‹ Lettres sur les révolutions du globeChapitre 31 sur 73 · DU MÉGATHÉRIUM, DU CHEVAL, ETC · texte numérisé non relu

DU MÉGATHÉRIUM, DU CHEVAL, ETC

La difficulté de se procurer un squelette complet de l’espèce vivante de l’hippopotame a longtemps retardé l’étude de l’espèce fossile. Ce n’est qu’après plusieurs années de recherches que M. Cuvier , étant parvenu à s'en procurer un pour notre Muséum d’histoire naturelle, a pu compléter, d’une manière satisfaisante, l’étude de cet animal.

L’hippopotame fossile se trouve en grande quantité dans le val d’Arno supérieur, où ses ossements sont plus nombreux que ceux du rhinocéros et presque autant que ceux d’éléphants; ils sont d’ailleurs rassemblés dans les mêmes lieux avec ceux de ces deux espèces, situés, par conséquent, dans les collines sableuses qui ceignent la vallée.

L’une des espèces d’hippopotame fossile paraît avoir été à peu près de la grosseur de l’espèce qui vit actuellement en Égypte, cependant un peu plus volumineuse; elle devait avoir le cou plus court, mais présenter, d’ailleurs, quanta la forme, peu de différence avec cette dernière.

En exécutant, les travaux nécessaires à la construction du pont d’Iéna, on a trouvé, dans la plaine de Grenelle, une portion de défense d’hippopotame très-reconnaissable.

Outre cette espèce, il en a existé une autre qui n’était pas plus grande que notre cochon , et dont on possède .assez d’os au Muséum pour être assuré de sa forme et de sa taille.

Une portion de mâchoire, conservée aussi dans notre Muséum avec plusieurs dents, fait présumer qu’il doit y avoir eu une espèce intermédiaire, cependant plus rapprochée, par la taille, de la petite que de la grande.

Enfin, quelques dents fossiles, trouvées avec des dents de crocodiles, à vingt pieds, dans un banc calcaire près de Blaye , département de la Gironde , indiquent une autre espèce voisine d’hippopQtame, et plus petite que le cochon.

Voilà donc déjà quatre espèces distinctes; et peut-être serait-on dès à présent fondé à en reconnaître une ou deux de plus.

Les rhinocéros ont dû être beaucoup plus nombreux dans l’ancien monde qu’ils ne le sont de nos jours, et il y avait alors, entre les diverses espèces, des différences bien plus marquées que celles qui s’observent aujourd’hui; pour ne parler que de la taille, par exemple, le rhinocéros du continent asiatique, le plus grand de tous, n’est pas deux fois aussi haut que le rhinocéros de Java, qui est le plus petit, tandis que parmi ceux de l’ancien monde nous trouvons chez le rhinocéros nain à peine le quart de la taille du rhinocéros de Pallas.

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Cette dernière espèce , qui est celle dont les débris se trouvent en plus grand nombre dans l’Europe moyenne et septentrionale, ainsi que dans l’Asie, se distingue des espèces vivantes par une circonstance Irès-remarquabîe.

Ce qui frappe le plus dans le rhinocéros, c’est la corne volumineuse qu’il porte sur sa tête; et quand on examine son squelette, et qu’on cherche quelle base a été donnée par la nature à un organe d’un si grand poids, on s’aperçoit avec étonnement qu’il est implanté sur l’extrémité des os du nez, lesquels forment une voûte assez épaisse, il est vrai, mais sans aucun appui sur le reste du crâne.

L’espèvce que l’on a connue la première (le rhinocéros de Pallas) paraît avoir été, sous ce rapport, beaucoup plus avantageusement organisée que les espèces actuelles. Elle était, en effet, pourvue dans les narines d’une cloison osseuse, qui, servant d’appui à la voûte qui supporte la corne, lui donnait plus de solidité. Joignez a cette circonstance favorable que la voûte formée par les os du nez est, dans l’espèce fossile, moins élevée, et plus abaissée vers la mâchoire inférieure.

L’immense majorité des os fossiles appartenait à cette espèce, qui était encore la seule connue il y a quelques années.

Pallas, célèbre naturaliste, dont je crois vous avoir déjà parlé , et qui voyagea en Sibérie , donna la?relation de la découverte d’un rhinocéros entier de cette espèce, trouvé, avec sa peau, en décembre 1771, sur les bords du Vilhoui , rivière qui se jette dans la Lena. Depuis l’observation de Pallas, un grand nombre de faits semblables ont été consignés par les voyageurs et les natu-

ralistes. Les rhinocéros conservés ainsi dans les glaces du Nord ont tous présenté la même particularité que l’éléphant deM. Adams: on a trouvé leur peau couverte d’un poil qui semble annoncer qu’ils étaient destinés à vivre sous un climat rigoureux.

L’explication la plus vraisemblable qu’on puisse présenter de la présence de ces rhinocéros dans des pays froids, et de leur étonnante conservation, est celle que nous avons indiquée pour l’éléphant dont nous venons de rapportera découverte ; tout porte à croire que les rhinocéros ont vécu jadis, comme les éléphants, dans le nord de l’Europe , de l’Asie et de l’Amérique, et jusque vers les régions polaires; qu’ils vont été soumis, au moins dans les derniers temps, à un climat beaucoup moins chaud que -celui que supportent leurs analogues dans les régions équatoriales, et qu’enfin ils ont été victimes d’une révolution jusqu’ici incompréhensible, mais violente, et assez subite pour que leurs cadavres aient été saisis par le froid en moins de temps qu’il n’en aurait fallu pour les décomposer.

L’Europe fournit aussi des rhinocéros fossiles; on les trouve particulièrement dans le val d’Arno, si célèbre par les débris d’éléphants et d’hippopotames qu’il renferme en si grande abondance : mais dans cette contrée, et dans toute l’Italie, outre l’espèce la plus commune dont je viens de parler, on en rencontre une autre de dimensions un peu plus grêles, et qui a de commun avec nos espèces vivantes l’absence de cette cloison si remarquable.

On a recueilli en Allemagne des incisives fossiles de

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rhinocéros qui doivent avoir appartenu à des individus de la taille ordinaire de ces animaux. Or, ni Tespèce fossile connue , ni celle d’Italie à narines non cloisonnées, ne peuvent présenter d’incisives; ils n’ont pas même à leurs mâchoires de place pour les contenir. Ces dents ont dû appartenir à une espèce différente et dont, avec le temps , on découvrira sans doute de nouveaux débris.

La France était également destinée à nous révéler une ancienne espèce de ces animaux, plus curieuse peutêtre que toutes les précédentes. On a trouvé, dans le village de Saint-Laurent, près Moissac (Lot-et-Garonne), des dents incisives, mais bien plus petites que celles d’Allemagne, et qui ne peuvent avoir appartenu qu’à une espèce de beaucoup inférieure pour la taille à celle qui a fourni ces dernières i.

Plusieurs os de squelette de rhinocéros, qui n’ont pu appartenir qu’à des individus de très-petite taille, paraissent nécessiter l’admission de plusieurs petites espèces à dents incisives.

Afin qu’il ne vous vienne aucun scrupule sur l’existence de ces petites espèces, et que vous ne soyez pas tentée de vous imaginer que la découverte de quelques ossements de jeunes animaux ont pu y donner lieu, je dois vous prévenir que le squelette des jeunes animaux

1. La collection de fossiles du Muséum contient divers échantillons d’ossements de rhinocéros trouvés en France. On y distinguera aussi avec intérêt une tête entière d’un brun noirâtre, venant de Sibérie, ainsi qu’une portion de crâne trouvée dans les environs de Figeac. L’Auvergne en a fourni également plusieurs espèces.

porte des caractères qui ne permettent pas de se tromper sur leur âge, et que chacun de leurs os, comparé à ce qu’il doit devenir quand l’animal sera adulte, présente des différences qu’il n’est pas difficile de reconnaître, même à l’état fossile. Au reste, relativement aux mâchoires (et ce sont les os qu’on retrouve en plus grand nombre et les mieux conservés), l’état des alvéoles ne peut laisser aucun doute sur l’âge plus ou moins avancé des animaux auxquels elles ont appartenu.

M. Home annonça , il y a déjà quelque temps ( Transactions philosophiques > 4 822), l’existence d’un rhinocéros venu de la Cafrerie , et qui , prétendait-il , ressemblait parfaitement à ceux des espèces fossiles ; M. Cuvier a trouvé que la tête dont il parle diffère' essentiellement de celle des rhinocéros , avec lesquels il lui trouve tant de ressemblance , en ce que la cloison des narines n’est pas ossifiée, comme cela a lieu chez les espèces fossiles semblables l.

Le cheval de l’ancien monde est celui de tous les animaux de cette époque qui a dû présenter le plus de res-

1. Si les espèces de rhinocéros dont l’existence s’est prolongée jusqu’au moment de la dernière grande révolution (ainsi que c’est évidemment le cas pour celle à laquelle appartient l’individu décrit par Pallas) diffèrent déjà notablement des espèces vivantes, il n’y aura pas lieu d’êtr& surpris en trouvant, dans les espèces qui appartiennent à des époques plus reculées, des différences encore plus grandes. Ainsi, dans le gisement si riche en ossements fossiles qui a été découvert à Sansan, département du Gers, M. Lartet a reconnu trois espèces de rhinocéros qui paraissent avoir été dépourvues de cornes, mais dont le principal caractère distinctif (car l'absence de cornes a été indiquée depuis peu comme caractère d’une espèce vivante) consiste dans la présence d’un doigt de plus aux pieds de devant.

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semblance avec les individus de même espèce qui vivent encore aujourd’hui : toute la différence que pourraient indiquer les os fossiles de cet animal consiste dans les dimensions. Ils ont dû appartenir à des individus dont la taille ne devait pas surpasser celle de nos grands ânes. Ces petits chevaux vivaient avec les éléphants et les rhinocéros de la même époque , car on trouve leurs ossements dans les mêmes terrains et dans les mêmes dépôts: ils ne sont pas moins nombreux; et si on n’en a pas autant recueilli , c’est qu’ils étonnaient moins ceux qui en faisaient la découverte. Ils ont donc vraisemblablement péri avec eux, et nous n’avons aucun motif pour supposer que les chevaux dont nous nous servons tirent leur origine de cette ancienne race.

Pour compléter ce que j’ai à vous dire des découvertes d’animaux faites dans les terrains les plus superficiels, dans ceux qui n’ont été recouverts que par une révolution qui paraît avoir été peu durable, je parlerai d’abord de certains débris qui , pendant qu’on n’en avait que quelques échantillons assez incomplets, avaient été considérés comme établissant l’existence d’une espèce de Tapirs dont la taille eût égalé ou surpassé même celle de l’éléphant. Des découvertes récentes faites en diverses parties de l’Europe, mais surtout, dans le duché de Hesse-Darmstadt , ont prouvé que ces ossements ne proviennent point d’un animal du genre Tapir, mais d’une espèce , ou plutôt de deux , appartenant à un genre complètement détruit , le genre Dinothérium V.

I. On croit cependant pouvoir rapporter encore à un tapir, dont les

Ce qui avait d’abord causé la confusion, c’est la grande analogie de forme qu’il y a entre les molaires des tapirs et celle du dinothérium : or, pendant longtemps on n’eut de ce gigantesque animal de débris bien caractérisés que des molaires, avec quelques portions assez insignifiantes des os dans lesquels ces dents étaient enchâssées. Enfin, il y a quelques années, on découvrit une mâchoire inférieure presque complète, quoique brisée à sa partie moyenne, et dès lors il fut manifeste que l’espèce fossile ne pouvait plus être placée dans un des genres déjà connus, mais devenait le type d’un genre nouveau et des plus singuliers. En effet, cette mâchoire qui se prolongeait, toute proportion, gardée , beaucoup plus que celle des tapirs, se montrait armée d’une puissante canine ou plutôt d’une défense comparable à celle que présente de chaque côté la mâchoire supérieure des éléphants. Bientôt il fut prouvé que cette défense, au lieu d’être dirigée en haut comme l’avaient d’abord supposé tous les naturalistes, l’était précisément en sens contraire, et que la branche de la mâchoire se coudait en avant des molaires de telle sorte que sa partie antérieure était à peu près perpendiculaire à la postérieure.

Comme parmi les animaux de l’ancien monde dont les mâchoires étaient garnies de défenses certaines espèces en présentaient en haut et en bas 4, quelques personnes

dimensions auraient été à peu près celles de l’espèce asiatique, des os trouvés en Auvergne dans les environs d’Issoire.

1. Tels sont certains mastodontes qui, pour cette raison, ont été désignés sous le nom de Tetracaulodon ; il est probable, au reste, que les défenses de la mâchoire inférieure tombaient promptement, et que chez l’adulte la mâchoire supérieure était seule armée.

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pensèrent qu’il en pourrait être de même pour le dinothérium, et c’est sans doute parce qu’on le supposait ainsi plus complètement armé que le commun des pachydermes qu’on lui donna un nom qui signifie animal terrible. Au reste, l’opinion dont nous venons de parler, déjà devenue très-peu probable du moment où la vraie configuration de la mâchoire inférieure avait été connue, ne tarda pas à être complètement renversée par la découverte qu’on fit, vers le milieu de l’année 1836, d’une tête à peu près complète de dinothérium. Cette tête trouvée dans un gîte déjà fameux comme l’un des plus riches en fossiles , à Eppelsheim ( grand-duché de Hesse- Darmstadt), fut apportée l’année suivante à Paris et exposée à la curiosité du public, qui ne put guère y voir autre chose de remarquable que l’énormité des dimensions ( plus d’un mètre de longueur et à peu près autant de largeur). Quant aux naturalistes, ils y trouvèrent un objet d’études des plus attachants. En observant, en effet, les empreintes des muscles qui devaient mouvoir cette tête colossale, la position et la forme des surfaces articulaires par lesquelles elle se joignait au reste du corps, et celles de la charnière qui unissait la mâchoire au crâne; en jugeant du volume des parties molles par la grandeur des trous qui donnaient passage aux vais- . seaux sanguins destinés à nourrir ces parties ; en se laissant guider enfin par une foule de considérations délicates sur lesquelles je ne puis m’appesantir ici , ils parvinrent à se faire une idée de la structure générale de l’animal, de la place qu’il devait occuper parmi les vertébrés, de son genre de nourriture, des lieux qu’il

devait habiter, etc. Ce n'est pas qu’il ne reste encore un certain nombre de points sur lesquels on n’est pas d’accord ; mais il suffira de la découverte de quelques nouveaux débris osseux pour faire cesser les incertitudes; deux ou trois os de l’avant-bras ou du poignet, une ou deux vertèbres de la queue, trancheront toutes ces questions. . f

Dès à présent on peut dire que les dinothérium étaient des mammifères alliés à la fois aux pachydermes à peau nue, aux morses, qui sont des amphibies, et aux cétacés herbivores. Ils devaient, comme ces derniers, faire usage d’une nourriture végétale, et pour cela ils devaient habiter de préférence les eaux douces, les embouchures de grandes rivières et les lagunes voisines. Leur lèvre supérieure, très - développée et peut-être prolongée en trompe, leur servait à saisir les herbes qui pendaient au-dessus des eaux ou flottaient à la surface. Avec la puissante houe formée par leurs deux défenses ils arrachaient , du fond, tantôt des racines féculentes comme celles des Nymphéa, et tantôt des racines beaucoup plus dures; car à la disposition de leurs molaires, au mode d’articulation de leurs mâchoires et à la puissance des muscles destinés à mouvoir ces os, il est aisé de juger qu’ils avaient un appareil propre à broyer les substances végétales les plus résistantes. On sait que, pour les éléphants, les racines des arbres qui croissent dans les lieux inondés sont un mets très -friand; les dinothérium pouvaient bien avoir le même goût, et certes ils avaient tous les moyens de le satisfaire aisément.

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Les hippopotames, les plus aquatiques de tous les pachydermes, cherchent, en partie, leur nourriture à terre, où ils passent d’ordinaire une partie de la nuit; il est fort douteux que les dinothérium aient eu même à un moindre degré de semblables habitudes. Qu’auraient-ils été faire à terre? Ils ne pouvaient y paître, et les longues défenses qui descendaient de l’extrémité de la mâchoire inférieure leur tenaient toujours le menton à une assez grande distance du sol. Ces pesantes masses d’ivoire placées tout au bout d’un levier de près de quatre pieds de longueur alourdissaient singulièrement la tête et en eussent fait un fardeau fort incommode à porter en promenade : dans l’eau , au contraire, cette tête, surtout quand elle était complètement submergée, ne pesait presque rien.

L’animal avait certainement sous la peau une épaisse couche de graisse qui l’aidait à flotter, de sorte qu’il pouvait se maintenir entre deux eaux sans faire le moindre mouvement, si ce n’est pour respirer; alors même il lui suffisait' d’amener les narines à la surface comme le font les crocodiles, et il avait justement comme ces reptiles une extrême facilité à élever la tête, le corps restant horizontal ; la position tout à fait postérieure de la double charnière au moyen de laquelle le crâne s’unit au cou permettait cette sorte de renversement de la tête*

Quelques savants ont supposé qu’il pouvait, en outre, au moyen de ses longues dents, s’ancrer près du rivage de manière à n’avoir que les narines dehors, et dormir ainsi tranquille sans risquer d’être emporté par le courant.

Le morse vient parfois sur le rivage, où il se traîne sur le ventre en s’aidant de ses patteà, qui sont faites à peu près comme celles du veau marin. Les jambes du dinothérium avaient -elles une pareille configuration? étaient-elles disposées comme celles du lamantin, c’està-dire confondues en arrière avec la queue en une masse épaisse formant nageoire, et réduites en avant à de simples ailerons ? ou bien , tout au contraire, étaient- *

elles plus semblables à celles de l’hippopotame, c’est-àdire propres à une véritable marche? c’est un point, jusqu’à ce jour, indécis, mais sur lequel, comme nous l’avons déjà dit, la découverte de quelques os donnera peut-être, avant peu, une solution positive l.

Tant qu’on faisait du dinothérium un tapir, et qu’on le supposait par conséquent semblable par la forme à ces animaux, on pouvait, en comparant, sous le rapport de la grandeur, une partie quelconque de son squelette avec la même partie dans une des espèces vivantes , eîN déduire la grandeur de toutes les autres. En procédant ainsi, on avait trouvé que les dimensions du dinothérium giganteum devaient être plus que triples de celles du tapir commun d’Amérique, et qu’ainsi il ne pouvait pas avoir moins de dix-huit pieds de longueur, de la tête à la queue. Aujourd’hui qu’il ést bien prouvé que le genre perdu n’a laissé parmi les animaux de l’époque actuelle aucun représentant, le procédé dont nous venons de parler n’est évidemment plus applicable,

1. On a constaté, depuis l’époque à laquelle ces lignes ont été écrites, que la dernière hypothèse est la véritable et que les jambes du dinothérium étaient propres à la marche.

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et il faudra attendre qu’on ait retrouvé une plus grande partie du squelette avant de pouvoir déterminer, avec quelque précision, les formes et les dimensions. Tout ce qu’il est permis d’affirmer dès à présent, c’est qu’un crâne long de trois pieds, et large d’autant, devait appartenir à un mammifère plus volumineux qu’aucun de ceux qui vivent aujourd’hui, les baleines seules exceptées.

Les animaux de l’ancien monde, au reste, paraissent avoir été plus grands que ceux des espèces actuelles qui s’en rapprochent; c’est ce qu’on a eu occasion de voir, d’une manière bien frappante, sur des ossements fossiles trouvés en Amérique, dans des couches très-superficielles, ossements qui, tout en indiquant danslesanimaux auxquels ils ont appartenu des relations avec différentes tribus d’édentés , les rapprochent surtout de celles des paresseux et des tatous.

v. La famille des Paresseux est si remarquable parmi

celles des autres mammifères, que je ne peux m’empêcher de rappeler quelques-unes des singularités qu’elle présente.

Les dimensions disproportionnées des membres antérieurs, qui , chez ces animaux , ont au moins deux fois la longueur des membres postérieurs ; la conformation de leur bassin, qui ne leur permet pas de rapprocher les genoux; le mode désavantageux de l’articulation de leur pied avec la jambe, sur laquelle ce pied tourne - comme une girouette sur son pivot, tout se réunit pour entraver leur marche. Aussi, lorsqu’ils sont à terre, ne peuvent-ils que se traîner péniblement sur les coudes,

et si lentement, que des voyageurs assurent qu’ils ne pourraient faire cinquante pas en un jour 1 : de là le nom de paresseux qu’on leur a donné. Ils n’ont ni dents incisives ni canines, nul moyen d’attaquer, ni de se défendre. « Tout, ditBuffon, nous rappelle ces monstres par défaut, ces ébauches imparfaites, mille fois projetées, exécutées par la nature, qui, ayant à peine la faculté d’exister, n’ont dû subsister qu’un temps, et ont été depuis effacées de la liste des êtres. »

M. Cuvier né paraît pas moins frappé que Buffon de l’extrême différence qui existe entre cette famille et toutes celles qu’on pourrait vouloir lui comparer. « On^ trouve, dit-il, aux paresseux, si peu de rapports avec les animaux ordinaires ; les lois générales des organisations aujourd’hui existantes s’appliquent si peu à la leur, les différentes parties de leur corps semblent tellement en contradiction avec les règles de coexistence que nous trouvons établies dans tout le règne animal, que l’on pourrait réellement croire qu’ils sont les restes d’un autre ordre de choses, les débris vivants de cette nature précédente dont nous sommes obligés de chercher les

1. Leur démarche est en effet très-pénible et très-lente sur le sol: aussi n’est-ce pas là qu’ils sont destinés à vivre, mais sur les arbres, comme les singes ; d’ailleurs, ils ne marchent pas à la façon des quadrumanes, sur les branches, mais en dessous, c’est-à-dire le corps en bas et les quatre jambes en haut. Ce singulier mode de progression, pour lequel tout est calculé dans leur structure, est bien plus rapide qu’on ne le supposerait avant d’en avoir été témoin, et certainement le matelot le plus agile qui passe d’un mât à un autre au moyen d’un des cordages placés dans la direction de l’axe du navire , et qui dans ce cas marche tout à fait comme les paresseux, ne va pas plus vite qu’eux.

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autres ruines dans les entrailles de la terre, et qu’ils ont échappé, par quelque miracle, aux catastrophes qui détruisirent les espèces leurs contemporaines. »

L’éléphant peut bien aussi être cité pour la manière sensible dont il diffère de tous les mammifères , mais, dans l’état de captivité, il peut encore faire usage de la plupart des ressources qui résultent pour lui des particularités de son organisation : aussi ne s’est-on jamais apitoyé sur son sort comme sur celui des paresseux. Quant à cette famille des paresseux , si elle avait été du nombre de celles qui n’ont laissé aucun représentant .dans le monde actuel, on aurait eu peine à concevoir la possibilité de son existence.

Parmi les animaux antédiluviens qui offrent quelques rapports avec les paresseux, on n’a compté longtemps que deux espèces.

L’un de ces animaux, auquel on a donné le nom de mégalonyx , a été déterré dans une taverne de l’Amérique du Nord, à quelques pouces seulement de la surface du sol; il devait avoir un volume égal au moins à celui des plus forts bœufs de la Suisse ou de la Hongrie. On l’avait pris d’abord pour un carnassier, supérieur de beaucoup pour la taille au lion : mais M. Cuvier a désabusé les naturalistes sur ce point. L’histoire de cet antique animal offre cette particularité curieuse, qu’il a été décrit par Jefferson, l’ancien président des États- Unis, qui fut averti de son existence par Washington . On aime à retrouver dans les sciences le nom de ces hommes chers à l’humanité, et qui ont joué un si beau rôle dans l’histoire moderne.

Un animal fossile de la même famille que le précédent, et plus remarquable encore à cause de ses plus grandes dimensions, est le mégathérium, , dont on a eu le bonheur de trouver presque tous les os réunis dans un même lieu, de sorte qu’on a sans peine rétabli le squelette, et qu’on a pu, dès les premiers temps, sans grands efforts d’imagination, se représenter la bête, comme l’on dit, en chair et en os. Si on eût voulu se la figurer avec sa peau, comme on Fa fait pour d’autres espèces perdues, il est probable, ainsi que je le ferai voir bientôt, qu’on aurait été dans cette conjecture bien éloigné de la vérité.

Le mégathérium avait des dimensions presque égales à celles de l'éléphant. Sa tête, qui se rapprochait à plusieurs égards de celle des paresseux, en différait en ce qu’elle devait être munie d’une sorte de trompe, ou au moins d’un museau extrêmement prolongé et propre à saisir les objets. Cet appendice devait être plus développé que chez le tapir, mais moins que chez l’éléphant. Chez ce dernier, la longueur de la trompe est nécessitée par l’extrême brièveté du cou ; chez l’animal fossile dont la tête beaucoup plus petite était bien plus détachée des épaules, un pareil développement eût été non-seulement superflu, mais incommode. La mâchoire inférieure était très-grande , parce qu’elle avait à loger d’épaisses dents merveilleusement disposées pour broyer les racines que l’animal arrachait au moyen des grands ongles dont étaient armés trois des cinq doigts de son énorme main1.

1 . Une étude plus approfondie du squelette des mégathérium s a fait élever des doutes sur ce point. M. Owen pense que les caractères les

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SQUELETTE DU MEGATHERIUM YU DE PROFIL d’après Cuvier. Ossements fossiles.

d’après l’ouvrage de M. Buckland.

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Les os du bras et de l’avant-bras, disposés de manière à. permettre à ces mains des mouvements très-variés, étaient proportionnellement assez légers, mais ils étaient évidemment mus par des muscles très-volumineux. Les membres postérieurs, au contraire, étaient lourdement charpentés; tout dans leur disposition et dans leur mode d’union avec le bassin était calculé pour soutenir avec avantage la lourde masse du corps. Il est probable d’ailleurs que, lorsque le mégathérium était en repos, il prenait aussi un point d’appui sur sa queue, qui était trèslongue et très-grosse, ainsi qu’on s’en est assuré depuis l’époque de la première découverte.

Ce qui nécessitait sans doute ce redoublement de solidité dans les supports, c’est qu’il y avait à soutenir, outre le poids des parties charnues, celui d’une cuirasse écailleuse dont le mégathérium était tout entier revêtu, ainsi que le sont d’autres édentés, les tatous et \es pangolins. Ce fait, quoique n’ayant rien que der conforme aux analogies qu’on a souvent occasion de remarquer entre des genres appartenant à une même famille, était complètement inattendu; la découverte en est due à Don Damasio Laranhaia , qui a aussi le premier fait connaître les vraies dimensions de la queue.

Nous n’avons pas assez de débris du mégalonvx pour pouvoir dire jusqu’à quel point il ressemblait au mégathérium. On sait déjà que son régime alimentaire ne devait pas être tout à fait le même, car une de ses dents,

plus importants du squelette montrent l’impossibilité de cette armure. Les débris qu’on a trouvés appartiennent probablement à d’autres genres beaucoup plus voisins des tatous, tel que le glyptodon.

que Ton a trouvée, ressemble au moins autant aux dents du grand tatou qu’à celles des paresseux : or, comme plusieurs espèces de tatous s’accommodent très-bien, par occasion , d’une nourriture animale, on peut supposer qu’il en était de même pour le mégalonyx, et que, lorsqu’en fouillant pour chercher des racines charnues (car il n’en pouvait pas broyer d’aussi dures que le mégathérium), il venait à déterrer quelques reptiles, il en faisait fort bien sa proie.

En supposant, au reste, qu’il y eut, malgré cette différence, de grands rapports dans la conformation générale du mégalonyx et celle des paresseux, sommes-nous forcés de conclure que la conformité s’étendait jusqu’aux habitudes? Cela n’est nullement nécessaire, car, comme le remarque M Cuvier, « un animal dont la taille égalait au moins celle de nos bœufs de la plus forte race aura grimpé rarement sur les arbres, parce qu’il en aura rarement trouvé d’assez forts pour le porter. » Quant au mégathérium, nous sommes bien certains qu’il ne quittait jamais la terre.

Si le mégathérium ne montait pas sur les arbres, comme le font les paresseux qui trouvent ainsi le moyen de se soustraire aux poursuites de certains carnassiers, il n’avait pas non plus probablement une habitude commune aux édentés à cuirasse de notre époque, et qui les met également en sûreté contre leurs ennemis, l’habitude de se creuser une demeure souterraine. Au reste, il avait peu de motifs de crainte. « Sa grandeur et ses griffes, dit M. Cuvier, devaient lui fournir assez de moyens de défense. Il n’était pas prompt à la course, mais cela

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ne lui était pas nécessaire, n’ayant besoin ni de poursuivre ni de fuir. »

Ses débris, jusqu’ici, ont tous été trouvés dans les couches les plus superficielles, et certains naturalistes ont paru disposés h croire qu’il pouvait encore exister quelques individus de cette espèce, que les voyageurs n’auraient pas eu occasion d’observer jusqu’ici. Cette opinion n’est nullement vraisemblable , car où pourrait se cacher un animal si volumineux pour échapper à toutes les recherches des chasseurs et des naturalistes ?

J’ai déjà eu occasion de parler de deux genres d’édentés à cuirasse, les tatous, qui sont propres au nouveau continent, et les pangolins, qui appartiennent à l’ancien. Ces derniers sont, avec les fourmiliers d’Amérique, les animaux qui méritent le mieux le noms d 'édentés, car ils ont les mâchoires dégarnies complètement, tandis que les autres ont au moins des dents molaires.

Les pangolins ont, comme je l’ai dit, l’habitude de fouiller la terre, tant pour s’y creuser des tannières où ils demeurent cachés presque tout le jour, que pour chercher les fourmis qui font leur principale nourriture. Les ongles puissants qui leur servent à cet usage sont portés chacun par un os de forme très-singulière, et dont la partie antérieure présente une entaille profonde, une sorte de fente ; cette phalange onguéale est par conséquent très-reconnaissable et très-caractéristique du pangolin, car on ne la trouve, parmi les animaux de notre époque, que chez ceux qui appartiennent à ce genre dont on connaît seulement trois espèces.

Existait-il déjà des pangolins dans le monde antédilu-

vi en ? C’est ce que M. Cuvier ne craignit pas d’affirmer à la vue d’un os unique découvert dans le grand-duché de Hesse ; il est vrai que cet os était une phalange onguéale.

Depuis la mort de notre grand naturaliste on a découvert plusieurs autres parties du squelette de cette espèce de pangolin qui devait avoir une taille gigantesque, au moins vingt-quatre pieds de longueur. Nous l’appelons un pangolin, parce qu’il avait certainement plus de ressemblance avec ces mammifères qu’avec aucun de ceux que nous connaissons aujourd’hui, soit dans la famille des édentés, soit dans toute autre ; d’ailleurs nous ignorons s’il était comme eux revêtu d’écailles tranchantes, s’il avait la faculté de se mettre en boule, etc. Il paraît qu’il différait des espèces vivantes en un point essentiel, en ce qu’il avait des dents molaires; du moins on a trouvé en France, parmi des débris qui appartenaient bien évidemment à cet animal, des dents qu’on a pu supposer , avec grande vraisemblance , provenir du môme squelette. Ces restes précieux ont été recueillis par M. Lartet, naturaliste dont le zèle a été récompensé par des découvertes plus importantes encore et sur lesquelles nous aurons bientôt occasion de revenir.

Les mêmes pays qui nous ont conservé le squelette du gigantesque mégathérium recèlent aussi les restes d’un autre animal non moins remarquable par sa taille. Cet animal , qui semble devoir être rapporté à l’ordre des rongeurs, offre en même temps des affinités avec les pachydermes, avec les édentés et même avec les cétacés herbivores. C’est donc un nouveau cas à ajouter à celui

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que nous a déjà présenté le dinothérium, d’un genre antédiluvien qui se rattache à la fois à plusieurs ordres de mammifères.

Le nouvel animal a reçu le nom de Toxodon à cause de la courbure en arc de ses dents. La seule espèce jusqu’à présent connue a été désignée sous le nom de toxodon de la Plata , parce que c’est dans la vallée que parcourt cette rivière qu’ont été trouvés, jusqu’à présent, tous les débris qu’on en possède; ils ont été rapportés en Europe par le vaisseau anglais le Beagle, à la suite d’un voyage de circumnavigation très-productif pour la science. Le morceau le plus complet qu’on possède du toxodon est une tête trouvée sur les rives du Sarandis, l’un des affluents du Rio-Negro, à 40 lieues environ au nord-ouest de Montevideo ; elle était contenue dans un terrain comme argileux, de formation très -récente ; sa longueur est de deux pieds quatre pouces, sa plus grande largeur d’un pied quatre pouces.

Une des choses qui frappent à l’aspect de cette tête, c’est la position du trou occipital, ouverture à travers laquelle s’établit la communication entre le cerveau et la moelle épinière, et dont le pourtour donne attache à l’extrémité supérieure de la colonne vertébrale.

La position du trou occipital chez les différents animaux a été, pour les anatomistes, l’objet de remarques curieuses. Chez l’homme, destiné à marcher debout, la tête est posée sur la colonne vertébrale de manière à y être presque en équilibre; le trou occipital se trouve ainsi placé horizontalement et vers le milieu de la base du crâne. Chez les animaux destinés à marcher à quatre pieds, la

disposition de cette ouverture devait être et est en effet différente, c’est ce qu’on sait depuis longtemps; mais ce que Daubenton a été le premier à voir, c’est qu’à mesure que les animaux sont placés plus bas dans l’échelle et deviennent de moins en moins intelligents, le trou occipital s’éloigne plus de la partie moyenne du crâne et de la direction horizontale. En descendant ainsi on arrive à des mammifères chez lesquels ce trou est tout à fait en arrière et dirigé de haut en bas; chez les cétacés enfin, il anticipe vers la face supérieure du crâne et est dirigé obliquement en haut. C’est ainsi qu’il se trouve placé chez le toxodon et, pour le dire en passant, il l’est de même chez le dinothérium. D’après la remarque de Daubenton, cette particularité indiquerait un être d’une intelligence très-bornée, et c’est d’ailleurs ce qu’indique plus sûrement encore l’extrême petitesse de la boîte osseuse où était logé le cerveau.

Ce crâne, par sa forme générale, a beaucoup de rapports avec celui des pachydermes aquatiques; quant à la portion faciale, elle nous rappelle tout à fait la tête des rongeurs, et le système de dentition qui caractérise les animaux de cet ordre est essentiellement celui du toxodon; les particularités qu’il présente ne sont pas plus importantes que celles qui existent entre les différents genres de l’ordre.

Une de ces différences consiste dans la direction des molaires. Ces dents sont, comme je crois l’avoir déjà dit, fortement arquées; elles le sont plus ou moins chez presque tous les rongeurs herbivores; mais, au lieu d’avoir leur concavité tournée en dehors, ainsi que c’est

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le cas pour les cochons d’Inde, par exemple, elles Font * précisément en sens contraire. Il en résulte que les dents des deux côtés qui , chez l’animal que nous venons de nommer, vont en s’écartant à mesure qu’elles pénètrent plus avant dans l’alvéole, convergent, au contraire, chez le toxodon, de manière à venir presque se joindre supérieurement, formant ainsi une série d’arcades capables de résister à une énorme pression.

Une autre particularité que présentent les molaires du toxodon , c’est leur nombre, qui est de sept de chaque côté, tandis que chez les rongeurs il est ordinairement de quatre ; d’ailleurs ce nombre est loin d’être Fixe, puisqu’il y a des genres où il n’y a que trois dents (le genre Rat) et même deux (le genre Hvdromys), tandis que dans d’autres il y en a six (le genre Lièvre).

En général, le volume des molaires d’un même côté, ou est uniforme dans toute la longueur, ou, s’il varie, c’est en augmentant d’arrière en avant. Le toxodon présente le changement de grosseur en sens inverse; c’est un trait de ressemblance qu’il a avec le plus grand des rongeurs vivants , le cabiai , animal aquatique qui habite les parties de l’Amérique où ont été trouvés les ossements de l’espèce antédiluvienne. Une expansion de l’os du palais, dans l’intervalle qui sépare ces molaires, est aussi une particularité commune au toxodon et au cabiai , à l’exclusion de tous les autres rongeurs.

J’ai dit que le cabiai est le plus grand des rongeurs vivants, et sa grosseur en effet est à peu près celle du cochon; de ces dimensions à celles du toxodon, qui devait égaler en corpulence le rhinocéros , il y a encore

bien loin; mais il n’y a rien d’invraisemblable à supposer qu’il a existé des espèces intermédiaires pour la grandeur^ espèces dont peut-être avant peu l’existence nous sera prouvée par de nouvelles découvertes d’ossements fossiles. Gela est déjà arrivé ; pour une des espèces détruites dont il a déjà été question dans cette lettre, pour le mégathérium.

D’après ce que nous avons dit de cet animal , vous avez pu voir qu’il tient à la fois à deux tribus voisines d’édentés, celle des paresseux et celle des tatous, entre lesquels il établit en quelque sorte la liaison. Cependant, s’il fallait le comprendre dans l’une ou l’autre de ces deux tribus, c’est peut-être, toute réflexion faite, dans la dernière qu’on devrait le faire entrer , à raison de la nature particulière de ses téguments , de la cuirasse écailleuse dont tout son corps était revêtu. En effet, à la taille près, il n’y a guère plus de distance du genre mégathérium au genre des tatous proprement dits, que, de celui-ci à l’autre genre que l’on comprend dans la même tribu, au genre Clamyphore . La seule espèce connue jusqu’à présent dans ce dernier genre est tout au plus de la taille de la taupe; dans l’autre genre, il y a des espèces plus grandes, et l’une d’elles, qui à la vérité surpasse de beaucoup toutes les autres, le tatou géant , égale au moins en grosseur le cochon de Siam. Mais dans ces mêmes parages où les naturalistes du Beagle ont rencontré les débris fossiles du toxodon , ils ont trouvé, avec divers ossements du mégathérium, des portions de squelette qui proviennent aussi d’édentés à cuirasse d’espèces non encore décrites , espèces

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dont l’une devait avoir la taille du tapir américain, une autre celle du bœuf, etc. Ainsi, dans cette tribu des édentés à plastron, on passe maintenant, par une série graduée do grandeurs, des dimensions du rat à celles de l’éléphant.

J’en ai fini pourtant, je l’espère, avec les édentés; je reviens à notre rongeur fossile et au système de dentition qu’il présente. Nous avons vu qu’il avait la mâchoire supérieure garnie de quatorze molaires, c’est-à-dire deux de plus que les espèces vivantes de rongeurs où ces dents sont le plus nombreuses (les espèces du genre lièvre); quant aux dents incisives qui forment, comme on le sait, un des caractères principaux de cet ordre de mammifères, elles offrent chez l’animal antédiluvien des particularités encore plus prononcées. Chez les rongeurs en général, ces dents sont au nombre de deux à chaque mâchoire; les lièvres seuls en ont quatre à la mâchoire supérieure, deux grandes bien apparentes, et deux plus petites cachés derrière celles-ci; les toxodons en ont également quatre, mais rangées sur une seule ligne où les deux plus petites occupent la partie moyenne. Ces incisives sont d’ailleurs séparées des. molaires par un grand espace vide, ainsi que cela a lieu chez toutes les espèces vivantes ou perdues de l’ordre.

A la mâchoire inférieure les rongeurs, même les lièvres, n’offrent que deux incisives ; il y en a six chez le toxodon.

Une pareille disposition des incisives semblerait établir un rapport entre notre animai et certains pachydermes, mais les dents ont bien le caractère essentiel de

celles des rongeurs, c’est-à-dire d’être dégarnies d’émail dans une portion de leur contour, ce qui fait qu’elles s’usent inégalement et présentent toujours ainsi un biseau qui les rend singulièrement propres à entamer des substances ligneuses.

Chez la plupart des rongeurs, l’articulation des mâchoires est disposée de telle sorte que l’inférieure a par rapport à la supérieure, non-seulement un mouvement de haut en bas, mais encore un d’avant en arrière : or comme les rubans d’émail qui forment la partie tranchante des dents chez tous les animaux destinés à se nourrir de substances végétales sont, chez ceux dont nous parlons, dirigés transversalement, il en résulte que, dans le mouvement de glissement des deux mâchoires, les dents d’en haut se rencontrent avec celles d’en bas comme les lames d’une paire de ciseaux, c’est-à-dire d’une manière très-avantageuse pour diviser les matières soumises à la mastication. Cela n’est pas ainsi dans d’autres animaux : dans les ruminants, par exemple, les mâchoires, rapprochées l’une de l’autre, jouissent bien encore d’un mouvement horizontal, mais ce mouvement a lieu de droite à gauche : aussi les lames d’émail des molaires ont-elles une direction longitudinale, de sorte que l’effet produit est encore le même. Chez notre toxodon , la direction de ces lames d’émail est oblique, et la forme de l’articulation de la mâchoire est en harmonie avec cette circonstance. Aucun des rongeurs vrais ne nous offre cette disposition qui se retrouve cependant chez le wombat, animal de la Nouvelle-Hollande qui est le représentant des rongeurs dans la sous-classe des marsupiaux.

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Chez les rongeurs phytophages1 les dents ont cela de particulier que les molaires, ainsi que les incisives, croissent toute la vie , de sorte que, malgré l’usure rapide qu’elles éprouvent en frottant contre celles qui leur sont opposées , à l’autre mâchoire, elles conservent toujours sensiblement la même longueur.

Cette faculté des dents de ne point diminuer, tout en s’usant sans cesse, est, comme on le conçoit bien, une circonstance très-favorable à la durée de la vie des individus. Chez la plupart des herbivores, les dents, après un nombre d’années assez court, sont devenues presque hors d’état de servir, de sorte que si la vie n’était pas limitée par d’autres causes, elle serait enfin terminée par la mort la plus cruelle, par la mort de faim. Les rongeurs, chez qui toute l’organisation est calculée pour une longue vie, seraient presque irrévocablement condamnés à cet horrible sort, sans les particularités que nous venons de signaler dans leur système dentaire.

Les mouvements dont jouit l’œil dans les mammifères sont en rapport avec leur genre de vie, leurs habitudes, leur caractère. Les espèces qui ont de nombreux ennemis et peu de moyens de défense ont les yeux placés de manière que leur vue peut embrasser un grand espace autour d’eux; cela s’observe, par exemple, au plus haut

1. Lé mot phytophage, qui commence à être généralement employé, ne peut être remplacé par celui d'herbivore dont on se sert quelquefois dans le même sens; les animaux qui broutent l’herbe> ceux qui -vivent principalement de graines,, ceux qui mangent des fruits charnus ou des racines féculentes, ceux enfin qui rongent le bois pour s’en nourrir, sont tous également phytophages, c’est-à-dire mangeurs de substances végétales; les premiers seuls sont herbivores.

degré dans la girafe, qui, sans bouger la tète, et en mouvant l’œil seulement, peut voir en arrière presque aussi bien qu’un avant; cela s’observe encore, quoique à un moindre degré, dans le timide lièvre, qui a les yeux placés tout à fait sur les côtés de la tête, et de plus trèssaillants. Les animaux qui vivent habituellement plongés dans l’eau et à qui la lumière n’arrive guère que d’en haut jouissent d’un mouvement très-étendu des yeux dans cette direction; leur orbite est dirigé en haut, et plus grand dans son diamètre vertical que dans le diamètre horizontal. Le crâne du toxodon nous offre cette structure, qui nous porterait déjà à elle seule à soupçonner que l’animal , de même que l’hippopotame et le cabiai , passait une grande partie de sa vie dans l’eau. La conjecture acquiert un plus grand degré de probabilité par ce fait que le mode d’articulation de la tète avec la colonne vertébrale ressemble beaucoup à celui qu’on observe chez les célacés herbivores ; cette tête pouvait se relever , l’échine restant horizontale, et amener les narines à la surface de l’eau pendant que tout le corps était submergé. Notre conjecture enfin devient presque une certitude, quand nous voyons l’ouverture antérieure des fosses nasales disposée comme elle l’est chez tous les mammifères qui ont souvent besoin de rester longtemps sans respirer.

Nous en sommes réduits jusqu'à présent à de simples suppositions sur les formes générales du toxodon; cependant l’analogie nous autorise à nous le représenter avec un corps massif porté sur quatre jambes assez courtes, dont les doigts devaient être munis de sabots ,

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comme ils le sont chez le cabiai ; comme cet animal , il avait sans doute la queue très-courte et la peau très-peu r garnie de poils, si môme elle n’était complètement nue.

Je me suis arrêté si longuement sur le toxodon, que je dois me borner à dire quelques mots seulement des autres animaux dont les dépouilles ont été recueillies par M. Darwin, le naturaliste de l’expédition du Beagle.

Je puis me dispenser de parler de certains rongeurs qui n’offraient rien de remarquable par la taille, ni par des caractères qui dussent les éloigner beaucoup des genres de l’époque actuelle ; j’ai déjà parlé des édentés à cuirasse, intermédiaires aux tatous et aux mégathériums; il ne me reste plus à annoncer que les pachydermes et les ruminants; car il est à remarquer que c’est à des animaux phytophages qu’appartiennent presque exclusivement les ossements fossiles rapportés par M. Darwin de l’Amérique australe.

Parmi les débris appartenant à des pachydermes, les • plus intéressants qu’on ait découverts dans cette occasion sont ceux qu’on a reconnus pour des os de cheval; le genre cheval, en effet, n’avait point de représentants en Amérique quand les Européens y ont abordé, et les deux espèces qui y sont naturalisées aujourd’hui furent introduites par les Espagnols, il y a trois siècles seulement.

Le cheval antédiluvien est-il le même que celui dont les restes ont été trouvés dans notre pays? C’est ce que nous, apprendra peut-être bientôt le savant anatomiste à qui nous devons la description du toxodon, M. Ovven 1 ;

1. M. Owen a reconnu que les restes appartiennent à une espèce

mais c’est déjà un résultat fort curieux de trouver à l’état fossile, dans la vallée de la Plata, le cheval, genre propre à l’ancien continent, et dans les plâtrières de Montmartre le sarigue, genre aujourd’hui exclusivement américain.

Relativement aux ruminants, la collection de fossiles du Beagle nous offre un cas tout différent de celui que nous venons de considérer. Un genre dont toutes les espèces vivantes sont propres à l’Amérique du Sud , le genre lama ( auchenia ), paraît y avoir un représentant, mais dans des dimensions colossales; le macrauchenia a dû avoir une taille égale à celle de nos chameaux.

Les chameaux proprement dits ont été longtemps cités comme des animaux dont les débris ne se trouvaient pointa l’état fossile; mais depuis peu les Anglais en ont découvert dans «leurs possessions de l’Inde. Un crâne presque entier trouvé au pied du versant méridional des sous-Hymalaias offre la plus grande ressemblance avec celui du chameau à une seule bosse ou dromadaire.

C’est encore dans l’Inde anglaise et à peu près vers la même époque qu’a été découverte la tête osseuse d’un énorme animal qui paraît devoir être compris dans le groupe des ruminants, mais qui devait tenir à quelques égards des pachydermes. C’était une sorte de grande antilope à crâne très-relevé, très-élargi en arrière, portant deux paires de cornes comme l’antilope tchicara, l’une, plus petite, située au-dessus des yeux,

éteinte aujourd’hui. Voir à ce sujet l’intéressante discussion de M. Ch. Darwin. (Origine des espèces, ch. x.) .

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et l’autre tout à fait en arrière 1. Le sivatherium (c’est le nom qu’on lui a donné pour rappeler le pays où ont été trouvés ses restes, la chaîne de montagnes du Sivalick ou Hymalaïens inférieurs ) , le sivatherium devait avoir la face lourde, la physionomie brutale et les petits yeux du rhinocéros; il avait certainement de grandes lèvres mobiles et peut-être propres à faire l’office d’une sorte de trompe, un col court et des membres solidement construits.

En Europe, les ossements fossiles de ruminants sont assez communs; ceux du genre cerf surtout se rencontrent en grande abondance dans diverses localités et principalement dans les terrains qui se sont déposés à une époque peu éloignée de celle du dernier cataclysme.

On peut remarquer, comme une circonstance assez singulière, que, tandis que les pachydermes fossiles appartiennent à des genres entièrement confinés aujourd’hui dans la zone torride, les ruminants, au contraire, sont généralement ceux des pays froids comme l’aurochs, le bœuf musqué, l’élan, le renne. Cependant il y a une distinction à faire selon la nature des dépôts; et ainsi dans ceux que l’on désigne sous le nom de brèches , et dont j’aurai bientôt occasion de vous parler ; sur quatre espèces de cerfs, par exemple, il en est trois dont les dents offrent des caractères qui ne s’observent

1. Il y a quelques raisons de croire que les cornes de la paire supérieure étaient branchues; on ne connaît parmi les antilopes de l’époque actuelle qu’une seule espèce originaire de T Amérique du Nord qui présente des cornes divisées.

aujourd’hui que dans les cerfs de l’Archipel de l’Inde.

Le plus anciennement connu des ruminants fossiles est le cerf à bois gigantesque; il appartenait à une espèce bien évidemment perdue. Il paraît plus commun en Irlande que partout ailleurs; un naturaliste anglais assure que, dans un seul verger d’un acre d’étendue, on en a trouvé par hasard, à sa connaissance, plus de trente tôles en vingt ans; une de ces têtes portait des cornes dont chaque perche était longue de plus de cinq pieds anglais, et les deux andouillers extérieurs avaient leurs pointes à dix pieds dix pouces l’une de l’autre.

Au reste, les têtes fossiles n’ont pas des dimensions proportionnées à celles des bois qu’elles portent; les plus grandes, au contraire, sont plus courtes que des têtes d’élans ordinaires.

Les ossements des bœufs fossiles appartiennent à des individus qui ont dû différer très-peu de ceux qui vivent actuellement; ils se réduisent à trois espèces, l’aurochs, le bœuf commun, et le bœuf musqué. Aucun caractère prononcé ne distingue ces espèces à l’état fossile de leurs correspondantes actuelles.

Il faut remarquer, relativement aux bœufs ordinaires, que ceux de l’ancien monde ont dû être beaucoup plus grands que. ceux qui vivent de nos jours. Cependant il ne serait pas impossible que nos bœufs actuels tirassent leur origine de cette ancienne espèce que la civilisation a fait disparaître. Ce qui pourrait surtout le faire croire, c’est que les crânes des bœufs fossiles n’ont été trouvés jusqu’ici que dans des tourbières ou d’autres terrains formés depuis le dernier ordre de choses, de sorte

qu’ils pourraient bien être d’une origine plus moderne que les os d’éléphants, de rhinocéros, etc.

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