Grande inondation
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monde ne sont point changés en pierre. Le mot fossile serait lui-même fort vague, si on ne lui attachait d’autre signification que celle indiquée par l’étymologie ; mais, dans le langage des géologues, il a pris un sens bien précis, et, suivant la définition de M. Deshayes, il s’applique à tout corps qui, ayant été enfoui dans la terre à une époque indéterminée, s’y est conservé plus ou moins complètement ou y a laissé des traces non équivoques de son existence. On pourrait même jusqu’à un certain point considérer comme fossiles les marques laissées sur un sol ancien par des animaux qui n’ont fait qu’y passer : telles sont les traces des pattes de certains reptiles laissées sur des grèves sablonneuses qui se sont endurcies postérieurement et ont été plus tard recouvertes par d’autres couches de même nature1. L’expression de pétrification, quand on l’emploie aujourd’hui, s’applique à des corps dans lesquels la matière organique a été remplacée en totalité par une substance inorganique telle que la silice ou le calcaire. On ne connaît guère de réellement pétrifié que certains végétaux.
De tout temps on a trouvé des ossements d’éléphants fossiles; mais ces ossements jusqu’ici avaient presque toujours été méconnus, et c’est à leur découverte qu’on doit les histoires fabuleuses de la mise à nu des cadavres d’anciens géants : car, dans un temps où l’anato-
1. On trouvera dans une des notes placées à la fin du volume des détails sur ces empreintes laissées par les pieds de différentes espèces de reptiles.
mie avait fait si peu de progrès, l’amour du merveilleux pouvait d’autant mieux s’emparer de pareils événements pour accréditer des idées qui frappent l’imagination, que l’éléphant est un animal dont le squelette présente (aux dimensions près] assez de ressemblance avec celui de l’homme. On ferait un volume entier des histoires d’ossements fossiles de grands quadrupèdes que l’ignorance ou la fraude ont fait passer pour des débris de géants humains. La plus célèbre de toutes est celle du squelette que, sous Louis XIII, on a voulu faire passer pour celui de Teutobochus, ce roi des Cimbres, qui combattit contre Marius. Voici ce qui donna lieu à ce conte
Le 41 janvier 4 613, on trouva dans une sablonnière, près du château de Chaumont, entre les villes de Montricoux, Serre et Saint- Antoine, des ossements dont plusieurs furent brisés par les ouvriers : un chirurgien de Beaurepaire, nommé Mazurier, averti de cette découverte, s’empara des os, et songea à en faire son profit; il publia les avoir trouvés dans un sépulcre long de trente pieds, sur lequel était écrit Teutobochus rex : il ajoutait avoir trouvé en même temps une cinquantaine de médailles à l’efligie de Marius. Il inséra tous ces contes dans une brochure au moyen de laquelle la curiosité du public étant excitée, il parvint à montrer pour de l’argent, tant à Paris que dans d autres villes, les os du prétendu géant. Gassendi cite un jésuite de Tournon comme l’auteur de la brochure, et montre que les prétendues médailles antiques étaient controuvées ; quant aux os dont le musée d’histoire naturelle est de-
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venu depuis quelque temps possesseur, ce sont des os de mastodonte (comme on le voit au premier coup d’œil à la forme des dents) , et non pas des os d’éléphant, ainsi qu’on l’avait supposé quand on n’avait pour guide dans cette détermination des débris-qu’une espèce d’inventaire des différentes pièces qui furent montrées en public , et quelques vagues indications des formes , éparses dans les écrits des médecins et chirurgiens quf prirent part à la discussion pour combattre ou soutenir les assertions mensongères de Mazurier i.
Des faits semblables, mais mieux observés , et décrits avec plus de précision à mesure que leur date est plus récente, nous conduisent jusqu’au dix-huitième siècle. À cette époque, le progrès des sciences naturelles ne permettant plus des méprises aussi grossières que celle dont il vient d’être question, lorsqu’on trouva des ossements d’éléphants, on les prit bien pour ce qu’ils étaient, mais on se persuada qu’ils avaient été ensevelis sous le sol dans le temps des Romains.
Ce qui pouvait confirmer jusqu’à un certain point dans cette opinion , c’est que les endroits où on en a trouvé le plus anciennement dans notre pays sont situés aux environs du Rhône, et par conséquent dans les lieux où Annibal, qu’on sait en avoir amené dans son
1. Ces ossements, qui se trouvaient à Bordeaux, relégués depuis fort longtemps dans un grenier, furent indiqués à M. Audoin, lorsqu’il se trouvait dans cette ville en 1832, par M. Jouannet, membre de la société linnéenne. Après leur arrivée au Muséum ils ont fourni à M. de Blainville le sujet d’une note lue à l’Académie des Sciences en mars 1853. C’est dans cette note que l’animal est pour la première fois signalé comme un mastodonte.
expédition contre les Romains, ainsi que Domitius Ænobarbus, qui en conduisit plus tard dans les Gaules, auraient pu y laisser leurs cadavres.
Nulle part, en Europe, on n’a trouvé autant d’os fossiles d’éléphants que dans le val d’Arno supérieur ; ils y sont si communs, que les paysans les employaient autrefois, pêle-mêle avec les pierres, pour la construction de leurs maisons. Depuis qu’ils en connaissent le prix, ils les mettent en réserve pour les vendre aux voyageurs : c’est ainsi que M. Cuvier acheta à Incisa un atlas de grande dimension qu’on vint lui offrir pendant qu’il relayait à la poste. Ce célèbre naturaliste raconte avoir vu dans le pays une si grande quantité d’os fossiles d’éléphants, tous rassemblés dans les environs de Fi g line ^ qu’on en avait rempli deux chambres. Ce nombre prodigieux réfute parfaitement l’opinion de ceux qui voudraient prétendre qu’ils ne sont que des traces du passage de l’armée d’Annibal dans ce pays. L’histoire, il est vrai , nous apprend que ce grand général, après avoir gagné la bataille de Trébie, franchit les Apennins, pour aller gagner sur Flaminius celle de Trasimène ; mais Tite-Live et Polybe s’accordent à dire qu’étant entré en Italie avec trente-deux éléphants, il n’en avait plus que huit après la bataille de Trébie; qu’il perdit sept de ces animaux dans la tentative inutile qu’il fit pour passer les Apennins pendant l’hiver, et qu’au printemps, lorsqu’il réussit enfin dans sa pénible entreprise, et qu’il arriva dans le val de l’Arno supérieur, il n’en avait plus qu’un seul.
Toutes les conjectures semblables qu’on pourrait être
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tenté de faire pour donner à ces os une origine qui ne remonterait pas au delà des temps historiques sont aussi peu fondées que celle-ci. Vous allez voir, d’ailleurs, combien il serait ridicule de vouloir expliquer par une cause unique, quelle qu’elle soit, un phénomène aussi général que l’existence de ces ossements. On en trouve, en effet, dans toute l’Europe, en Angleterre, en Allemagne, où ils ont été plus fréquemment et mieux observés que partout ailleurs, quoique les Romains n’aient jamais pu en conduire dans le nord de cette contrée. On en a découvert beaucoup dans les parties les plus septentrionales de l’Irlande, dans la Scandinavie, et jusque dans l’Islande. On en rencontre aussi dans la Pologne, dans la Russie; et c’est dans ce vaste pays, si peu propre maintenant à favoriser la propagation des éléphants, qu’on trouve leurs débris en plus grand nombre. Et quelles sont, Madame, les provinces de la Russie où vous pensez qu’on les trouve en plus grande quantité? Les parties les plus glacées de la Sibérie. Mais, quelque communs qu’ils soient dans ces rudes climats, ils le sont peutêtre encore davantage dans certaines îles de la mer Glaciale, au nord de la Sibérie, qui, à l’exception de quelques montagnes de rochers, ne sont guère qu’un mélange de sable et de glace rempli d’ossements fossiles.
Le capitaine russe Kotzebue en a trouvé sur la côte d’Amérique, au delà du cercle polaire; ils y sont si communs, que les matelots de son expédition en brûlèrent plusieurs morceaux à leurs feux. M. Adalbert de Ghamisso, naturaliste, qui accompagnait M. Kolzebue, a
apporté en Europe une défense longue de 4 pieds, sur 5 pouces de large, dans son plus grand diamètre, et que M. Cuvier a trouvée ressembler beaucoup à celles qu’on a déterrées près de Paris, en creusant le canal de l’Ourcq.
Les habitants de la Sibérie sont si habitués à rencontrer sous terre de ces monstrueux débris, qu’ils ont imaginé, pour expliquer comment ils ont pu y être déposés, une fable qui ne vous étonnera pas de leur part. Ils croient qu’il existe dans leur pays un animal de la grosseur de l’éléphant, et portant comme lui des défenses, mais vivant à la manière des taupes, sans pouvoir jamais supporter impunément la lumière du jour. Ils le désignent sous le nom de Mammouth , et appellent les défenses fossiles cornes de mammouth.
La température glacée de ces climats les a si bien conservées, qu’on les emploie pour le même usage que l’ivoire frais, et qu’elles sont un article de commerce très-important pour le pays. Avouez, Madame, que c’est là un singulier dédommagement accordé par la nature aux habitants de cette triste contrée.
Une chose remarquable, c’est qu'on trouve la même fable chez les Chinois, qui appellent tien-schu-ia le prétendu animal souterrain. Il en est question dans plusieurs traités d’histoire naturelle du pays; et même dans l’un d’eux, où on fait remarquer qu’on ne les rencontre que dans les régions les plus glacées, on prétend que sa chair est d’une nature fort saine, ce qui tendrait à faire croire que le phénomène si curieux de la con-
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servation des chairs serait assez commun dans les pays froids i.
On découvre ordinairement les os fossiles réunis dans un même gisement, offrant les restes de plusieurs animaux divers, grands et petits; rarement pourtant on trouve dans un même lieu un squelette entier. Les os sont quelquefois placés sous des couches déposées par les eaux douces; d’autres fois aussi, ce sont des débris de corps marins qui les recouvrent, et qui restent là comme pour attester le genre de catastrophe qui a changé la face du pays dans lequel vivaient ces animaux.
Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer combien cette dernière circonstance, le nombre prodigieux de ces dépouilles, et la dispersion des os appartenant au même individu, éloignent toute idée de dépôts faits par la main des hommes, et nous conduisent invinciblement à l’admission des révolutions dont nous voyons partout des preuves si évidentes.
C’est ici le lieu de vous rappeler l’éléphant de M. Adams, pour lequel je vous renvoie à l’histoire que je vous ai donnée dans une de mes lettres précédentes.
On trouve aussi des os d’éléphants en Amérique, continent où il n’y en a jamais eu de vivants depuis que les Européens le connaissent, et où les traditions des indigènes concernant les époques antérieures n’en font non plus aucune mention : nouvelles preuves sans
]. Voyez à la fin du volume la note empruntée au voyage d’Is" brands-Ides.
réplique de l’antiquité antédiluvienne de ces débris.
Une circonstance qui semble très-digne de remarque, c’est que, tandis que les os fossiles d’éléphants sont si communs sous des latitudes que ces animaux ne pourraient supporter, on n’en a point encore trouvé dans les pays où ils vivent maintenant.
« N’y en a-t-il pas eu d’enfouis dans ces régions, dit M. Cuvier, ou la chaleur les a-t-elle décomposés? ou lorsqu’on en a découvert, a-t-on négligé de les remarquer. parce qu’on les attribuait à des animaux du pays, et qu’on n’y voyait rien d’extraordinaire? ne serait-ce pas aussi que les mammouth, étant des animaux destinés à vivre dans le nord, à cause de la laine épaisse et des longs crins qui les recouvrent, il n’v en avait point à une certaine proximité des tropiques? Les géologistes qui visiteront la zone torride ont là un sujet bien important de recherches. »
On a prétendu en avoir vu en Barbarie, pays où il n existe aujourd’hui d’éléphants d’aucune espèce, bien qu’il soit assez chaud pour leur tempérament, et qu’il y en ait eu autrefois au moins dans la Mauritanie , au rapport de tous les anciens; mais le fait est loin d’être suffisamment établi. Dans l’Inde les débris d’éléphants manquent également , quoique ceux du mastodonte y aient été depuis peu reconnus1. Des os d’une espèce nouvelle de mastodonte, le mastodonte à larges dents, ont été trouvés près des bords de l’Irrawadi , par la
1. On s’accorde aujourd’hui à rapporter au genre éléphant plusieurs espèces découvertes dans l’Inde par MM. Coutley et Falconer au pied des collines Subhymalayennes.
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dernière expédition anglaise envoyée dans l’empire Birman; et l’an passé, on a découvert dans un grès du versant méridional de l’Hymalaya une dent qui paraît provenir du mastodonte à dents. étroites. Cette dernière espèce se trouverait ainsi à la fois à l’état fossile en Asie, en Europe et en Amérique.