CONTINUATION
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Éléphants.
Permettez-moi de revenir sur chaque circonstance de l’histoire des os fossiles d’éléphants, pour y chercher des inductions sur tout ce qui peut se rattacher à leur existence passée.
La position superficielle de ces ossements, leur gisement dans des terrains meubles et d’alluvion , qui paraissent avoir formé le fond d’anciennes vallées, tout annonce que les animaux auxquels ils ont appartenu ont été, dans tous les pays qu’ils ont habités, victimes de l’une des dernières révolutions qui ont contribué à changer la surface de leur sol.
Mais ces éléphants , dont on rencontre les débris dans
l’Europe, dans tout le nord de l’Asie, et jusque dans les régions les plus glacées, ont-ils vécu jadis dans ces pays? ou bien leurs ossements y ont-ils été transportés par les eaux qui les auraient détruits dans d’autres ? Tout prouve qu’ils ont vécu dans les lieux mêmes où on les trouve, car, outre que la diversité de nature des couches qui recouvrent leurs ossements atteste celle des révolutions dont ils ont été victimes (et exclut par conséquent l’idée d’une seule grande irruption qui eût pu les disperser) , s’ils avaient été transportés par les eaux, ils seraient, comme tous les corps qui ont subi ce transport, usés par le frottement, au moins autant que les cailloux roulés , qu’on reconnaît si facilement pour avoir été arrondis par l’action des vagues : mais ils sont, au contraire, si bien conservés , qu’on trouve des ossements de jeunes animaux qui présentent encore les éminences cartilagineuses les plus déliées et les plus fragiles. Et si l’on voulait supposer que, les squelettes ayant été transportés en entier, chaque os en particulier a pu rester intact, on tomberait dans une difficulté insoluble, car on ne pourrait expliquer pourquoi on ne trouve pas les os de chaque squelette enfouis dans un même lieu , et comment il se fait que les tas qu’on rencontre offrent rassemblés des débris d’animaux appartenant à des espèces et même à des races très-différentes, sans que jamais aucun d’eux ait fourni de quoi recomposer le squelette d’aucune espèce particulière.
Les éléphants dont nous parlons ont donc vécu dans les pays aujourd’hui les plus glacés du globe, et jusque dans les régions inhabitables du cercle polaire. Mais ces
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régions étaient-elles alors ce qu’elles sont maintenant ? On ne peut pas le supposer, puisque, les contrées dont il s’agit ne fournissant aucun végétal propre à leur nourriture, ils n’auraient pu s’y maintenir. Les voyageurs nous apprennent en effet que, dès le 68e degré de latitude septentrionale, le bouleau et le frêne disparaissent; le grand sapin lui-même et Je mélèse, arbre dont le nord est la patrie, rampent sous forme d’arbrisseaux sur un sol qui dégèle à peine en été. Granz assure que, dans tout le Groenland, on ne trouve pas un seul arbre qui ait plus de six pieds de haut, et quant aux animaux qui vivent sous cette latitude, tous périssent et dégénèrent au point que leurs espèces deviennent méconnaissables. L’ours blanc, le renne, et le renard blanc, destinés par la nature à vivre dans ces climats, et pourvus par elle des plus épaisses fourrures, les supportent avec beaucoup de peine. Au delà, on ne trouve plus guère que delà glace; mais jusque sous le cercle polaire et au delà 1 on trouve des ossements d’éléphants, qui certainement n’auraient pas pu y vivre, si la température y avait été alors ce qu’elle y est aujourd’hui. D’ailleurs les animaux de même espèce se trouvent en Allemagne, en France, et jusqu’en Italie, de sorte qu’il faudrait supposer aux éléphants de ce temps une singulière faculté de s’accommoder à toute sorte de climats. Il n’y a guère maintenant sur le globe que l’homme, et quel-
1. Le capitaine Parry a constaté que le terrain de l’île Melville (75° de latitude nord), où la température descend quelquefois jusqu’à 50° au-dessous de la glace, contient une énorme quantité d’ossements d’éléphants.
ques-unes des espèces qui lui sont les plus utiles (le chien, par exemple), qui aient été doués par la nature de cette heureuse flexibilité de tempérament : aussi son espèce est-elle la seule qu’on trouve répandue depuis les régions les plus brûlantes de la zone torride jusque sous le cercle polaire 1.
Mais, quant aux animaux qui présentent le plus de ressemblance avec ceux qu’on trouve à l’état fossile, les éléphants, les rhinocéros et les hippopotames d’aujourd’hui, la nature leur a assigné une étendue de pays assez limitée au delà de laquelle ils ne peuvent plus se propager.
Les pays où règne une glace éternelle n’ont donc pas été autrefois soumis à une température aussi rigoureuse, et les révolutions qui l’ont changée ont sans doute causé dans beaucoup de lieux la destruction subite des races qui y vivaient.
Il est encore une opinion contre laquelle je crois devoir vous prémunir. On pourrait être tenté de supposer qu’un abaissement lent et graduel de température aurait forcé les éléphants à se réfugier peu à peu vers des régions plus chaudes, et qu’abandonnant ainsi les climats qui se refroidissaient, ils se seraient à la fin tous accumulés dans les lieux où on les rencontre maintenant.
Dans cette hypothèse, adoptée par Buffon, les animaux dont on retrouve les débris auraient été les derniers
1. Néogsack, établissement danois, est situé sous le 72e degré de latitude septentrionale, et les Groënlandais remontent encore plus haut.
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restés dans leur demeure primitive, et le changement progressif de température aurait à la longue déterminé le changement dans leur fourrure, comme nous voyons la peau du chien, peu garnie de poils et parfois même entièrement nue dans les pays chauds, se couvrir d’une fourrure épaisse et abondante dans le nord.
Une première raison qui s’oppose à ce qu’on puisse admettre que les choses se soient passées ainsi consiste - dans les différences très-sensibles qui existent entre le squelette de l’espèce d’éléphants fossiles et celui des deux espèces actuellement vivantes; différences beaucoup plus caractérisées qu’aucune de celles que peut produire la variété du climat, et qui, ainsi que le prouve un passage du livre déjà cité d’Isbrands, n’avaient pas échappé à d’anciens voyageurs. Une seconde se trouve dans la destruction de plusieurs genres d’animaux évidemment contemporains des éléphants , dont on trouve les débris ensevelis avec les leurs, et qui ont certainement été détruits par les révolutions dont il reste des traces incontestables. Pourquoi les éléphants auraient-ils seuls échappé aux désastres capables de détruire entièrement les espèces du même genre qu’eux? Voilà encore une difficulté insoluble dans ce système, et qu’on doit ajouter à celle qui naît de la différence sensible qui existe entre les espèces éteintes et les espèces vivantes.
D’ailleurs, les révolutions dont les animaux de cette époque ont été victimes sont arrivées subitement. Je n’ai pas besoin de répéter ici que si le cadavre de l’éléphant de M. Adams, et ceux qu’on a trouvés, comme lui, recouverts de leur peau, n’avaient pas été subitement
saisis par la température glacée qui règne dans les lieux où on les a découverts , les chairs n’auraient pas pu être conservées comme elles l’ont été.
Au surplus, il a existé aussi des éléphants en Amérique, où on trouve leurs débris en grand nombre. Pourquoi, si le changement de température avait été assez lent pour leur permettre de se retirer dans des pays plus chauds , ceux de ce grand continent n’y auraient-ils pas échappé comme les nôtres? Pourquoi ne se seraient-ils pas réfugiés dans le Mexique et les pays voisins qui leur offraient une température certainement aussi chaude qu’ils pouvaient la supporter, et des lieux assez élevés pour se soustraire aux inondations marines dont plusieurs ont dû être les victimes?
Ajoutons enfin, pour dernière raison, qu’on ne pourrait, dans cette supposition, expliquer comment les éléphants auraient pu être détruits dans les pays tempérés de l’Europe, et particulièrement dans l’Italie, quand tout prouve qu’ils étaient conformés pour vivre dans des régions beaucoup plus froides.
Concluons de tout ce que nous venons de dire, 1° que les éléphants auxquels appartenaient les ossements qu’on retrouve de nos jours à l’état fossile ont vécu jadis dans les lieux où gisent maintenant leurs débris; que les éléphants actuels ne sont pas leurs descendants; 3° enfin, que tout ce qu’on pourrait dire pour expliquer leur destruction par un refroidissement lent et graduel de la température, ou par un empiétement progressif de l’Océan sur les continents , est entièrement inadmissible. «
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Une circonstance assez remarquable consiste dans l’existence des coquilles marines qui sont collées ou plutôt incrustées dans quelques os d’éléphants fossiles; ce qui tend à faire croire que ces os étaient déjà dénu- .dés quand la mer est venue recouvrir le pays qu’ils habitaient. On ne doit pas s’en étonner, car les ossements d’éléphants morts naturellement depuis plusieurs années devaient, après que leurs cadavres avaient été dévorés par les animaux carnassiers d’alors', rester épars sur le sol, comme peuvent l’être dans notre pays ceux des chevaux et des autres quadrupèdes qu’on néglige d’enfouir dans la terre.
Comme il existe encore maintenant deux espèces d’éléphants connues depuis les temps historiques, l’éléphant des Indes et l’éléphant d’Afrique, peut-être seriez-vous curieuse de savoir avec laquelle de ces deux espèces l’éléphant fossile présente le plus de ressemblance? Il paraît qu’il se rapprochait beaucoup plus de l’espèce d’Asie que de celle d’Afrique ; ii avait, en effet, comme la première, le crâne plus allongé, le front plus concave : ces deux caractères étaient même bien plus prononcés chez lui que chez l’éléphant d’Asie. Sa tête différait encore de celle des deux espèces vivantes par la forme de sa mâchoire inférieure, plus obtuse; par la grandeur des mâchelières, sur lesquelles on distingue des rubans plus longs et plus étroits, mais surtout par l’énorme développement des alvéoles dans lesquelles les défenses prenaient naissance. Quant au reste du corps, il paraît que cet éléphant était un peu plus volumineux que celui des Indes; mais il
devait avoir des formes en général plus trapues 1.
Figurez-vous donc cet animal, non point avec la peau presque nue de nos éléphants d’aujourd’hui, mais abrité contre le froid des pays dans lesquels il vivait par une double fourrure de laine et de crins2 3 *. Ses crins s’allongeaient sur le cou et sur l’épine du dos de manière à former une espèce de crinière ; ses défenses, d’un trèsbel ivoire, un peu plus longues que celles des éléphants actuels, se courbaient en spirale, et se dirigeaient légèrement en dehors ; enfin, les grandes dimensions des alvéoles de ses défenses donnaient à sa physionomie un aspect qui la faisait notablement différer de celle des éléphants de nos jours, et devaient avoir une influence sensible sur l’organisation de sa trompe 5.
Gomme vous le voyez, cet antique éléphant différait plus de l’espèce même des Indes que le cheval ne diffère de l’àne ou du zèbre, ou le chien du renard. Par conséquent, on ne peut pas plus admettre que l’une vienne de l’autre, qu’on ne pourrait supposer que des chevaux
1 . Parmi les débris d’éléphants fossiles que le Musée possède, il en est qui prouvent que quelques-uns de ces animaux avaient acquis des dimensions très-considérables : telle est en particulier la portion de défense trouvée près de Rome par MM. le duc de La Rochefoucault et Desmarets, fragment qu’on serait tenté, au premier aspect, de prendre pour un tronc d’arbre. On peut aussi remarquer un fémur d’une telle grandeur, que l’animal auquel il a appartenu n’a pu avoir moins de 14 pieds de hauteur.
2. On peut voir au Musée, dans un bocal, un échantillon de ces deux sortes de poils provenant de l’éléphant d’Adams, ainsi qu’un morceau de la peau de l’animal.
3. Des recherches plus récentes ont fait découvrir quelques autres
espèces d’éléphants fossiles; plusieurs sont antérieurs au mammouth
de Sibérie; l’un deux se rapproche davantage de l’éléphant d’Afrique
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finiraient à la longue par produire des ânes, ou des chiens des renards.
M. Deîuc, dans un mémoire fort intéressant, a donné des raisons très-plausibles pour faire admettre que les éléphants n’ont pas habité simultanément toute l’Europe et le nord de l’Asie. Il pense que ces contrées étaient partagées en îles sujettes à des révolutions qui les faisaient passer sous les eaux de la mer pendant un temps plus ou moins long. Il fait remarquer que les os qu’on trouve épars doivent être ceux des animaux morts naturellement dans ces îles, et que ceux qu’on trouve rassemblés en grande quantité ont appartenu aux animaux que l’inondation subite a refoulés dans les lieux où ils cherchaient en commun un refuge ; quelquefois aussi la mer, en faisant rouler les os qu’elle a trouvés épars, les a enfouis ensemble dans les. lieux les plus bas.
Si je me suis beaucoup étendu sur tout ce qui a rapport aux éléphants fossiles, ne craignez pas, Madame, que j’entre dans des détails aussi minutieux sur chacune des espèces contemporaines dont il nous reste des débris. Les considérations générales dans lesquelles je suis entré sur leur gisement, sur le temps où ils ont pu vivre, sur le climat auquel ils ont dû être exposés, et enfin sur le genre de révolution qui a pu les détruire, sont applicables à presque toutes les autres espèces contemporaines, sur lesquelles, par conséquent, je serai beaucoup plus court.
RÉVOLUTION^ DTJ GLOBE,