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ET DES CAVERNES

Les débris fossiles de ruminants se trouvent en assez grande abondance au milieu de concrétions qui remplissent les fentes de certains rochers. Ces concrétions, qui ont reçu le nom de brèches, sont formées en général de fragments de roches a bords anguleux ou à peine émoussés, unis entre eux par un ciment calcaire ou terreux. Celles qui renferment des os ont cela de particulier qu’ elles se trouvent presque exclusivement sur les bords de la Méditerranée. On ne se rend point compte de cette circonstance, ni de la ressemblance qu’elles présentent entre elles, tant pour la nature des rochers dans les fentes desquels on les observe que pour celle des matières dont elles se composent; il y a là un beau sujet de recherches, et les brèches osseuses sont réellement un des phénomènes les plus remarquables de la géologie 1.

1. Toutes les brèches osseuses des côtes de la Méditerranée, celles

La nature des os qu’elles renferment ajoute encore à l’intérêt qu’elles inspirent, en ce qu’elle prouve que leur formation remonte à une époque beaucoup plus ancienne qu’on ne l’avait cru jusqu’ici. Ces os, en effet, n’appartiennent point le plus souvent aux espèces herbivores qui peuplent aujourd’hui le pays, mais à celles qui l’ habitaient à la même époque que les éléphants et les rhinocéros. Quant à ces derniers animaux, si on ne trouve point d’ordinaire leurs débris dans les brèches, cela tient sans doute à la grande dimension des os, qui les aura empêchés de tomber dans les fentes de rochers.

Au reste, on cite des brèches, comme celles qui se trouvent à quelque distance de Palerme, où il existe des restes bien reconnaissables de ces pachydermes. D’un autre côté, comme on voit aussi dans quelques-uns de ces conglomérats, avec les ossements d’espèces qui ont disparu du pays, ceux d’autres espèces qui y vivent encore, cela semble indiquer une sorte d’état intermédiaire entre l’état actuel et le précédent; de sorte qué, dans plusieurs cas au moins, la formation des brèches n’a pas dû précéder de beaucoup la grande catastrophe qui sépare ces deux périodes.

Les fentes qui renferment les brèches devaient nécessairement être ouvertes par en haut lorsque ces conglomérats ont commencé à s’y former ; les os et les

de Gibraltar , de Cette, de Nice, de Corse , de Pise, de Naples, de Romagnano dans le Vicentin, de Dalmatie, de l’île de Cérigo, contiennent à peu près les mômes ossements ; cette circonstance doit faire présumer qu’elles ont été formées en même temps et de la même manière, quoique à de grandes distance Tune de l’autre,

fragments de pierre (ceux-ci proviennent presque toujours du rocher même) tombaient successivement et s’accumulaient vers le fond en même temps que le ciment qui les réunit.

Quelquefois la partie inférieure de la fente était baignée par les eaux de la mer: d’autres fois elle était supérieure à leur niveau.

La proportion des ossements aux fragments de pierres et au ciment est variable suivant les localités. Dans certaines brèches, comme dans celles de Gagliari, sur la côte méridionale de la Sardaigne, les ossements les plus communs qui appartiennent à de petits rongeurs sont en quelque sorte plus abondants que le limon dans lequel ils sont empâtés. Les débris de ruminants ne sont pas très-abondants dans les brèches de Cagliari; iis le sont beaucoup dans celles de Gibraltar et de Nice.

A Nice les brèches ont fourni des restes de quelques grands carnassiers, parmi lesquels M. Cuvier a signalé deux espèces qui paraissent très-voisines du lion et de la panthère. A San Ciro en Sicile, elles ont offert des os qu’on a cru pouvoir rapporter au genre chien. D’ailleurs ce n’est pas en carnassiers que sont riches les brèches osseuses, et c’est dans une autre sorte d’ossuaires dont la formation est à peu près de la même époque qu’il faut aller chercher les dépouilles des mammifères de cet ordre.

Pour en finir avec les brèches proprement dites, il reste à parler des débris d’oiseaux qu’elles renferment, et l’on peut citer encore pour cette classe de fossiles la

localité de Cagliari , où Ton a trouvé trois ou quatre espèces qui paraissent devoir être rapportées aux genres merle et alouette.

Certains conglomérats, dont la composition est tout à fait celle des brèches, au lieu de se trouver compris dans des fentes à peu près verticales, sont étendus en couches peu inclinées sur la surface des rochers, ou renfermés dans des cavités souterraines qu’ils remplissent entièrement. Sous cette dernière forme, les brèches se rapprochent déjà évidemment du limon à ossements qui couvre le fond de certaines grandes cavernes, et il y a en effet, entre ces deux sortes de formations, des rapports beaucoup plus étroits que ne l’ont d’abord supposé les géologues.

Si les brèches osseuses nous ont conservé de nombreux débris de ruminants, les. cavernes à ossements nous offrent , de leur côté , des ressources précieuses pour la connaissance des carnassiers leurs contemporains. Il n’est personne qui n’ait entendu parler de ces cavernes dont les plus anciennement célèbres sont celles qu’on rencontre dans les pays de Blanckenbourg et dans le royaume de Hanovre, et dont Leibnitz lui -même a donné des descriptions. On se ferait une idée bien fausse de ces anciens repaires d’animaux sauvages, si on se les représentait comme de simples cavités, creusées dans le rocher à quelques pieds de profondeur : qu’on se figure une suite de grottes nombreuses, ornées de stalactites de toutes les formes, dont Uf hauteur et la largeur sont extrêmement variables, mais qui communiquent les unes avec les autres par des ouvertures si étroites,

qu’un homme ne peut souvent y passer en rampant qu’avec la plus grande peine.

Ces grottes, qui communiquent entre elles5 s’étendent souvent à des distances très-considérables. Un naturaliste moderne (M. de Yolpi), visitant la caverne d’Adelsberg en Carniole, dit avoir parcouru une suite de chambres qui l’ont conduit trois lieues presque toujours dans la meme direction. Il ne fut arrêté que par un lac. qui lui rendit le passage impossible. M. de Yolpi ne trouva d’ossements dans cette caverne qu’à deux lieues de son entrée. Mais depuis, un de nos compatriotes, M. Bertrand Geslin, en a rencontré dans toute l’étendue de la caverne, et notamment dans la seconde chambre, à cinquante pas seulement de l’entrée. La plupart des os recueillis dans cette caverne appartiennent à la grande espèce d’ours connue sous le nom d’ours des cavernes, et dont les débris sont plus communs dans ces lieux souterrains que ceux d’aucune autre espèce.

On rencontre également dans les cavernes des ossements de tigres, de loups, de renards, de belettes. Les débris de l’espèce des hyènes y sont surtout très-nombreux : ces hyènes de l’ancien monde avaient, comité celles d’aujourd'hui, l’habitude d’entraîner dans leurs tanières les cadavres des animaux pour en ronger à loisir les ossements. Dans toutes les espèces de ce genre, en effet, dans les espèces antédiluviennes aussi bien que dans celles du monde actuel, les mâchoires sont armées de dents puissantes et très-propres à la mastication des corps les plus durs. Ce sont ces ani-

maux, sans doute, qui ont contribué, plus que tous les autres carnassiers, à remplir les lieux qui leur servaient de refuge d’ossements de toute sorte dont beaucoup portent encore la trace de leurs dents. Elles n’épargnaient pas même leur propre espèce, car on a remarqué que leurs os ne sont pas moins brisés que ceux des autres animaux ensevelis avec eux.

On a trouvé même un crâne d’hvène fracturé, et portant les marques évidentes de la consolidation de la fracture , qui était probablement le résultat d’un des combats que ces animaux se livrent quelquefois entre eux.

On ne trouve presque point d’ossements d’animaux carnassiers dans les grandes couches meubles où on rencontre en si grand nombre leurs contemporains herbivores. Il n’y a guère d’exception un peu marquante, sous ce rapport, que pour l’espèce des hyènes dont on a trouvé des débris assez nombreux à Ganstadt près d’Aichstedt. On a aussi trouvé quelques ossements d’ours dans d’autres lieux; mais le nombre en est bien petit, en comparaison de la prodigieuse quantité de débris de ces animaux que renferment les cavernes.

Dans les cavernes les plus anciennement connues et les plus fréquentées, on ne trouve presque plus d’ossements; car ces lieux singuliers ayant depuis longtemps frappé l’attention du peuple, on attribuait aux os qu’elles renferment une vertu médicamenteuse qui les faisait rechercher pour les vendre aux pharmaciens, chez lesquels ils étaient conservés sous le nom de licorne fossile.

L’existence des cavernes est un phénomène bien curieux, sous tous les rapports : les débris qu’elles renferment prouvent que des animaux d’espèces, de genres et de classes tout à fait différents, et dont les analogues ne pourraient aujourd’hui supporter le même climat, ont vécu pourtant ensemble dans l’ancien ordre de choses. Ainsi, les animaux qui ne vivent aujourd’hui que dans la zone torride ont vécu et habité jadis avec des espèces qu’on ne trouve que dans les régions les plus glacées.

Les formations régulières, qui renferment des débris organiques fossiles, nous offrent le même phénomène en présentant, par exemple, l’aurochs avec l’éléphant, comme on le voit dans le val d’Arno.

Mais, si nous avons ainsi des preuves irrécusables qu’il existe une grande différence entre le monde antédiluvien et celui que nous habitons, on peut, d’un autre côté, se servir des mêmes faits pour établir que les carnassiers, dans l’ancien monde, avaient à peu près le même genre de vie qu’aujourd’hui. Il y a plus, c’est que ces carnassiers des cavernes, contemporains des éléphants et des rhinocéros de nos contrées, diffèrent beaucoup moins des carnassiers * actuels que les herbivores de la même époque ne diffèrent de ceux qui vivent encore de nos jours. A la vérité, le grand tigre ou lion, et l’hyène fossile, quoique peu différents de leurs analogues vivants, appartiennent néanmoins à des espèces éteintes ; mais beaucoup de carnassiers des cavernes ne peuvent être distingués d’une manière satisfaisante de ceux d’aujourd’hui.

Toutes les cavernes à ossements ne présentent pas des débris de carnassiers proprement dits, et on peut citerai! nombre des exceptions, sous ce rapport, la grotte d’Osselles, située sur la rive du Doubs, à environ cinq lieues de Besançon. Cette caverne était depuis longtemps un objet de curiosité à cause de son étendue et des magnifiques stalactites qui la décorent; mais personne n’avait imaginé qu’il y eût rien d’intéressant à chercher sous la croûte de stalagmites1 qui recouvre le sol. Enfin, en 1826, un naturaliste anglais, qui à cette époque s’occupait spécialement de l’étude des cavernes à ossements, *M. le docteur Buckland, étant venu visiter Osselles, reconnut dans cette grotte toutes les apparences de celles qui, en Allemagne et en Angleterre, renferment de si nombreux débris de mammifères antédiluviens, et ne douta pas qu’on n’en trouvât ici également; il crut même pouvoir marquer les points où l’on trouverait des fossiles.

« Ce ne fut pas sans peine, dit-il, que je parvins à persuader mes guides de m’aider à rompre cette surface jusqu’alors laissée intacte, afin d’y rechercher les restes d’animaux et le détritus diluvien que, d’après

1. On nomme stalactites et stalagmites des concrétions qui se forment dans les cavernôs des montagnes' calcaires. Les stalactites sont attachées au plafond, où elles pendent en forme de grappes ; elles sont le résultat du dépôt de matières calcaires apportées par les eaux qui suintent à travers la voûte ; la portion de calcaire qui reste encore dans ces eaux lorsqu’elles tombent sur le sol s’y dépose et forme les stalagmites, qui tantôt s’élèvent en petits monceaux coniques directement au-dessous des stalactites, et tantôt (quand les gouttes d’eau qui tombent du plafond sont plus uniformément réparties) en couches qui recouvrent tout le plancher de la caverne.

l’analogie qui existe entre cette caverne et d’autres, je m’attendais à trouver au-dessous; leur surprise fut extrême de voir ma prédiction se vérifier à l’égard de l’existence d’un lit de limon, mêlé d’un fragment de pierres et de cailloux roulés, au-dessous de ce qu’ils considéraient comme un pavé solide et impénétrable du souterrain, et leur étonnement augmenta encore en trouvant, à chacune des quatre places que je choisis pour mon expérience, ce détritus accumulé à une profondeur que nous ne pûmes percer avec une barre de fer de trois pieds de longueur, et de plus entremêlé d’une grande quantité de dents et d’os fossiles. Ces os ne sont pas réunis en squelette complet, mais ils sont éparpillés dans le limon et les cailloux roulés précisément avec la même irrégularité que ceux trouvés dans les cavernes d’Allemagne et d’Angleterre, »

Ce qu’il y a de plus remarquable sous le rapport de la géologie antédiluvienne, c’est que, parmi les ossements qu’offre la grotte d’Osselles, on n’en a pas rencontré un seul qui appartînt à un autre genre de mammifères qu’au genre des ours. Les débris de hyènes, si fréquents dans toutes les autres , ne s’y rencontrent point : aussi les os d’ours y sont-ils exempts des fractures qu’ils présentent dans les cavernes où ils ont été exposés à la dent des hyènes.

En 4 8.27, on fit dans la grotte d’Osselles des fouilles conduites peut-être avec plus de zèle que de circonspection, et on en retira quatre grandes charretées d’os. Heureusement, avant tout ce bouleversement, la grotte fut visitée par M. Fargeau, professeur au collège de

Besançon, qui y fit plusieurs observations importantes dont nous reproduirons ici les principales.

« Les ossements, dit M. Fargeau, n’existent que dans les chambres, c’est-à-dire dans les endroits où le souterrain, en s’élargissant plus ou moins sensiblement, offre un' sol uni ou peu incliné. Les couloirs étroits, les ouvertures latérales et élevées, nous en ont paru jusqu’à présent totalement dépourvus. Nous n’avons découvert nulle part les fentes, les déversoirs que l’on a vus ailleurs, encore remplis d’ossements, et par lesquels on pourrait supposer que ces débris sont arrivés dans la grotte.

«Dans certains endroits, particulièrement vers le milieu de la grotte, dans une chambre un peu élevée, le sol est formé par une belle stalagmite de deux ou trois pouces d’épaisseur, qui recouvre immédiatement les os, et dans laquelle un assez grand nombre sont même incrustés. Ailleurs, par exemple, à quatre-vingts pas de l’entrée de la grotte, une couche de six ou huit pouces d’argile forme le plancher : sous cette couche s’étend horizontalement dans toute la chambre un feuillet dur, mince, qui recouvre le limon où sont les ossements.

« Ce feuillet solide se trouve à peu près partout où les os sont au-dessous de l’argile; il les recouvre immédiatement, souvent même il les incruste ; il se contourne, il se replie pour suivre en quelque sorte les contours des plus gros. C’est ainsi, par exemple, que dans la grande salle , dans ce vaste charnier antédiluvien, après avoir fait enlever une épaisseur de dix-huit à vingt pouces d’argile, pour mettre à découvert ce

parquet solide sur une assez grande étendue, nous remarquions çà et là des monticules plus ou moins volumineux , revêtus de la même croûte : c’étaient des crânes, des bassins, ou quelquefois les extrémités d’énormes humérus , fémurs , etc.

« Cette croûte , qui adhère si fortement à certains crânes, n’est point une stalagmite; elle n’en a pas la structure cristalline, et elle n’offre d’ailleurs nulle part ces mamelons plus ou moins saillants qui dénoteraient son mode de formation... C’est une véritable incrustation, telle que pourrait la former un liquide qui, après avoir dissous la matière calcaire, la déposerait en s’évaporant,

« Sous ce feuillet calcaire, les ossements forment une couche à peu près régulière, dont l’épaisseur moyenne ne dépasse pas un pied. Ils sont là dans la plus grande confusion. Nulle part l’apparence d’un squelette entier, ou dont les parties se trouveraient à peu près dans ieur position relative. Mais très-souvent ces diverses parties sont rapprochées et comme circonscrites dans un petit espace. Du reste, partout une étonnante réunion d’animaux de tous les âges, reconnaissables par l’état de leurs dents. »

Quoiqu’il n’y ait rien dans la disposition du limon qui y puisse faire soupçonner des dépôts d’époques différentes, cependant les os qui y sont situés le plus profondément sont quelquefois plus altérés que les autres ; iis sont très-poreux, très-légers, et ne contiennent plus qu’une fort petite quantité de matière animale; leurs extrémités manquaient quelquefois , sans que ce soit je

résultat d’un frottement par les eaux ou d’une autre action mécanique; c’est l’effet d’une destruction toute semblable à celle qu’on observe souvent dans les ossements humains retirés des anciennes sépultures, et qui a eu lieu naturellement dans les parties les moins compactes. Le plus grand nombre des os de la caverne sont assez lourds, et ils contiennent encore beaucoup de gélatine; ils happent beaucoup moins à la langue que les premiers.

Il est à remarquer que dans la plupart des cavernes les parties du plancher qui ne sont point recouvertes, soit par une couche de stalagmites, soit par cette incrustation calcaire dont parle M. Fargeau, ne renferment point d’ossements fossiles, même quand elles présentent le même dépôt de limon. Ce qui porterait à croire que ces os, pour se conserver, ont besoin de cette enveloppe protectrice, et ce qui explique peut-être pourquoi ceux qui ont été enfouis les premiers, et sont restés

par conséquent plus longtemps privés de cette enveloppe, ont éprouvé une plus grande altération.

Les brèches et le limon des cavernes renferment, aije dit, les ossements de plusieurs espèces d’animaux qui non -seulement existent encore à la surface du globe, mais habitent les mêmes pays où elles vivaient alors; n’v trouvera-t-on point aussi des ossements appartenant à l’espèce humaine? C’est une question qui ne pouvait manquer d’exciter un vif intérêt, et qu’on a cru, à diverses reprises, avoir résolue, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, mais qui se débat encore aujourd’hui. La solution définitive ne peut être attendue que comme ré-

sultat do la découverte de nouveaux faits; cependant, quelques personnes avaient cru pouvoir rétablir sur des considérations théoriques.

« Les différences qui s’observent entre les débris organiques conservés dans des terrains de différents âges nous conduisent, disaiefit-elles, à reconnaître que les animaux n’ont pas apparu tous à la fois à la surface du globe : ceux qui occupent un rang très-bas dans l’échelle sont les seuls dont les dépouilles se rencontrent dans les formations très-anciennes. À mesure que l’on passe a des formations plus récentes, on rencontre des animaux d’un ordre plus élevé; mais cette gradation ne nous conduit pas jusqu’aux espèces dont l’organisation a de grands rapports avec celle de l’homme, car non-seulement la famille des quadrumanes *, qui occupe le se-

1. La famille des quadrumanes se compose des singes et des makis. Les premiers sont trop connus et trop faciles à distinguer au premier coup-d’œil de tous les autres animaux, pour qu’il soit nécessaire de parler ici de leurs caractères zoologiques. Chacun sait que leurs espèces, très -nombreuses, sont répandues dans toutes les parties chaudes des deux continents et dans quelques-unes des îles qui en sont voisines. Il est remarquable qu’il n’en existe point à Madagascar, et ce sont les makis qui les remplacent dans cette grande île.

C’est à Madagascar seulement que l’on trouve les makis proprement dits, animaux très-élégants de forme et très-agiles, que l’on a nommés, à cause de leur tête pointue, singes à museau de renard. On en connaît cinq ou six espèces qui ne diffèrent guère que par les couleurs ; chez toutes, la queue est longue et touffue. La queue manque au contraire complètement chez les Indris, animaux qui habitent aussi exclusivement l’île de Madagascar, où les habitants les dressent pour la chasse comme des chiens ; les indris ont sur ces derniers animaux l’avantage de pouvoir suivre le gibier jusqu’au sommet des arbres. Les Loris, les Galagos, les Tarsiers , sont trois petits genres appartenant au même groupe et dont toutes les espèces ne sont pas

concl rang dans la série animale, n’a point de représentants dans la zoologie antédiluvienne, mais il paraît en être encore de même pour la famille suivante, celle des chéiroptères1 . »

Nous verrons bientôt que ces deux dernières assertions ont été successivement reconnues pour inexactes : mais continuons à laisser parler les naturalistes qui n’admettent point l’existence des fossiles humains dans les formations antédiluviennes.

« Les ossements humains sont, disent-ils, au nombre de ceux qu’on a cherchés inutilement dans les cavernes : or, de ce qu’on n’en trouve point dans ces antres où les hyènes de l’ancien monde entraînaient les cadavres des animaux pour s’en repaître à loisir, on est en droit de conclure qu’il n’existait point d’hommes dans le pays à cette époque, car certainement ses dépouilles n’auraient pas été plus épargnées alors qu’elles ne le sont aujourd’hui par ces bêtes féroces, dont les habitudes ont toujours été les mêmes,

« Mais peut-être, ajoutent-ils, prétendra-t-on que, si

moins remarquables par leur lenteur que celles des deux premiers par leur agilité ; on les trouve en Afrique et aux Indes.

1. La famille des Chéiroptères comprend les animaux connus sous le nom de chauves-souris, et les Galéopithèques , nommés vulgairement chats-volants. Les galéopithèques se distinguent des chauves-souris, parce que les doigts'de leurs mains, tous garnis d’ongles tranchants (le pouce seul en est armé chez les autres chéiroptères), ne sont pas plus allongés que les doigts des pieds, en sorte que la membrane qui en occupe les intervalles et qui s’étend presque aux côtés de la queue ne peut plus rëmplir les fonctions d’ailes, mais seulement de parachute. Ces animaux vivent sur les arbres dans l’Archipel des Indes ; ils se nourrissent principalement d’insectes, mais il paraît qu’ils mangent aussi dés fruits.

l’on ne trouve point des os humains à l’état fossile, soit clans le limon des cavernes, soit dans les brèches ou les autres formations à peu près du même âge , cela peut tenir à ce que ces os seraient moins capables que ceux des animaux de résister aux causes de destruction qui tendent à les décomposer, avant qu’ils aient pu se recouvrir d’une enveloppe conservatrice. Une pareille supposition n’est pas admissible, car on ne voit pas sur les champs de bataille, par exemple, que les os d’hommes soient, relativement à leurs dimensions, plus promptement altérés que ceux des chevaux soumis aux mêmes causes de destruction. D’ailleurs les os des plus petits animaux, placés dans des circonstances favorables, se conservent très-bien, et ainsi, dans des terrains de date beaucoup plus reculée que ceux qui renferment les débris de mastodontes et de dinothériums, on rencontre à l’état fossile des os de mammifères dont la taille égalait à peine celle de la souris.

« On a cité, poursuivent les naturalistes dont nous exposons l’opinion, de nombreux cas de fossiles humains; mais la plupart des faits que l’on rapporte n’offrent que de grossières méprises provenant de l’ignorance des observateurs, soit en géologie, soit en anatomie. Pour le dernier cas, nous pouvons rappeler l’histoire du roi Teutobochus, ce géant qui s’est trouvé n’être autre chose qu’un mastodonte (voyez page 128), ou bien le fameux homme témoin du déluge , de Scheuchzer, que M. Cuvier a reconnu enfin pour une grande salamandre 1.

1. On trouvera dans la lettre X'Vl, où il es>t question des fossiles

Quant aux autres cas, c’est-à-dire ceux où les ossements trouvés étaient bien évidemment des os humains, on peut prouver que souvent , et il est à parier que toujours , on s’est mépris sur la nature des terrains qui renfermaient ces débris. Quelquefois il s’agissait d’alluvions très-modernes, et dont la formation ne remontait qu’à quelques siècles; d’autres fois, les os avaient réellement été découverts au milieu de formations anciennes, mais c’est qu’ils s’y étaient introduits récemment.

« Supposons que ces os aient été trouvés au milieu d’une brèche osseuse : rien de plus facile que de comprendre comment ils ont pu y arriver à une époque récente. Les grandes commotions qui ont produit les fentes dans lesquelles ces conglomérats se sont formés, pour être aujourd’hui moins violentes qu’aux temps passés, n’ont pas cessé entièrement, et les effets qu’elles produisent sont encore de même nature. Nous voyons presque toujours à la *suite des tremblements de terre se former des fissures quelquefois très-larges où pourront tomber, et des fragments de pierre, et des os d’animaux entraînés par les eaux pluviales, et même des animaux entiers qui se seront avancés imprudemment sur les bords du précipice; entre tous ces débris s’accumulera un limon, et il se formera ainsi une sorte de brèche moderne. Maintenant, s’il arrive que la nouvelle fente vienne à croiser la direction d’une fente remplie par une brèche ancienne, il y aura un point où les deux conglomérats

appartenant à la classé des reptiles, l’histoire de l’homme témoin du déhîge.

se confondront, et il n’y aura, par conséquent, qu’un examen très -scrupuleux fait sur les lieux mêmes qui pourra prévenir les méprises et empêcher de regarder comme comtemporains les débris d’animaux qui ont vécu à des époques différentes.

« Les cavernes peuvent encore plus facilement induire en erreur. Elles ont, en effet, pour la plupart, servi de retraites, dans les temps d’invasions, à des familles entières, et dans les temps ordinaires à des troupes de bandits, qui auront été souvent dans la nécessité d’y enlever leurs morts; ainsi, des ossements humains pourront, de nos jours, être retrouvés au milieu de ceux d’animaux antédiluviens; mais dans ce cas, si on y regarde de près, on verra que le terrain à été remanié.

« On a trouvé, dira-t-on sans doute, des ossements humains, des squelettes entiers étroitement engagés dans dés gangues de consistance pierreuse, et il est évident qu’ils n’ont pu y être introduits après coup. Non, sans doute, ils ne l’ont pas été; ils sont bien contemporains de la formation de la roche, mais ce qu’il faut dire, c’est que la roche elle-même est formée d’hier. C’est ce qui a été parfaitement prouvé pour le cas de ces fameux squelettes découverts au commencement de ce siècle à la Guadeloupe. La roche dans laquelle ils étaient empâtés, non-seulement est toute moderne, mais elle continue encore à se former aujourd’hui ; cela est si bien connu des gens qui fréquentent la portion du rivage où on la trouve, que les nègres qui la comparent, à cause de sa texture grossière, au mortier à chaux et à sable en usage dans les constructions, l’ont nommée Maçonne-hon-

Dieu , pour exprimer que sa formation continuelle, qu’ils sont forcés de reconnaître et dont ils ne peuvent deviner la cause 1, est l’œuvre d’une main invisible. ‘Les squelettes de la Guadeloupe ne doivent donc pas être cités comme un exemple de fossiles humains. »

Nous ne discuterons pas pour savoir si ces ossements peuvent en effet être considérés comme fossiles , ou si cette dénomination doit leur être refusée? Ce serait une pure question de. mots; ce qu’il importait réellement de connaître, c’était l’âge de ces débris, et c’est ce qui maintenant ne peut être douteux pour personne; évidemment ils n’appartiennent pas aux époques antédiluviennes.

La chose est-elle aussi claire, cependant, pour les ossements humains provenant des cavernes et des brèches? non sans doute. On a bien montré que dans beaucoup de cas l’erreur était manifeste, que dans d’autres elle était probable , que dans tous ceux que l’on pouvait citer elle était au moins possible, et que désormais il ne serait plus permis de s’appuyer que sur des observations où, de la part du géologue comme de celle de l’anatomiste, on ne pourrait supposer ni défaut d’attention, ni défaut de lumières. Mais de ce que les premières recherches faites dans ces conditions n’avaient amené aucune découverte décisive, on n’était nullement fondé à conclure qu’une pareille découverte fût impossible; on aurait dû être mis en garde contre la validité de ces

1. Cette cause est probablement l’existence de quelque source calcaire sous-marine, dont le dépôt réunit les fragments arenacés à travers lesquels passent ses eaux à leur sortie.

■ preuves négatives par ce qui était déjà arrivé dans le cours même de cette discussion pour des assertions ana* logues.

Pour prouver que l’homme n’existait pas encore, ou du moins n’habitait pas nos pays, à l’époque où y vivaient ces éléphants, ces rhinocéros, ces hyènes, dont les débris ont été conservés clans le limon des cavernes et les autres couches comparativement récentes des for« mations antédiluviennes, on faisait remarquer, ainsi que je l’ai déjà dit, qu’on ne trouvait ni dans ces terrains, ni dans des terrains plus anciens, aucun os qu’on pût rapporter à un singe ou même à une chauve-souris : d’où l’on concluait qu’ils devaient avoir été déposés antérieurement à l’apparition de ces deux familles à la surface du globe, et à plus forte raison avant l’apparition de l’homme, qui avait dû être la fin et comme le couronnement de la création. On ne niait pas qu’il pût y avoir, disons mieux , on ne doutait pas qu’il y eût eu, à l’état fossile, des ossements de chéiroptères, de quadrumanes, d’hommes, mais on supposait que les couches qui les renfermaient avaient été, par suite des derniers cataclysmes, ensevelies sous les eaux des mers, et pour jamais soustraites à notre examen.

La supposition était très-soutenable, tant qu’il n’v avait pas défaits qui prouvassent le contraire; mais aujourd’hui il yen a. Depuis quelques années on a découvert des restes de chauve-souris bien caractérisés dans les brèches osseuses de Gagliari en Sardaigne, dans celles d’Antibes, en Provence et dan. le limon de plusieurs cavernes en Belgique; ces restes même paraissent

tous pouvoir être rapportés à des espèces actuellement vivantes dans nos contrées. U y a plus, on a trouvé dans les plâtrières de Montmartre le squelette presque complet d’une chauve-souris qui par sa taille, par le nombre et la disposition de ses dents, ressemble parfaitement à notre chauve-souris sérotine, de sorte que cette espèce habitait déjà les lieux où nous la voyons encore aujourd’hui, bien avant le temps ou y parurent les races depuis si longtemps éteintes des éléphants et des rhinocéros1.

Relativement aux quadrumanes, les recherches sont restées plus longtemps infructueuses, et notre célèbre Cuvier, qui a examiné tant d’ossements fossiles, n’en a jamais trouvé un seul qu’on pût soupçonner appartenir à un singe, à un maki ou à tout autre animal de l’ordre des quadrumanes. C’est seulement, en effet, en 1836, qu’a eu lieu la première découverte, et elle a eu lieu presque en même temps au pied des Pyrénées et au pied des monts Hvmalayas. Il est à remarquer que, dans les deux pays, les terrains qui renfermaient ces précieux débris n’appartenaient pas aux formations les plus récentes des terrains antédiluviens.

Nous avons déjà eu occasion de parler de ces gisements du département du Gers, si riches en fossiles, et exploités avec tant de bonheur par M. Lartet; c’est là,

1. Dans les fouilles exécutées pour les nouvelles constructions de l’Hôtel de ville , on a découvert en 1838 un fémur de rhinocéros à narines cloisonnées. Il était enfoui dans un terrain de transport, de formation beaucoup plus récente que celle des gypses de Montmartre.

dans un terrain plus ancien que celui qui renferme les dépouilles du dinothérium, qu’a été trouvée, par le naturaliste que nous venons de nommer, une mâchoire inférieure presque complète (il ne manque que les branches montantes) et assez bien conservée pour qu’il ne fût possible, en la voyant, de garder aucun doute, nonseulement sur la famille, mais sur le genre auquel elle devait être rapportée. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que ce genre est des plus élevés dans la série des singes; l’espèce fossile, en effet, appartenait au groupe des Gibbons, lequel , comme on le sait, vient immédiatement après celui des o rangs. Le calcaire de Sansan , où cette mâchoire a été découverte, renfermait aussi des dépouilles du pangolin gigantesque.

Pour l’Inde, c’est de même dans la chaîne de montagnes où avaient été déjà découverts les débris du sivar therium ( dans la chaîne du Sivalik), qu’ont ététrouvés les ossements fossiles de quadrumanes. Le premier échantillon obtenu de ce gisement consiste dans une portion de mâchoire supérieure. La forme des dents et celle de l’orbite indiquaient, à la première vue , que c’était bien un os de singe qu’on avait sous les yeux ; non plus un gibbon , comme à Sansan , mais une espèce de guenon ou plutôt de semnopithèque, bien distincte d’ailleurs de toutes celles qui vivent aujourd’hui, car, en supposant à l’animal les mêmes proportions à peu près qu’aux autres singes de ce groupe , il devait avoir ,

1. On doit ajouter aujourd’hui que les singes ont été découverts à . l’état fossile dans les environs de Montpellier, et en Grèce, au pied du mont Pentélique.

lorsqu’il se tenait debout, au moins 6 pieds de hauteur.

De nouvelles fouilles, faites dans le même canton, ont procuré des os de deux autres espèces de singes : l’une, qui pourrait bien encore se rapporter au genre sem nopi thèque, était de grande taille , sans cependant égaler la première; l’autre devait avoir à peu près tes dimensions du semnopithèque entelle, mais sa dentition semble la rapprocher des macaques.

Les terrains dans lesquels ont été trouvés les débris de quadrumanes dont il vient d’ètre parlé sont, suivant toute apparence, plus anciens que les limons à ossements des cavernes; si donc, dans ces derniers dépôts, on venait à trouver de nouveau des ossements humains, et dans des circonstances telles qu’on ne pût douter qu’ils y avaient été enfouis à la même époque que les ossements des espèces antédiluviennes d’ours et d’hyènes, le fait ne serait nullement en désaccord avec la loi dont ii a été parlé plus haut, sur les rapports entre l’âge des couches terrestres et le rang des espèces animales qui y ont laissé leurs dépouilles. Cette loi, du reste, pour le dire en passant, n’a été vérifiée que pour les grandes coupes géologiques et zoologiques, et si on voulait l’étendre aux divisions d’un ordre inférieur ( ce que n’ont pas fait les naturalistes qui l’ont d’abord énoncée), elle présenterait sans doute bien des anomalies.

Quoi qu’il en soit, de tous les arguments qu’on a présentés pour démontrer l’impossibilité de trouver dans les formations antédiluviennes des ossements humains, il n’en est pas un seul qui conserve aujourd’hui quelque valeur, de sorte qu’il n’est plus permis de rejeter, sans

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un examen scrupuleux, les cas de cette nature qui peuvent être annoncés, surtout quand ils le seront par des hommes éclairés: or, on ne peut nier que parmi les géologues qui depuis quelques années ont publié des observations sur les ossements humains découverts soit dans les cavernes de la Belgique, soit dans d’autres dépôts limoneux , tels que ceux qu’on connaît dans la vallée du Rhin, il y en ait plusieurs dont les lumières sont prouvées par leurs travaux antérieurs , et dont la bonne foi ne saurait être soupçonnée.

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