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LETTRE XVIII

DE LA MASSE DES EAUX

La masse totale des eaux ayant joué, par ses déplacements, et peut-être par son changement de volume, un

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grand rôle dans les révolutions du globe, il est important de la considérer principalement sous le point de vue des modifications qu’elle peut apporter à l’ordre actuel des choses par son action journalière. Nous considérerons- donc sous ce rapport:

4° L’Océan, ou la masse des mers qui sont en communication mutuelle ;

2° Les lacs salés sans issues ;

3° Les courants d’eau douce ;

4° Enfin la masse des eaux glacées.

L’Océan couvre un peu plus des trois quarts de la surface du sphéroïde; sa forme est très-irrégulière, et dépend de la distribution des montagnes et des vallées : son étendue est plus grande dans l’hémisphère austral que dans le boréal, et de là on a voulu (mais sans raison) conclure que peut-être les deux hémisphères ne pesaient pas également; assertion que dément positivement la rotation de la terre, qui ne pourrait subsister telle qu’elle est, si les deux hémisphères n’avaient pas le même poids.

On a cherché à évaluer la profondeur moyenne de l’Océan, et on est arrivé à des résultats extrêmement variables. Les uns, en effet, l’ont évaluée à cinq cents mètres, tandis que d’autres l’ont portée jusqu’à vingt mille; évaluation prodigieusement exagérée, car toutes les idées théoriques, d’accord avec les observations récentes les plus soignées, prouvent qu’on ne doit pas la porter à plus de sept ou huit mille mètres, c’est-àdire environ une lieue et demie ; de sorte que si on supposait la masse des eaux répandue uniformément sur

toute la superficie du sphéroïde terrestre, elle ne le couvrirait qu’à une dislance de cinq mille mètres, ou une lieue.

La masse des eaux diminue -t- elle progressivement, de manière à devoir laisser un jour notre globe à sec? Augmente-t-elle, au contraire, comme l’ont pensé certains auteurs qui doivent nous regarder comme menacés d’un nouveau déluge? Ou bien, enfin, reste-t-elle à peu près la meme dans la suite des siècles, en ne faisant que changer de lit à chaque révolution? Telles sont les questions importantes et difficiles sur la solution desquelles je vais vous dire le sentiment des hommes les plus en crédit dans la science.

L’opinion de la diminution progressive des eaux se trouve principalement répandue dans les ouvrages des auteurs qui ont reconnu les traces du séjour de la mer sur les plus hautes montagnes. Ils ne pouvaient guère, en effet, sur cette simple donnée, avoir d’autre pensée que celle d’une élévation générale de la mer au-dessus de tous les continents, sur lesquels elle avait fait primitivement un séjour long et paisible, jusqu’à ce que, par suite de causes variables, les sommets des plus hautes montagnes eussent été mis à découvert.

Cette opinion n’est plus admissible depuis les nouvelles découvertes qui prouvent que les différents terrains ont tous été successivement, et à plusieurs reprises, mis à sec après avoir été couverts par l’Océan, puis de nouveau envahis par lui après avoir nourri des animaux terrestres. De pareilles observations prouvent d'une manière trop incontestable que c’est par suite

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d’un changement de lit que l’Océan a occupé, les unes après les autres, toutes les parties du sphéroïde terrestre. Au reste, il faut remarquer que la masse des eaux occupant plus des trois quarts de la surface du sphéroïde, il suffirait quelles abandonnassent un tiers seulement des terrains qu’elles recouvrent pour envahir tous les continents.

Les partisans de la diminution graduelle des eaux appelaient a l’appui de leur opinion un grand nombre de faits qui , paraissent, au premier coup d’œil, prouver en effet que, môme depuis les temps historiques, la mer a laissé à sec beaucoup de lieux qu’elle occupait jadis. Iis citaient le port de Fréjus, autrefois si célèbre pour l’asile qu’il donnait aux galères des Romains, et qui se trouve aujourd’hui très- éloigné du rivage; celui d’ Aigues -Mortes, où saint Louis s’embarqua sur les vaisseaux qui le portèrent en Orient, et qui se trouve également à sec ; celui de Brindisi est dans le même cas; enfin la ville de Damiette, située, du temps de saint Louis, au bord de la mer, en est déjà éloignée de neuf à dix milles d’Italie.

Ils citaient de plus un grand nombre de faits semblables, qui, bien qu’attestés par les traditions historiques, ne peuvent pourtant rien prouver; car tous les ports de mer dont nous venons de parler se trouvant situés à l’embouchure de grands fleuves comme le Nil, la Loire, le Rhône, etc., dont les eaux charrient beaucoup de sables et de matières terreuses qu’elles déposent sur le rivage, on voit qu’il y a tout lieu de croire que ce n’est pas la mer qui s’est retirée pour

laisser son fond à sec, mais ce fond lui-même, au contraire , qui s’est élevé progressivement au-dessus du niveau des eaux ; dans un de ces ports même (celui de Brindisi), le travail des hommes, a évidemment aidé l’opération de la nature.

La Baltique, seule de toutes les mers, paraît diminuer réellement de profondeur; mais, suivant toute apparence, cette diminution est un phénomène local qui dépend du soulèvement du sol qui en forme le fond. Au reste, on saura vraisemblablement dans peu à quoi s’.en tenir sur ce point, car on prit, au commencement du xvmc siècle, toutes les précautions possibles pour ne conserver aucun doute. Si , comme tout porte à le croire , c’est réellement le fond de la Baltique qui s’élève , ce.t effet doit être attribué, non à la même cause que les précédents , c’est-à-dire aux troubles que les fleuves charrient, êt qu’ils déposent au fond de la mer, mais à un phénomène analogue à celui qui a relevé sur la pente des montagnes des couches sédimenteuses formées au sein des eaux, et porté jusque sur leur sommet les débris de mollusques qui vivaient au sein de l’Océan.

Mais si rien ne peut prouver l’opinion de la diminution des eaux de l’Océan, leur augmentation progressive est encore plus loin d’être démontrée d’une manière satisfaisante; et le peu d’auteurs qui l’ont admise se sont, comme leurs adversaires, appuyé sur des faits réels, il est vrai, mais dont la véritable explication leur était inconnue.

Ainsi ils rappellent que plusieurs contrées de la Basse-

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Égypte, qui sont maintenant au-dessous du niveau delà mer, et que la salure des eaux rend stériles et inhabitables, étaient, il y a trois mille ans, au-dessus de ce même niveau et fertiles. On aurait cependant tort de conclure de ce changement incontestable que les eaux de la Méditerranée se sont élevées ; s’il en était ainsi, cette élévation aurait produit sur toutes ses côtes des effets trop sensibles pour qu’on eût pu les méconnaître ; il y aurait plutôt eu une dépression du sol, et ce changement dans son relief serait, comme celui dont nous venons de parler, l’effet de mouvements opérés au-dessous de la croûte du globe terrestre.

Quand on s’occupe, en effet, de cette grande question de l’élévation ou de l’abaissement du niveau de la mer, il est extrêmement important de se convaincre que le niveau des continents, bien loin de rester invariable, éprouve souvent des changements considérables , même dans l’espace de quelques siècles. C’est ce qui nous est prouvé jusqu’à l’ évidence par l’état dans lequel se trouvent plusieurs monuments anciens, dont quelques-uns paraissent avoir été abaissés ou élevés avec le sol qui les porte, tandis que d’autres qu’on retrouve maintenant à moitié engagés dans la terre, ou s’y sont enfoncés par leur poids, ou ont été peu à peu entourés par elle, tout le sol des environs se soulevant, excepté celui qui se trouvait maintenu dans sa place par la pression que le bâtiment lui faisait éprouver. C’est .ainsi que les ruines du tombeau de Théodoric de Vérone, roi des Goths, construit l’an 495, près de Ravenne, en Italie, se sont tellement enfoncées dans la terre qu’on ne voit plus que la

moitié de ce monument gothique, le reste étant caché sous le sol.

Ce fait est d’autant plus remarquable, que ce monument, d’une masse énorme, a certainement été élevé sur des pilotis.

On voit, dans plusieurs endroits de l’Écosse, les restes des murs que les Romains firent construire au deuxième siècle de l’ère chrétienne, et qui coupent ce pays d’une mer à l’autre; mais ils sont aujourd’hui enfoncés dans la terre, et il faut fouiller pour les trouver.

Il en est de même d’un autre mur qu’ Adrien fit bâtir en terre vers l’an I2o, et qui traversait l’Angleterre depuis Newcastle jusqu’à Carlisle. Il fut, en 432, reconstruit en briques par Aétius, général de l’empire romain, qui lui donna alors huit pieds d’épaisseur sur douze de hauteur.

On peut supposer, avec beaucoup de vraisemblance, que ce mur a été démoli dans les endroits où l’on ne trouve plus aujourd’hui aucun vestige; mais que doiton présumer quand on voit ailleurs ces vestiges totalement ensevelis? Il faut, ou que cette masse se soit enfoncée sous terre par son propre poids, ou que la terre se soit haussée au point qu’elle l’ait entièrement recouverte.

Mais quelle que soit celle de ces deux suppositions à laquelle on s’arrête, on doit en tirer la conséquence qu’on ne peut jamais obtenir aucun point fixe sur les continents pour apprécier les changements de niveau de la surface des mers; car on ne sera jamais sûr que le rocher, je suppose, sur lequel on prendra une mesure,

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ne s’enfoncera pas dans le sol plus mou sur lequel il peut reposer, ou bien qu’il ne s’élèvera pas avec le sol luimême. Notez que, dans l’exemple que je viens de vous citer des murs bâtis par les Romains, on ne peut supposer que la culture ait accumulé des débris ou des décombres qui auraient pu les recouvrir; car c’est dans des pays tout à fait incultes qu’ils ont ainsi disparu de la surface du sol.

Il est si vrai cjue ce n’est pas à cette dernière cause qu’on doit attribuer l’effet dont nous parlons, que des bâtiments plus anciens que les murs d’Adrien, situés au milieu de villes commerçantes et de terres cultivées, n’ont point éprouvé le même effet; ainsi à Nîmes, la Maison carrée , bâtie sous Auguste, paraît subsister encore telle qu’elle a dû y être construite.

Afin que vous n’éprouviez pas trop de répugnance à admettre ces changements lents et presque insensibles qui, par la suite des siècles, se trouvent produits à la surface du sol, je vous rappellerai ceux qui, dans les tremblements de terre, ont lieu d’une manière si incompréhensible, et dont je vous ai cité tant d’exemples1. Je n’ai pas besoin de vous rapporter le fait si extraordinaire arrivé près de Pouzzoles, lorsque le Monte-Nuovo , haut de deux mille quatre cents pieds, s’éleva dans une seule nuit. Mais je ne peux m’empêcher de- vous citer un autre fait non moins frappant et qui ne peut être attribué à uno action volcanique.

En 1574, en Herfordshire, on vit une étendue de vingt

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