LETTRE XVII
Si l’histoire des animaux antédiluviens nous a fourni de curieuses données sur l’état de la surface du globe, aux diverses époques où se déposaient les étages successifs des terrains de l’époque tertiaire, c’est à l’histoire des végétaux fossiles qu’il nous faudra surtout recourir, pour trouver des indices de même nature, concernant les périodes plus reculées : en effet, tandis qu’à cette époque, lorsque la vie commençait à se manifester sur notre globe, les animaux étaient tous confinés dans l’intérieur des eaux, et ne s’y présentaient qu’avec de petites dimensions, une végéiation. puissante, formant de vastes forêts, couvrait déjà tous les points de la surface de la terre que la mer laissait à découvert; d’ailleurs (comme nous avons vu que ce fut plus tard le cas pour les animaux), chaque période de repos eut sa végétation propre, plus ou moins variée, plus ou moins abondante, suivant la durée de ces périodes, mais presque tou-
jours entièrement différente de celie des époques précédentes.
L’étude de ces populations végétales des différents âges est, comme vous le pensez bien, accompagnée de beaucoup de difficultés, même quand on la compare à celle des populations animales des temps antédiluviens ; et la principale tient à cette circonstance, que, tandis qu’en zoologie les caractères employés communément pour la classification sont tirés de parties très-peu sujettes à s’altérer, de la forme des dents et de celle des os, en botanique, ceux dont on fait usage sont pris, en général, d’organes extrêmement délicats, et dont il ne reste plus de traces dans les végétaux fossiles: il a donc fallu recourir à d’autres considérations, jusque-là presque entièrement étrangères à la science, et chercher , dans ce qui avait été conservé, l’indication des organes essentiels qui avaient disparu. C’est ce qu’ont fait avec bonheur quelques botanistes distingués, et principalement un botaniste français , M. Adolphe Brongniart; je ne puis mieux faire que d’emprunter ici ses propres paroles, pour vous donner une idée des résultaîs auxquels on e.-t arrivé.
(( Des diverses associations de végétaux qui ont successivement habité notre globe, aucune, dit ce savant, ne mérite autant de fixer notre attention que celle qui s’est développée la première sur sa surface1, qui paraît
1. Les végétaux terrestres qui se trouvent dans les couches plus anciennes que la formation houillère , dans les terrains de transition , par exemple , sont peu nombreux et diffèrent à peine ou même ne diffèrent nullement de ceux que cette' formation renferme. 11 ne paraît
avoir couvert pendant un long espace de temps toutes les parties de la terre qui sortaient du sein des eaux et dont les débris, amoncelés les uns sur les autres, on formé ces couches souvent si puissantes et si nombreuses de houille, restes altérés des forêts primitive qui précédèrent d’un grand nombre de siècles l’existence de l'homme, et qui, suppléant maintenant à nos forêts modernes , dont l’accroissement de la population humaine amène journellement la destruction, sont devenues une des principales sources de la prospérité des nations.
« On ne saurait- douter, en effet, que la houille ne doive son origine à des masses de végétaux accumulés, altérés et ensuite modifiés, comme le seraient probablement les couches de tourbe de nos marais, si elles étaient recouvertes par des bancs puissants de substances minérales, comprimées sous leur poids et exposées en même * temps à une température élevée. 11 suffit, pour s’en convaincre, d’observer la structure presque ligneuse que présente quelquefois la houille, et d’examiner les nombreux débris de plantes contenus dans les roches qui raccompagnent.
pas y avoir plus de différence entre les végétaux fossiles de ces deux époques qu’entre ceux des couches les plus récentes d’un même dépôt houiller. On peut donc dire que la végétation dont les terrains houillers recèlent les dépouilles est la végétation primitive du globe; elle a commencé aussitôt que les parties émergées de la surface terrestre se sont couvertes de quelques végétaux , mais, faible et peu nombreuse d’abord , elle n’a atteint son maximum de développement que vers la fin de la période houillère : pendant cette longue période, elle paraît avoir eu à subir de notables changements quant aux espèces , tout en conservant les mêmes caractères essentiels,
« Mais l’étude des empreintes de tiges, de feuilles, de fruits même, qui sont en général enfermées en si grande quantité dans ces roches, ne prouve pas seulement' l’origine végétale de cette substance, elle peut encore nous conduire à déterminer la nature des végétaux qui lui ont donné naissance, et qui, par conséquent, occupaient alors la surface de la terre.
« Parmi ces empreintes végétales., les plus fréquentes sont produites par des feuilles de fougères; mais ces fougères du monde primitif ne sont pas celles qui croissent encore dans nos climats; car il n’en existe pas actuellement en Europe plus de trente à quarante espèces, et les mêmes contrées en nourrissaient alors plus de deux cents, toutes beaucoup plus analogues à celles qui habitent maintenant entre les tropiques qu’à celles des climats tempérés.
(( Oulre ces feuilles de fougères, ces mêmes terrains renferment des tiges que leurs dimensions rendent comparables aux plus grands arbres de nos forêts , tandis que leur forme les en éloigne complètement : aussi- tous les anciens naturalistes, frappés de cette dissemblance , et voulant cependant leur trouver des analogues dans notre monde actuel, les avaient-ils rapportées à des végétaux arborescents mal connus à cette époque, à des bambous, à des palmiers, ou à ces grands cactus, connus vulgairement sous le nom de cierges. ;
« Mais une comparaison plus attentive entre ces arbres des régions équinoxiales et ces tiges de l’ancien monde suffît pour faire évanouir les rapports, fondés seule-
ment sur quelque ressemblance dans l’aspect général, qu’on avait voulu établir entre eux, et l’étude plus approfondie, soit de ces tiges, soit des feuilles qui les accompagnent, montre bientôt que les végétaux qui formaient ces forêts primitives ne peuvent se comparer à aucun des arbres qui vivent encore sur notre globe.
«•Les fougères arborescentes qui, par l’élégance de leur port, font maintenant un des principaux ornements des régions équatoriales, sont les seuls végétaux arborescents actuellement existant dont on retrouve les analogues, quoique en petit nombre, parmi les arbres de cette antique végétation.
« Quant aux autres tiges fossiles, restes de ces forêts primitives de l’ancien monde, c’est parmi les végétaux les plus humbles de notre époque qu’il faut chercher leurs analogues.
« Ainsi, les calamites, quiavaient jusqu’à 4 à5 mètres d’élévation, et \ à 2 décimètres de diamètre, ont une ressemblance presque complète dans tous les points de leur organisation avec les prèles, connues vulgairement sous le nom de queue de cheval, qui croissent si abondamment dans les lieux marécageux de nos climats, et dont les tiges, grosses à peine comme le doigt, dépassent bien rarement un mètre de haut : les calamites étaient par conséquent des prêles arborescentes, forme sous laquelle ces plantes ont complètement disparu de la surface de la terre.
« Les lépidodendrons, dont les espèces nombreuses devaient essentiellement composer les forêts de cette
époque reculée, et qui ont probablement contribué plus que tous les autres végétaux à la formation de la houille, diffèrent peu de nos lycopodes. On reconnaît dans leurs tiges la même structure essentielle, le même mode de ramification, enfin, on voit s’insérer sur leurs rameaux des feuilles et des fructifications analogues à celles de ces végétaux. Mais tandis que les lycopodes actuels sont de petites plantes, le plus souvent rampantes et semblables à de grandes mousses, atteignant très-rarement un mètre de haut et couvertes de très-petites feuilles, les lépidodendrons, tout en conservant la même forme et le même aspect, s’élevaient jusqu’à 20 à 25 mètres, avaient à leur base près d’urx mètre de diamètre, et portaient des feuilles qui atteignaient quelquefois un demi-mètre de long : c’étaient, par conséquent, des lycopodes arborescents comparables par leur taille aux plus grands sapins, dont ils jouaient le rôle dans ce monde primitif, formant, comme eux, d’immenses forêts à l’ombre desquelles se développaient les fougères si nombreuses alors.
« Que cette végétation puissante devait être différente de celle qui revêt maintenant de ses teintes si variées la surface de la terre! La grandeur, la force et l’activité de la croissance étaient ses caractères essentiels; les * plus petites plantes de notre époque étaient alors représentées par des formes gigantesques : mais quelle simplicité d’organisation et quelle uniformité au milieu de cette puissante végétation !
« Maintenant, dans les lieux mêmes où l’homme n’a rien changé à ce que la nature a créé, notre œil ai sue à
se reposer successivement sur des arbres qui se distinguent immédiatement par la diversité de forme et de teinte de leur feuillage, et qui supportent souvent des fleurs ou des fruits de couleurs les plus différentes. Cette variété d’aspect est encore plus prononcée, si notre vue s’abaisse sur les arbustes ou sur les herbes si diverses qui bordent les lisières des forets ou qui composent nos prairies, et dont les fleurs plus apparentes offrent presque toutes les teintes du prisme. Enfin, il résulte de cette diversité de structure que, parmi ces plantes, beaucoup peuvent servir à la nourriture de l’homme ou des animaux, et sont même souvent indispensables à leur existence .
« La variété d’organisation et d’aspect des végétaux qui couvrent actuellement notre globe se trouve indiquée par le nombre des groupes naturels, entre lesquels on peut les répartir. Ces groupes ou familles naturelles sont au nombre de plus de 250, dont 200 environ se rapportent à la classe des dicotylédones1, qui présente,
1. Les plantes phanérogames , c’est-à-dire celles dont les organes reproducteurs sont apparents , et dont la germination par conséquent a pu être observée, ont été divisées en deux grandes classes, suivant le nombre dés cotylédons ou graines séminales que présentent leurs graines. La première classe comprend les plantes qui n’ont qu’un seul 0 cotylédon on les monocotylédones ; la seconde, celles qui ont plusieurs cotylédons, ordinairement deux, les dicotylédones. Cependant il est deux familles de phanérogames qui se distinguent de toutes les autres par certaines particularités qui leur sont communes dans l’organisation de la graine, particularités qui ont paru aux botanistes assez importantes pour légitimer la création d’une troisième classe : ce sont les familles des cycladés et des conifères. Cette dernière était autrefois comprise parmi les monocotylédones , quoique le nombre des cotylédons dans la plupart de ses genres fût de plus de deux ( dans quel-
par conséquent, les plus grandes variations de structure, et trente à celle des monocotylédones- Or, la première de ces classes, c’est-à-dire les deux cents familles quelle renferme, manque complètement dans notre flore primitive, et à peine si l’on y trouve quelques indices des monocotvlédones.
« La classe qui presque à elle seule constitue la végétation de ce monde primitif est celle des cryptogames vasculaires, qui ne comprend actuellement que cinq familles dont les principales ont des représentants dans l’ancien monde : telles sont, les fougères, les prêles et les Ivcopodes. Ces familles sont, pour ainsi dire, le premier degré de la végétation ligneuse : les végétaux qu’elles comprennent présentent, comme les arbres dicotylédones ou monocotvlédones, des tiges plus ou moins développées, d’une texture solide, quoique plus simple que celle de ces arbres, et garnies de feuilles nombreuses; mais ils sont privés de ces organes reproducteurs qui constituent les fleurs, et ne présentent au lieu de fruit que des organes beaucoup moins compliqués.
« Ces plantes si simples et si peu variées dans leur organisation, et qui n’occupent plus par leur nombre et leur dimension qu’un rang bien inférieur dans notre végétation actuelle, constituaient, dans les premiers temps de la création des êtres organisés* la presque totalité du règne végétal, et formaient d’immenses forêts qui n’ont plus d’analogue dans notre création moderne.
q ues-uns jusqu’à douze) ; la première avait été d’abord réunie, mais à tort, à la classe des apétales ou cryptogames f c’est-à-dire des plantes dont les organes reproducteurs ne sont pas apparents;
La rigidité des feuilles de ces végétaux, l’absence de fruits charnus et de graines farineuses les auraient rendus bien peu propres à servir d’aliments aux animaux; mais les animaux terrestres n’existaient pas encore, les mers seules offraient de nombreux habitants , et le règne végétal régnait alors sans partage à la surface découverte de la terre, sur laquelle il semblait appelé à jouer un autre rôle dans l’économie générale de la nature.
« On ne saurait, en effet, douter que la masse immense de carbone accumulée dans le sein de la terre à l’état de houille, et provenant de la destruction des végétaux qui croissaient, à cette époque reculée, sur la surface du globe, n’ait été puisée par eux dans Lucide carbonique de l’atmosphère, seule forme sous laquelle le carbone , ne provenant pas d’êtres organisés préexistants, puisse être absorbé par une plante. Or, une proportion, mêîne assez faible, d’acide carbonique dans l’atmosphère, est généralement un obstacle à l’existence des animaux, et surtout des animaux les plus parfaits, tels que les mammifères et les oiseaux; cette proportion, au contraire, est très-favorable à l’accroissement des végétaux ; et si l’on admet qu’il existait une plus grande quantité de ce gaz dans l’atmosphère primitive du globe que dans notre atmosphère actuelle, on peut le considérer comme une des causes principales de la puissante végétation de ces temps reculés.
« Cet ensemble de végétaux si simples, si uniformes, qui auraient été si peu propres, par conséquent, à fournir des matériaux à l’alimentation d’animaux de struc-
ture très-diverse, tels que ceux qui existent maintenant, aurait, en purifiant l’air de l’acide carbonique en excès qu’il contenait alors, préparé, des conditions nécessaires à une création plus variée; et si nous voulions nous laisser aller à ce sentiment d’orgueil qui a quelquefois fait penser à l’homme que tout dans la nature avait été créé à son intention, nous pourrions supposer que cette première création végétale, qui a précédé de tant de siècles l’apparition de l’homme sur la terre, aurait eu pour but de préparer les conditions atmosphériques nécessaires à son existence, et d’accumuler ces immenses masses de combùstible que son industrie devait plus tard mettre à profit.
« Mais indépendamment de cette différence dans la nature de l’atmosphère, que la formation de ces vastes dépôts de charbon fossile rend extrêmement vraisemblable, la nature des végétaux mêmes qui les ont produits ne peut-elle pas nous fournir quelques données sur les autres conditions physiques auxquelles la surface de . la terre était soumise pendant cette période?
« Ce qui a lieu encore dans les diverses régions du globe peut jeter quelque jour sur cette question.
« L’étude de la distribution géographique des plantes appartenant aux mêmes familles qui composaient seules la végétation de la période houillère, peut, en effet, nous indiquer les conditions climatériques, et, par conséquent, les causes physiques qui favorisent soit l’accroissement de taille, soit la plus grande fréquence de ces végétaux, et nous pourrons en conclure avec bëau-
coup de probabilité cpie les memes causes ont dù déterminer leur prépondérance à cette époque.
« Nous voyons,' par exemple, que les fougères, les prêles et les lycopodiacées atteignent une taillé d’autant plus élevée qu’elles croissent dans des régions plus rapprochées de l’équateur. Ainsi ce n’est que dans les parties les plus chaudes du globe que se trouvent ces fougères arborescentes qui joignent au port élancé et majestueux des palmiers le feuillage élégant des fougères ordinaires, et dont nous avons signalé l’ existence dans le terrain houiller. Dans ces mêmes régions, les prêles et les lycopodes atteignent une (aille double ou- triple de celle que présentent les espèces les plus grandes des climats tempérés.
(( Une seconde condition paraît avoir une influence encore plus marquée sur leur prépondérance par rapport aux végétaux des autres familles, c’est l’humidité et l’ uniformité du climat, conditions qui se trouvent réunies au plus haut degré dans les petites îles éloignées des continents.
« Dans ces îles, en effet, l’étendue des mers environnantes détermine une température peu variable et une humidité constante, qui paraît favoriser d’une manière remarquableie développement et la variété des formes spécifiques, parmi les fougères et les plantes analogues^ tandis qu’au contraire , sous l’influence de ces mêmes conditions, les végétaux phanérogames sont peu variés et beaucoup moins nombreux. Il en résulte que, tandis que, dans les grands continents, les plantes cryptogames vasculaires, telles que les fougères, les lycopodes^
les prêles, etc., forment souvent à peine un cinquantième du nombre total des végétaux, dans les petites îles des régions équinoxiales, ces mêmes plantes constituent presque la moitié, et même quelquefois jusqu’aux deux tiers de la totalité des végétaux qui les habitent.
« Les archipels situés entre les tropiques, tels que les îles du grand océan Pacifique ou les Antilles, sont donc les points du globe qui présentent actuellement la végétation la plus analogue à celle qui existait sur la terre , lorsque le règne végétal a commencé pour la première /ois à s’y développer.
« L’étude des végétaux qui accompagnent les couches de houille doit , par conséquent, nous porter à penser qu’à cette époque reculée la surface de la terre, dans les contrées où se trouvent ceux de ses vastes dépôts de charbon fossile qui sont le mieux connus , c’est-à-dire dans l’Europe et l’Amérique septentrionale , offrait les mêmes conditions climatériques qui existent maintenant dans les archipels des régions équinoxiales, et probablement une configuration géographique peu différente.
« Quand on considère le nombre et l’épaisseur des couches qui constituent la plupart des terrains de houille ; quand on^examine les changements qui se sont opérés dans les formes spécifiques des végétaux qui leur ont donné naissance, depuis les premières jusqu’aux dernières, on est obligé de reconnaître que cette grande végétation primitive a dû couvrir pendant longtemps de ses épaisses forêts toutes les parties du globe qui s’élevaient au-dessus du niveau des mers ; car elle se présente avec les mêmes caractères en Europe et en Amérique ;
et l’Asie équatoriale, ainsi que la Nouvelle-Hollande, sembleraient même avoir participé alors à cette uniformité générale de structure des végétaux.
« Cependant, cette première création végétale devrait bientôt disparaître pour faire place à une autrâ création composée d’êtres d’une organisation moins extraordinaire que les précédents , mais presque aussi différents encore de ceux que nous voyons actuellement.
« A quelles causes peut-on attribuer la destruction de toutes les plantes qui caractérisent cette végétation remarquable?
« Est-ce à une violente révolution du globe? Est-ce au changement lent des conditions physiques nécessaires à leur existence, changement qui pourrait être dû en partie à la présence même -de ces végétaux? C’est ce qu’on ne saurait déterminer dans l’état actuel de nos connaissances.
fr « Toutefois il est presque certain que le dépôt des dernières couches des terrains houillers a été suivi de la destruction de toutes les espèces qui constituaient cette végétation primitive, et particulièrement de ces arbres gigantesques d’une structure si singulière, de ces lycopodiacées, de ces fougères, de ces prêles arborescentes, caractère essentiel de cette première création.
« Après la destruction de cette puissante végétation primitive, le règne végétal paraît pendant longtemps n’avoir pas atteint le même degré de développement. Presque jamais, en effet , dans les nombreuses couches des terrains secondaires qui succèdent au terrain houiller, on ne trouve de ces masses d’empreintes végétales;
sortes d’herbiers naturels qui, dans ces anciens dépôts de charbon , nous attestent l’existence simultanée d’un nombre prodigieux de plantes. Presque nulle part on ne voit, dans ces terrains, de couches puissantes de combustible fossile; et jamais ces couches ne se répètent un grand nombre de fois et n’ont une grande étendue comme dans les dépôts houillers , soit qu’en effet le règne végétal n’occupât que des espaces plus circonscrits de la surface terrestre, soit que ses individus épars ne couvrissent qu’incomplètement un sol peu fertile et dont les révolutions du globe ne leur auraient pas permis de devenir tranquilles possesseurs, soit, enfin, que les conditions dans lesquelles la surface de la terre se trouvait n’aient pas été favorables à la conservation des végétaux qui l’habitaient.
« Cependant, cette longue période qui sépare les formations houillères des terrains tertiaires, période qui fut le théâtre de tant de révolutions physiques du globe, et qui vit apparaître au milieu des mers ces reptiles gigantesques, types d’organisations bizarres, dans lesquels on croirait souvent reconnaître ces monstres enfantés par l’imagination des poètes de l’antiquité, cette période, dis-je, est remarquable dans l’histoire du règne végétal par la prépondérance de deux familles qui se perdent pour ainsi dire au milieu de l’immense variété de végétaux dont est couverte aujourd’hui la surface de la terre, mais qui alors dominaient toutes les autres par leur nombre et leur grandeur. Ce sont les conifères, qui, sous des formes très-diverses, habitent encore presque toutes les régions du globe et les cvcad.ées, végétaux
tous exotiques, moins nombreux dans notre monde actuel qu’à cette époque reculée, et qui joignent au feuillage et au port des palmiers la structure essentielle des conifères. L’existence de ces deux familles, pendant cette période, est d’autant plus importante à signaler, qu’intimement liées entre elles par leur organisation, elles forment le chaînon intermédiaire entre les cryptogames vasculaires, qui composaient presque seules la végétation primitive de la période houillère, et les phanérogames dicotylédones proprement dites, qui forment la majorité du règne végétal pendant la période tertiaire.
a Ainsi, aux cryptogames vasculaires, premier degré de l’organisation ligneuse, succèdent les conifères et cycadées qui tiennent un rang plus élevé dans l’échelle des végétaux et à celles-ci succèdent les plantes dicotylédones qui en occupent le sommet.
« Dans le règne végétal, comme dans le règne animal, il y a donc eu un perfectionnement graduel dans l’organisation des êtres qui ont successivement vécu sur notre globe, depuis ceux qui, les premier, sont apparu à sa surface, jusqu’à ceux qui l’habitent actuellement.
« La période tertiaire, pendant laquelle se déposèrent les terrains qui forment maintenant le sol des plus grandes capitales de l’Europe, de Londres, de Paris, de Vienne, vit s’opérer dans le monde organique des transformations plus grandes qu’aucune de celles qui s’étaient effectuées depuis la destruction de la végétation primitive.
« Dans le règne animal : création des mammifères,
classe que tous les naturalistes s’accordent à placer au sommet de l’éclielle anjmale, et par laquelle la nature semblait préluder à la création de l’homme. Dans le règne végétal : création des dicotylédones, grande division que d’un consentement unanime les botanistes ont toujours placée en tète de ce règne, et qui, par la variété de ses formes et de son organisation, par la grandeur de ses feuilles, par la beauté de ses fleurs et de ses fruits, devait imprimer à toute la végétation un aspect bien différent de celui qu’elle avait offert jusqu’alors.
« Cette classe des dicotylédones, dont on pouvait à peine citer quelques indices douteux dans les derniers temps de la période secondaire, se présente tout à coup, durant la période tertiaire d’une manière prépondérante. Comme de nos jours, elle domine toutes les autres classes du règne végétal , soit par le nombre et la variété des espèces, soit par la grandeur des individus. Aussi , cet ensemble de végétaux qui habitait nos contrées pendant que les. terrains tertiaires se déposaient et enveloppaient ses débris dans leurs couches sédimenteuses, a-t-il les plus grands rapports avec la masse de la végétation actuelle, et plus particulièrement avec la flore des régions tempérées de l’Europe ou de l’Amérique. Le sol de ces contrées était couvert alors, comme à présent, de pins, de sapins, de thuyas, de peupliers, de bouleaux, de charmes, de noyers, d’érables, et d’autres arbres presque identiques avec ceux qui croissent encore dans nos climats.
« Ainsi, non-seulement on. n’v retrouve aucun indice
de ces végétaux singuliers qui caractérisaient les forets primitives de la période houillère, mais on n’y rencontre même que rarement quelques fragments de plantes analogues à celles qui vivent actuellement entre les tropiques.
« Il ne faut pas croire cependant que les mêmes formes végétales se soient perpétuées, depuis cette époque encore fort reculée, puisqu’elle précédait l’existence de l’homme, jusqu’à nos jours. Non, des différences très- sensibles distinguent presque toujours ces habitants de notre globe, bien récents géologiquement, mais bien anciens chronologiquement, des végétaux contemporains des mêmes contrées auprès desquels on peut les ranger; et l’existence dans ces mêmes terrains, jusque vers le nord de la France, de quelques palmiers, très -différents de ceux qui croissent encore sur les bords de la mer Méditerranée , et d’un petit nombre d’autres plantes qui appartiennent à des familles actuellement limitées à des régions plus chaudes, semble indiquer qu’à cette époque l’Europe moyenne jouissait d’une température un peu plus élevée qu’à présent; résultat qui s’accorde du reste parfaitement avec celui qu’on peut déduire de la présence dans ces mêmes terrains, et dans les mêmes contrées, d’éléphants, de rhinocéros et d’hippopotames, animaux qui maintenant s’étendent rarement au delà des tropiques.
« Quel étonnant contraste entre l’aspect de la nature pendant les dernières périodes géologiques, et celui qu’elle offrait lorsque la végétation primitive couvrait la surface du globe !
(( En effet, dans les derniers temps de l’histoire géologique du monde, la terre avait déjà pris, en grande partie du moins, la forme qu’elle conserve encore de nos jours. Des continents assez étendus, des montagnes déjà très-élevées déterminaient des climats variés, et favorisaient ainsi la diversion des êtres ; aussi, dans une contrée peu étendue, le règne végétal nous offre-t-il des plantes aussi différentes les unes des autres qu’à présent.
« Aux conifères à feuilles étroites, dures et d’un vert sombre, se joignaient les bouleaux, les peupliers, les noyers et les érables au feuillage large et d’un beau vert; à l’ombre de ces arbres, sur les bords des eaux ou à leur surface, croissaient des plantes herbacées analogues à celles qui encore actuellement embellissent nos campagnes par la diversité de leurs formes et de leurs couleurs, et que leur variété même rendait propres à satisfaire les goûts si différents d’une infinité d’animaux de toutes les classes.
« Ces forêts de l’ancien monde, comme celles de notre époque, servaient en effet de refuge à un grand nombre d’animaux plus ou moins analogues à ceux qui vivent encore sur notre globe. Ainsi, des éléphants, des rhinocéros, des sangliers, des ours, des lions, de toutes les formes et de toutes les tailles les ont successivement habitées; des oiseaux, des reptiles et même des insectes .nombreux complètent ce tableau de la nature telle qu’elle se présentait sur les parties de la terre qui s’élevaient alors au-dessus des eaux ; nature aussi belle et aussi variée que celle que nous voyons actuellement sur sa surface.
« Au contraire, dans les premiers temps de la création des êtres organisés, la surface terrestre partagée, sans doute, en une infinité d’îles basses et d'un climat très -uni forme, était, il est vrai, couverte d’immenses végétaux; mais ces arbres, peu différents les uns des autres par leur aspect et par la teinte de leur feuillage, dépourvus de fleurs et de ces fruits aux couleurs brillantes qui parent si bien plusieurs de nos grands arbres, devaient imprimer à la végétation une monotonie que n’interrompaient même pas ces petites plantes herbacées qui, par l’élégance de leurs fleurs, font l’ornement de nos bois.
« Ajoutez à cela que pas un mammifère, pas un oiseau, qu’aucun animal, en un mot, ne venait animer ces épaisses forêts, et l’on pourra se former une idée assez juste de cette nature primitive, sombre, triste et silencieuse, mais en même temps si imposante par sa grandeur et par le rôle qu’elle a joué dans l’histoire du globe. »