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LETTRE XI

DES MASTODONTES

Un animal, aujourd’hui perdu, contemporain de l’éléphant fossile, et qui a dû avoir avec lui la plus grande ressemblance, est celui qu’on a connu longtemps en France sous le nom d’animal de l’Ohio, et auquel M. Cuvier a donné celui de grand mastodonte. Ses ossements se trouvent, comme ceux de l’éléphant, dans les deux continents, mais beaucoup plus fréquemment dans l’Amérique septentrionale que partout ailleurs. Ils sont même si rares dans notre ancien monde, que M. Cuvier a longtemps douté qu’on les y rencontrât réellement.

Le grand mastodonte vivait avec l’éléphant, puisqu’on trouve fréquemment ses ossements mêlés avec ceux de ce dernier animal. Il avait sa taille et sa forme générale, à quelques légères différences près : son corps, par exemple, devait être plus allongé que celui de l’éléphant, et ses membres, au contraire, un peu plus épais ; du reste, il avait des défenses comme lui, et très-probablement une trompe semblable à la sienne.

Le mastodonte était cependant très-sensiblement distinct de l’ éléphant par la forme de ses mâchelières , qui forment le caractère le plus distinctif de son organisation. Elles sont, en effet, plus ou moins approchantes de

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la forme rectangulaire, et présentent, sur la surface de leur couronne, de grosses tubérosités à pointes arrondies, disposées par paires au nombre de huit ou dix, suivant les espèces. Cette forme est si distincte et si reconnaissable, qu’il n’est personne qui puisse s’y tromper quand il en a vu une seule fois, soit quand les tubérosités sont encore intactes, soit lorsque leur pointe arrondie a été usée par suite de la mastication. Ces dents ne ressemblent en aucune manière à celles des carnassiers ; et, parmi les herbivores, l’hippopotame serait celui de tous les animaux connus dont les dents présenteraient avec elles le plus de ressemblance.

Buffon, qui avança le premier, dans ses Époques de la nature , que les dents du mastodonte se trouvaient dans l’ancien continent (on n’en avait jusqu’à lui rencontré que dans l’Amérique septentrionale), fut induit en erreur sur le volume que devait avoir l’animal auquel elles avaient appartenu. Yoyant que ces dents avaient une forme carrée et point du tout allongée suivant la largeur de la mâchoire, il se persuada qu’elles devaient être nombreuses. « Quand on n’y en supposerait que six* ou même quatre, de chaque côté (dit-il), on peut juger de l’immensité d’une tête qui aurait au moins seize dents mâchelières, pesant chacune dix ou douze livres. » Car la dent qu’il possédait, et que l’on conserve au Muséum, pesait en effet onze livres quatre onces : c’est une des plus grosses qu’on ait vues.

Mais ce n’est pas le poids peu ordinaire de cette dent qui l’a induit en erreur, c’est le nombre considérable qu’il en supposait. 11 estimait que la mâchoire de l’ani-

mal adulte pouvait en contenir jusqu’à seize, tandis qu’il ne paraît pas qu’il puisse y en avoir jamais plus de deux ou trois à la fois de chaque côté en exercice. On trouve bien dans les mâchoires des jeunes animaux le germe de seize dents que leur supposait Buffon , mais il arrive à ces dents ce qui a lieu pour celles de l’éléphant : elles ne poussent que successivement ; quand celle de derrière est près de percer la gencive, celle de devant est usée et prête à tomber. Elles se remplacent ainsi l’une l’autre, et, à la fin même, il arrive, comme dans l’éléphant, qu’il n’v en a plus qu’une; de sorte que le nombre effectif des mâchelières est de huit dans la jeunesse, et de quatre seulement à la fin de la vie : aussi la taille de l’animal, qui, suivant les idées de Buffon, aurait du être égale à six ou huit fois celle de l’éléphant, ne surpasse-t-elle pas celle que pouvait atteindre l’éléphant fossile.

Ceci n’est pas fondé sur de simples conjectures: il existe deux squelettes entiers de Mastodontes, dus au zèle d’un naturaliste américain (M. Peale), qui, à force de soins et de persévérance, est parvenu à les compléter, après trois mois de recherches faites sur desdieux où il avait appris qu’on venait de découvrir quelquesuns de leurs os.

Ce fut vers le milieu du siècle dernier qu’on eut en France les premières notions sur l’existence des os fossiles de mastodontes. Un officier français, M. deLongueil, naviguant dans l’Ohio pour se rendre dans le Mississipi, trouva sur les bords d’un marais un tas d’ossements qui lui parurent curieux; il en prit une partie pour les pré-

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senter à l’examen des naturalistes, et il apporta à Paris un fémur, une extrémité de défense et trois mâchelières qu’il regardait comme ayant appartenu à un animal inconnu.

Daubenton, qui les examina, déclara que le fémur et la défense appartenaient à un éléphant, mais que les mâchelières étaient celles d’un hippopotame : « car on ne peut guère soupçonner (ajoute-t-il) que ces dents aient été tirées de la même tête avec la défense, ou qu’elles aient fait partie d’un meme squelette avec le fémur dont il s’agit ici; en le supposant, il faudrait aussi supposer un animal inconnu qui aurait des défenses semblables à celles de l’éléphant , et les dents molaires semblables à celles de l’hippopotame. »

L’existence de cet animal, que Daubenton ne voulait pas d’abord reconnaître , fut bientôt après admise par Buffon, puis par Daubenton lui-même, qui ne tarda pas à changer d’avis, et par tous les naturalistes du temps. Le mastodonte est même le premier animal qui ait convaincu les naturalistes qu’il pouvait y avoir eu autrefois des espèces détruites aujourd’hui.

A cause du lieu dans lequel avaient été trouvés les débris qui fixèrent, pour la première fois, sur lui l’attention des naturalistes, il lui fut donné le nom d 'animal de VOhiO; d’ éléphant et.de mammouth de VOhio.

Tous ces noms, sous lesquels on avait désigné jusqu’ici le mastodonte, sont impropres, comme on peut le voir.

Celui d’éléphant de l’Ohio ne convient pas, puisque ce n’est pas un éléphant.

Celui de mammouth ne convient pas davantage, puisque mammouth est le nom sous lequel les Russes ont désigné l’éléphant fossile de leur pays.

Celui d 'éléphant, carnivore , qu’on lui donne quelquefois, est le plus mauvais de tous, puisqu’il consacre deux erreurs, l’animal n’étant ni éléphant ni carnivore.

Enfin, celui à' animal de VOhiOj qu’on aurait, pu lui laisser, n’était pourtant pas très-convenable, puisqu’on ne le trouve pas seulement sur les bords de ce fleuve et dans toute l’Amérique septentrionale, mais encore dans plusieurs parties de l’ancien continent.

Le nom de mastodonte, que M. Cuvier a substitué à tous ceux-là, dérive de deux mots grecs qui expriment le caractère principal auquel on peut reconnaître ranimai, la forme mamelonnée de ses dents.

Les indigènes de l’Amérique septentrionale n’ont pas plus manqué de rattacher aux mastodontes fossiles qu’ils trouvent dans leur pays des idées superstitieuses, que les habitants de la Sibérie aux éléphants fossiles du leur. Aussi quelques sauvages disent-ils que ces grands animaux ont existé autrefois avec des hommes d’une taille proportionnée, et que le grand Être foudroya les uns et les autres.

Ceux de Virginie croient qu’une troupe de ces terribles quadrupèdes détruisant les autres animaux créés pour l’usage des Indiens, Dieu les avaient foudroyés tous, « excepté le plus gros mâle, qui, présentant sa tète aux foudre^, les secouait à mesure qu’ils tombaient, mais qui, ayant à la fin été blessé par le côté, se mit à fuir

DES MASTODONTES

vers les grands lacs , où il se tient caché jusqu’à ce jour. »

Ainsi, les sauvages de l’Amérique paraissent être tombés, relativement au volume des mastodontes, dans la même erreur que notre Buffon ; mais ils n’auront pas sans doute fait autant de raisonnements pour y arriver. Un avantage des ignorants sur les savants est peut-être de se tromper à moins de frais.

La forme des dents du mastodonte, qui se rapprochent plus de celles de l’hippopotame que d’aucun autre animai, doit nous porter à croire que, comme ce dernier, le mastodonte choisissait de préférence les racines et les autres parties charnues des végétaux ; et cette sorte de nourriture devait sans doute l’attirer sur les terrains mous et marécageux, sur le bord des fleuves. Mais, néanmoins, il ne devait pas plus que l’hippopotame vivre réellement dans les eaux, car.il n’était pas fait pour nager, et c’était un véritable animal terrestre.

L’espèce de mastodonte dont je viens de vous parler, et qu’on désigne sous le nom de grand mastodonte, n’est pas la seule connue jusqu’ici : il en a existé une autre bien caractérisée, celle des mastodontes à dents étroites, dont on trouve des débris, surtout dans l’Amérique méridionale, et notamment près de Santa-Fé de Bogota. Le lieu, que dans le pays on appelle le Camp des géants , est un endroit où Ton en trouve beaucoup, et où ils ont sans doute donné lieu à des traditions populaires d’où il a pris son nom. Cette espèce se trouve, plus souvent encore que celle du grand mastodonte^ ensevelie sous des débris marins.

Les ossements du mastodonte à dents étroites sont bien plus rares que ceux du grand mastodonte; il n’existe à Paris aucun des grands os de son squelette, excepté un tibia rapporté du Camp des géants par M. de Humboldt, et fort mutilé à tous ses angles1 : d’après ce seul os, il paraîtrait que les mastodontes à dents étroites étaient plus bas sur jambes que les grands mastodontes.

Plusieurs dents, plus petites que toutes les autres, et dont deux, qui ont été trouvées en Europe, doivent cependant avoir appartenu à des individus du genre des mastodontes, avaient déjà fait présumer à M. Cuvier 2 qu’on pourrait aux deux espèces précédentes en ajouter quatre autres, qu’il proposait d’appeler mastodonte des Cordillères, mastodonte humboldtien, petit mastodonte , mastodonte tapir oïde ; mais des recherches postérieures à la mort de notre grand naturaliste ont fait encore admettre plusieurs espèces nouvelles, dont quelques-unes, au reste, pourraient bien être reconnues plus tard pour de simples variétés.

On a déterré depuis peu, en Toscane , le squelette presque entier d’un mastodonte à dents étroites.

1. Depuis que ceci est écrit, notre Muséum a reçu plusieurs débris de cet animal rare. Quelques-uns sont venus d’Amérique, d’autres ont été trouvés dans l’ancien continent.

2. Notre continent, en effet, est loin d’avoir été dépourvu de ces animaux. On sait aujourd’hui que leurs débris existent dans le midi de la France, dans l’Auvergne et dans les riches gisements de l’Inde, où Von a pu en distinguer un assez grand nombre d’espèces.

DE L’HIPPOPOTAME, ETC

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