime; elle est onctueuse et tenace; on s’en sert, suivant les différentes qualités, pour faire de la faïence fine ou des grès ; on en fait aussi des creusets, de la poterie rouge, etc.

Cette couche varie beaucoup d’épaisseur; très-puissante dans quelques lieux, elle s’amincit dans d’autres jusqu’à n’avoir plus que quelques pouces, ce qui s’explique facilement par l’inégalité des masses aqueuses qui l’ont déposée.

Jusqu’ici on n’a rencontré aucun corps fossile dans les couches inférieures de cette argile, mais dans les couches supérieures on trouve un grand nombre de bois provenant des végétaux qui, vers la fin de l’époque qui nous occupe, croissaient sans doute sur notre sol.

On trouve aussi dans les mêmes couches supérieures

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quelques corps marins qui, lorsque la mer est revenue, ont dû, dans le fond de ses eaux, se mêler aux produits d’eau douce enfouis dans l’argile encore molle.

Ce premier terrain d’eau douce déposé sur le sol de craie n’en changea pas bien sensiblement la surface ; mais la mer, qui vint ensuite y séjourner pendant un temps qui ne put qu’être très-long, laissa de nouveaux dépôts d’une importance bien plus grande sous tous les rapports: ces dépôts forment le terrain connu sous le nom de calcaire grossier marin, et il fournit les pierres employées pour la construction de nos édifices; c’est lui qu’on désigne dans les ouvrages de géologie sous le nom de calcaire grossier des environs de Paris.

Il présente une suite de couches considérables, renfermant des coquilles nombreuses , et remarquables sous plus d’un rapport : elles sont toutes en effet, comme celles qu’on trouve dans la Touraine, si bien conservées, que leurs arêtes les plus délicates, leur épines les plus saillantes , ne sont souvent pas même endommagées. On les rencontre dans une situation horizontale, comme si on les y avait placées exprès, et plusieurs conservent leur éclat nacré. Une autre circonstance non moins importante à noter, c’est la variation qu’on observe d’une couche à l’autre relativement aux espèces : ce n’est pas que chaque couche soit sous ce rapport entièrement différente de celles qui l’avoisinent ; mais une espèce trèscommune. je suppose, dans une couche inférieure, le devient un peu moins dans celle qui la recouvre immédiatement, et dans celle-ci on verra paraître quelques individus d’une espèce nouvelle; la couche supérieure

renfermera au contraire une grande quantité de cette nouvelle espèce; et, ainsi de suite, on voit les premières espèces* disparaître et être peu à peu remplacées par les nouvelles, de manière qu’on peut suivre assez facilement les variations que le changement de conditions du fluide a fait éprouver avec le temps aux animaux qu’il nourrissait. Sans doute il a fallu un long espace pour produire de pareilles différences! Mais qu’est-ce que le temps pour la nature? Quelques milliers d’années sont beaucoup quand nous les comparons à la durée ordinaire de notre existence , mais c’est; bien peu de chose pour celle du globe entier.

Pour moi , quand je pense que l’ordre actuel des choses remonte à cinquante ou soixante siècles tout au plus, je suis tenté de le croire d’hier. Douze ou quinze fois le nombre d’années que peut vivre un chêne; cinquante ou soixante fois celui qu’atteignent souvent les hommes mêmes , nous conduiraient au delà du temps où la race humaine a paru pour la première fois sur le globe. Nous sommes si jeunes sur la terre, que nous n’avons pas encore eu le temps de reconnaître la petite portion de sa surface qui nous a été cédée par l’Océan. Si cette conviction de la nouveauté de notre espèce a quelque chose de mortifiant pour notre vanité, j’y vois des motifs pour se livrer à des espérances de perfectionnements futurs. Nous sommes bien jeunes encore pour être sages; et peut-être nos neveux rejetteront, avec raison, sur la première enfance du monde, nos sots préjugés, nos ridicules institutions, notre fureur de nous détruire, et ce penchant aux mesures de violence que la raison désa-

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voue comme l’humanité. Mais je reviens à mes coquilles.

Dans les dernières couches, leur nombre diminue peu à peu , et elles finissent par disparaître entièrement. Quant aux premières couches, elles ne reposent pas immédiatement sur l’argile plastique, elles en sont séparées par une couche de sable d’une épaisseur variable ; et c’est une chose qu’on remarque fréquemment, que l’interposition d’une plus ou moins grande quantité de sable entre deux formations différentes.

Le calcaire coquillier grossier étendu sur Y argile plastique suit , comme celui-ci , les inégalités du sol de la craie, mais il les adoucit, en se déposant plus abondamment dans les vallées que sur l’extrémité des buttes : c’est ce que nous apprennent les cavités creusées dans nos environs, soit pour la construction des puits, soit pour l’exploitation des carrières.

La mer, après avoir fait sur nos parages le long séjour pendant lequel elle déposa la formation importante dont je viens de parler , se retira , et y laissa de vastes bassins d’eau douce, qui déposèrent de nouveaux produits très-remarquables parce qu’ils sont les premiers dans lesquels on trouve des ossements provenant incontestablement 1 de mammifères terrestres. On rencontre bien

I . On sait qu’on a découvert, il y a quelques années, dans les couches jurassiques des environs d’Oxford, à Stonefield, des débris osseux que les naturalistes se sont généralement accordés à considérer comme provenant de mammifères. Ces débris consistaient dans plusieurs mâchoires inférieures presque complètes et garnies de leurs dents dont la forme rappelait celle des dents de certains sarigues, mais dont la disposition, surtout dans une des pièces, était assez différente de ce qu’elle est dans les espèces vivantes de Didelphe. M. Cuvier fut des premiers

en effet dans de plus anciens terrains de sédiment, dans la craie, et même avant la craie, des tortues, des crocodiles et différents autres animaux de la classe des reptiles : le calcaire coquillier renferme, dans certains lieux, des os de lamentins et de phoques, qui sont des mammifères marins: mais les mammifères terrestres ne se rencontrent que dans les terrains d’eau douce, dont nous allons nous occuper.

Ces terrains ne forment point de couches absolument continues sur toute la surface du bassin de Paris, mais ils y sont déposés comme par taches, présentant des interruptions, ainsi qu’on devait s’y attendre d’après leur mode de formation. On en distingue plusieurs:

Celui qu’on désigne sous le nom de calcaire siliceux: c’est celui qui fournit les pierres dont on se sert pour la fabrication des meules. Le caractère de cette formation est de ne renfermer aucun fossile; ce qui, pen-

à faire remarquer cette ressemblance, quoique l’existence, de mammifères terrestres, à une époque aussi ancienne, fût en désaccord avec tout ce qu’il avait précédemment observé sur l’apparition successive d’animaux de plus en plus parfaits à la surface du globe. Cependant, depuis quelque temps, la question a été de nouveau représentée comme douteuse ; et ainsi M. de Blainville , dans un mémoire lu le 20 août 1838, a exposé les raisons qui lui paraissent prouver que les mâchoires en question n’ont point appartenu à un mammifère terrestre, pas même à un mammifère marin, quoique le système dentaire qu’elles présentent se rapproche davantage de ce qu’on observe chez certains phoques. Suivant lui, c’est avec un saurien gigantesque dont les débris ont été découverts en Amérique, avec le basilo-saurus de Harlan, que les animaux de Stonefield offrent les analogies les plus marquées. Ce s animaux, d’ailleurs, devaient être d’une taille fort différente de celle du basilo-saurus , et les mâchoires que nous en avons sont à peu près de même grandeur que celle de la taupe commune.

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dant longtemps, a tenu en suspens sur sa nature.

T Le gypse , placé comme le précédent au-dessus du calcaire grossier. Le terrain où on le trouve doit être regardé comme un composé de trois masses, dont la plus superficielle, et par conséquent la dernière formée, que les ouvriers appellent partout la première , parce que c’est elle qu’ils rencontrent d’abord dans leurs travaux , est la plus importante. C’est spécialement dans son épaisseur qu’on trouve les ossements et quelquefois les squelettes entiers de ces quadrupèdes terrestres, les Palœothériums et les Ànoplothériums , etc., les plus anciens du globe, et inconnus aujourd’hui dans la nature vivante. Ils ont vécu sur le bord des eaux qui ont déposé ces terrains, et ne parurent sans doute qu’a la fin de cette époque, puisqu’on'ne les Irouve jamais dans les deux masses inférieures. Pourtant leur race a dû se soutenir longtemps dans notre pays, car la masse qui les renferme a , dans quelques endroits, jusqu’à vingt mètres d’épaisseur.

3° Au-dessus du gypse sont placés des bancs de marne de deux espèces, et dans les lits inférieurs de cette marne se trouvent, avec d’autres fossiles du règne animal, des troncs de palmiers pétrifiés en silex, ce qui tend à prouver qu’à l’époque où les palæothériums vivaient sur notre sol, la température vêtait plus élevée qu’elle ne l’est maintenant.

L’effet qu’ont dû produire les différents dépôts d’eau douce sur le calcaire coquillier est facile à comprendre, et l’observation des coupes faites dans nos environs nous le montre tel que nous devons l’imaginer : on les trouve

plus abondants dans les lieux où le calcaire grossier avait laissé des vallées, moins épais au contraire sur les élévations : il dut donc naturellement en résulter une plus grande tendance de nos terrains à présenter une surface horizontale. Cependant les anciennes vallées du solde craie ne furent pas entièrement comblées , surtout quand elles étaient un peu profondes , et le bassin de Paris devait présenter encore des inégalités, peu considérables à la vérité , mais qui avaient quelque rapport avec celles de la craie.

Il y avait pourtant déjà des ébauches de différences qui sont devenues très-sensibles depuis; par exemple, quand notre sol n’était encore recouvert que par la craie, les buttes, les collines, les plateaux de Montmartre, de Sanois, de Montmorency , n’existaient pas, et le terrain qu’elles recouvrent faisait partie d’une immense vallée qui régnait alors entre le coteau de craie qui se remarque au midi, à Montrouge, Meudon, etc., et celui qui reparaît au nord , à Beaumont-sur-Oise.

Le calcaire d’abord, et ensuite les diverses parties de la formation d’eau douce dont il est ici question , ont élevé peu à peu le terrain à Montmartre, à Montmorency et à Bagneux , laissant dans l’intervalle une ébauche des vallées de la Seine et de Montmorency, vallées pourtant peu sensibles alors, autant qu’on peut en juger par les témoins qui en restent, et qui montrent quel était l’état des lieux dans cet ancien ordre de choses.

De même que le calcaire grossier est la dernière formation qui indique un long séjour de l’Océan sur notre pays, la formation d’eau douce dont je viens de parler

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est celle qui donne les preuves de l’absence la plus prolongée de la mer. Il paraît que depuis cette époque les envahissements de notre pays par les eaux ont été bien plus fréquents, mais aussi en même temps bien moins durables.

La présence de la mer sur notre continent, après sa longue absence, commence à se manifester par un lit trèsmince, mais en même temps très constant, de petites coquilles bivalves. Ces premiers produits marins y sont bientôt remplacés par deux bancs d’huîtres assez distincts. Le premier déposé (l’inférieur) est composé de grandes huîtres très-épaisses, dont quelques-unes ont plus d’un décimètre de longueur; le banc supérieur, séparé de F inférieur par une couche de marne blanchâtre, est composé d’huîtres brunes, beaucoup plus petites et plus minces que celles qui forment le premier banc.

Ces deux bancs, se rencontrent constamment à la même place dans les collines des environs de Paris les plus distantes entre elles, et MM. Cuvier et Brongniart assurent ne les avoir pas vus manquer deux fois.

Tout prouve d’ailleurs qu’elles ont vécu dans les lieux où on les trouve, car on en retrouve de collées les unes aux autres comme dans la mer; plusieurs sont entières, et ont leurs deux valves. Une chose remarquable, parce qu’elle est en harmonie avec un grand nombre d’autres observations qui conduisent à la même conséquence, c’est que ces huîtres sont beaucoup plus semblablês à celles qui vivent maintenant dans nos mers que celles de la mer précédente (celle qui avait déposé le calcaire grossier).

Après la formation des bancs d’huîtres, i! paraît qu’il s’est passé un certain espace de temps pendant lequel la mer, dans ces parages, ne nourrissait plus d’habitants, ou du moins avait perdu la faculté de les conserver; car on trouve ces bancs recouverts d’une masse très-considérable de sable et de grès, qui ne renferment ni coquilles, ni corps fossiles d’aucune espèce. On ne peut pourtant s’empêcher de la regarder comme une formation marine.

Plus tard on commence à retrouver des coquilles plus ou moins semblables à celles du calcaire grossier.

Ces différents dépôts, et surtout la puissante masse de sable s’étendant sur un terrain déjà presque nivelé par les grandes formations d’eau douce, achevèrent d’en combler les inégalités et de le mettre entièrement de niveau. Ce qui le prouve, c’est qu’aujourd’hui, dans tous les lieux où des causes qui ont agi plus récemment n’ont pas enlevé cette masse de sable avec une partie des couches inférieures , on la retrouve à la même hauteur.

La formation marine à laquelle appartient la masse de sable dont nous venons de parler n’est pas le dernier des produits qui recouvrent notre sol ; on trouve encore presque partout au-dessus d’elle un lit de terrain lacustre *, qui prouve d’une manière incontestable l’existence d’un immense lac d’eau douce, qui a formé le dépôt quelquefois très-mince, souvent assez épais, qu’on remarque plus particulièrement sur les grandes hauteurs.

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