‹ Lettres sur les révolutions du globeChapitre 42 sur 73 · Voyez les notes · texte numérisé non relu

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arpents de terre labourée et de prairie se séparer de la masse commune, et être insensiblement transportée, en trois jours, à quatre cents pas de distance. Ce qu’il y eut de plus singulier fut qu’on n’entendit aucun bruit ; seulement, lorsque ce terrain ambulant se fut fixé, la terre s’enfla subitement, et il se forma une élévation trèsconsidérable.

Il me semble que, pour celui qui fait attention à des faits si singuliers, et d’ailleurs parfaitement constatés, il ne doit plus paraître étonnant que des changements plus considérables aient lieu, à la longue, dans une grande étendue de pays, quoiqu’ils se fassent d’une manière insensible et dans l’espace de plusieurs siècles.

Il est démontré, par exemple, que la surface de l’Italie n’est plus la même que du temps de l’ancienne Rome ; c’est ce que prouvent les fameux chemins consulaires, dont une partie encore est si bien conservée.

Le censeur Àppius Claudius fit commencer un de ces chemins il y a âloO ans. Il avait quatorze pieds de largeur, et conduisait en ligne droite de Rome à Capoue . Pour le niveler il fit couper plusieurs montagnes, et particulièrement celle qu’on nomme aujourd’hui Pisca marina , près Terracine : elle est percée à une hauteur de deux cents pieds, et chaque dizaine de pieds est marquée par des lettres romaines. Sur les parois de la montagne, le fond de ce chemin était si ferme, et les pierres était si étroitement liées, que dans les endroits où on l’a retrouvé il est aussi entier, aussi solide que lors de sa construction; on ne peut pas même faire pénétrer la pointe d’une épée dans les joints de ces pierres:

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néanmoins, il se trouve actuellement impraticable dans l’étendue de plus de soixante lieues d’Italie, c’est-à-dire depuis Rome jusqu’à Torre-della-mare ; enfin, il se perd dans les vastes et profonds marais Pontins, desquels il sort tout entier. On peut alors le suivre sans interruption pendant plus de dix lieues d’Italie jusqu’à Sante-Agathe , où on est obligé de le quitter de nouveau.

Un autre chemin consulaire, nommé Via Flaminia , traverse l’Italie depuis Rome jusqu’à Rimini ; il a été construit il y a environ 3000 ans; aussi, dans cet intervalle, a-t-il éprouvé des changements bien considérables. On voit deux inscriptions , l’une sur le pont de Citta-Castellana , et l’autre au-dessus de la porte d’une hôtellerie à Castel- Novo ; qui annoncent que tpute la belle partie de ce chemin, depuis Otricoli jusqu’à Cas- ~ iel-Novo, dans une étendue de plus de vingt lieues d’Italie a été ensevelie depuis plusieurs siècles. Aujourd’hui, les voyageurs peuvent suivre cette route.

D’après ces observations et plusieurs autres semblables, il y a beaucoup d’apparence que toute l’Italie s’est abaissée vers le milieu, en se haussant ou en retenant sa première situation vers les deux extrémités.

Ce qu’on peut constater d’une manière si évidente pour l’Italie doit être vrai pour bien d’autres contrées, dont le sol n’a pas sans doute été moins que celui de ce beau pays sujet aux changements de niveau les plus considérables. Cependant, comme l’Italie est, bien plus qu’aucune autre contrée, couverte de monuments antiques dont la situation primitive nous est connue, on a

pu v faire un plus grand nombre d’observations semblables

Près de Pouzzoles, et à 50 toises seulement de la côte, on rencontre les ruines d’un temple de Sérapis, dont le pavé est maintenant au niveau de la mer : or, il est extrêmement probable qu’on n’aurait pas construit un pareil édifice dans un lieu si bas et si peu éloigné du rivage. Mais ce n’est pas tout; le terrain sur lequel repose cet édifice a été envahi par la mer, qui a laissé sur ses ruines des traces évidentes de son séjour: on y remarque, en effet, sur les murs, à 6 ou 7 pieds audessus du sol, des traces d’incrustations produites par les eaux; et, sur trois colonnes qui sont encore debout, depuis 40 pieds, à partir de la base, jusqu’à 4 6, on trouve des trous de pholades parfaitement reconnaissables. Notre Muséum possède une des pièces enlevées à ce temple : elle est d’un très -beau marbre, et la coquille des pholades s’v voit encore dans beaucoup de trous.

Le sol du temple a donc été, depuis la construction de l’édifice, d’abord enfoncé de manière à être envahi par les eaux, qui y ont séjourné assez longtemps, puis incomplètement relevé et placé dans la situation où nous le voyons maintenant. Les évènements qui ont produit ces changements n’ont dû avoir lieu que depuis la première éruption du Vésuve jusqu’à l’an 4 4 00 ou 4200 de notre ère; car, depuis cette époque, on a un historique satisfaisant des éruptions du volcan, auxquelles on n’aurait pas manqué de rattacher ces étranges changements de niveau.

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Toutes les observations de ce genre doivent, ainsi que cette dernière, s’expliquer par des élévations ou des abaissements partiels de terrain, sans qu’il soit possible d’en tirer une conséquence générale; et il ne faut pas omettre de dire que, dans toutes les vallées tourbeuses, le sol peut être légèrement élevé par l’humidité et abaissé par le dessèchement.

Quant à l’opinion de ceux qui ont, comme Buffon, supposé un déplacement total et graduel de la mer, d’orient en occident, elle n’est fondée sur aucune observation positive, et par conséquent on ne peut s’y arrêter.

Concluons de tout ceci que rien ne prouve que la masse des eaux ait été autrefois beaucoup plus considérable qu’elle ne l’est aujourd'hui ; .

Qu’on a encore moins de raison pour supposer qu’elle augmente ;

Enfin, que sa totalité ne se déplace point constamment dans une même direction.

Il existe pourtant une cause que j’ai déjà signalée, et qui, bien qu’assez légère, devrait à la longue opérer, par son action continue , quelques changements dans le lit de l’Océan : je veux parler de l’exhaussement que doit produire dans son fond la grande quantité de matières diverses qui s’y précipitent journellement.

Ces matières sont surtout les particules terreuses et salines charriées par les fleuves, et qui forment à leur embouchure les dépôts dont je vous parlais tout à l’heure. Il était curieux de calculer la quantité de ces matières, connues sous le nom de troubles , et on est

parvenu à des résultats approximatifs qui paraissent assez satisfaisants.

On sait quelle quantité d’eau chaque fleuve verse, terme moyen, dans la mer, pendant un temps déterminé, et on connaît de plus quelle proportion de troubles il charrie.

Le Pô, le plus pur de tous, n’en contient qu’une partie sur cent soixante-dix; le Nil, une sur cent trentedeux; et le Rhin seul donne une sur cent. La Seine contient un cent - vingtième de matières étrangères ; et comme on a calculé qu’il passe sous le Pont -Royal dix millions de mètres cubes d’eau par jour, on voit qu’il y passe quatre-vingt mille mètres de troubles, qui sont tous les jours déposés dans la mer. Des calculs semblables, faits sur les autres fleuves, ont conduit à admettre que la somme des matières étrangères charriées par les lleuves dans la mer pouvait être sufïisante pour élever son fond de cinq centimètres par an, c’est-à-dire de cinq mètres par siècle.

Vous voyez que c’est bien peu de chose, relativement à la masse entière des eaux; car la profondeur de ’Océan étant, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, de 7 à 8 mille mètres, il faudrait 1000 ou 1200 siècles, c’est-à-dire de 100 à 120 mille ans, pour combler le lit de l’Océan tout entier. Au surplus, tous ces résultats reposent sur des données si incertaines, que ce serait une folie que de leur attacher une grande importance.

Une autre cause d’altération pour les eaux de la mer, et d’élévation pour son fond consiste dans les produits organiques qui s’v déposent. Cette cause serait extrême-

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ment puissante, si la mer nourrissait des habitants dans toutes les parties de sa masse ; mais tout porte à croire qu’il n’en est pas ainsi.

Il ne faut pas, 1311 effet , s’enfoncer à une grande profondeur dans la mer pour être soumis à une pression que ne pourrait supporter aucun corps organisé vivant1. Le défaut de lumière présente encore un autre obstacle au développement des corps organisés dans l’Océan; car la lumière ne pénètre pas au delà de 40 à 50 pieds, et elle est indispensable à la vie. Ajoutons à cela que la température de l’eau, s’abaissant à mesure qu’on s’éloigne de sa surface , elle devient bientôt trop froide pour que la plupart des corps marins puissent y vivre.

Ce refroidissement graduel, dont on 11e peut révoquer en doute la réalité, a conduit quelques auteurs à penser que le fond de la mer devrait être glacé; mais il est impossible d’admettre cette supposition, puisque la glace, étant plus légère que l’eau, viendrait nécessairement flotter à sa surface.

On a souvent répété que certains zoophvtes pierreux (les polypes lithophytes) avaient une grande influence sur l’exhaussement du fond de la mer, et on les a présentés comme capables, par leur entassement, de produire des îles considérables à sa surface, d’augmenter les continents, et même, comme c’est principalement dans les régions équatoriales qu’on les rencontre, comme

1. Quoique la plupart des mollusques marins se trouvent à une profondeur moindre que 290 mètres , on a constaté que certaines espèce-s peuvent vivre et se développer à plus de 1500 mètres.

menaçant d’élever sous l’équateur un cercle solide qui s’opposerait à la navigation.

Dans un mémoire lu il y a quelques années à l’Institut, deux naturalistes distingués (MM. Quoy et Gaymart} ont montré l’illusion de ces assertions exagérées; ils ont fait voir que ces zoophvtes ne s’élèvent point, comme on l’a cru, des plus grandes profondeurs de l’Océan, et qu’ils ne commencent jamais leurs travaux que sur des rochers dont le sommet est voisin de la surface des eaux. Ils exhaussent ces rochers de 20 ou 30 pieds tout au plus; mais c’est assez pour former des écueils dangereux pour les navigateurs.

Il n’est pas possible, comme vous le pensez bien, d’aller dans la mer examiner positivement à quelle profondeur s’établissent ces animaux ; mais l’étude des andemies formations marines qui font aujourd’hui partie de nos continents a suppléé à ce qui ne pouvait être prouvé par l’observation directe. M. Quoy a constaté que les encroûtements de nos continents, formés dans l’ancienne mer, n’atteignent que très-rarement une élévation de 15 ou 20 pieds; dans un seul lieu ils se sont élevés jusqu’à 30; on peut, au reste, presque toujours, avec un peu d’attention, découvrir la base primitive sur laquelle les polypes avaient construit lorsqu’ils étaient sous les eaux.

Ajoutons, comme une autre cause de l’exhaussement du fond de la mer, Faction continuelle des vagues sur ses rivages, qu’ elles minent insensiblement, et dont les débris s’y précipitent. Les parties pierreuses y sont agitées par les flots, qui émoussant leurs arêtes et détrui-

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sa nt leurs angles, leur donnent la forme arrondie propre à tous les corps qui ont été roulés dans un liquide. Ces cailloux roulés forment , par leur masse, les grèves qui servent de barrière à la mer et limitent son action. Si je vous parle de ce phénomène, c’est seulement pour en faire mention, car son influence relativement à l’élévation du fond de l’Océan est tellement limitée qu’on peut la négliger entièrement.

Les volcans sous-marins nous offrent une troisième cause réelle, quoique moins importante, puisqu’elle est accidentelle et locale, de l’exhaussement du fond de l’Océan.

« Les lacs salés sans issue sont d’une importance beaucoup moins grande que l’Océan. Le plus étendu est la mer Caspienne, qui a 300 lieues de longueur, sur 50 environ de largeur; les autres le sont beaucoup ' moins. Quant à leur ancienneté, ils ont dû commencer après la dernière révolution du globe.

Leur degré de salure varie beaucoup. La mer Morte est, sous ce rapport, très-remarquable : elle contient jusqu’à un quart de matières salines. Ces lacs peuvent nous servir à comprendre la ..formation des dépôts salins qu’on trouve dans l’intérieur de la terre. Supposons, en effet, que la température vienne à augmenter subitement dans les lieux où ils sont situés, il en résultera une évaporation considérable qui pourra les mettre à sec; et les parties salines, qui ne s’évaporent pas, resteront seules au fond de leur bassin. Si, plus tard, de nouvelles eaux viennent déposer sur ces bassins des troubles qui forment des terrains au-dessus, il en résultera

un dépôt de sels gemmes , semblables à ceux que nous trouvons dans plusieurs parties de F écorce minérale.

On a lait jouer aux lacs répandus sur le globe un rôle très-important, relativement aux grandes inondations qui ont couvert les différentes parties des continents. Supposons la masse des eaux à peu près telle qu’elle est maintenant, quant à sa quantité, mais disposée d’une manière différente; c’est-à-dire qu’au lieu d’être presque entièrement rassemblée dans FOcéan, elle se trouve divisée en une grande quantité d’amas considérables, placés sur des plateaux à différentes hauteurs. Par la suite des temps, un des lacs supérieurs rompra la digue qui le retient, et ses eaux, débordant sur les terrains inférieurs, produiront une inondation qui restera sur ces lieux jusqu’à ce que quelqu’une des digues inférieures venant à se rompre aùssi, il en résulte une seconde rruption de l’eau.

L’eau, dans ce système, aurait continué de descendre de la meme manière, pour ainsi dire, d’étage en étage, jusqu’à ce que la masse entière du liquide eût été réunie dans la partie la plus basse pour y former l’Océan tel que nous le voyons maintenant.

La difficulté n’est pas de répondre à ceux qui douteraient que la rupture d’une seule digue eût pu occasionner des effets aussi importants que paraissent l’avoir été les déluges successifs ; car, outre qu’on peut supposer les lacs supérieurs aussi immenses qu’on voudra, on pourrait toujours imaginer que F irruption de nouvelles eaux déterminera la rupture d’une digue inférieure, et

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ainsi de suite, de manière à avoir la quantité d’eau nécessaire pour les effets prouvés.

Mais il n’est pas aussi facile, dans ces idées, de rendre raison du très-long séjour que les eaux ont certainement fait, à différentes reprises, sur toutes les parties du globe, et qu'il est impossible d’expliquer par un simple passage des eaux des lacs supérieurs, quelque lent qu’on le suppose.

Les eaux douces, beaucoup moindres par leur volume que les eaux salées, exercent pourtant sur le globe une influence sensible. Les particules étrangères que les fleuves charrient, se déposant peu à peu sur leur fond, l’exhaussent assez promptement; et, si on n’a pas soin de les contenir par des digues, ils débordent bientôt sur les pays voisins, et finissent par changer entièrement de lit : c’est ce qui serait arrivé depuis longtemps pour le Pô, par exemple, sî on n’avait pas pris les précautions nécessaires pour le retenir toujours dans le même lit.

M. de Prony, chargé parle gouvernement d’examiner les moyens à opposer aux dévastations que pourraient causer les crues de ce fleuve, a reconnu que, depuis fépoque où on l’a enfermé de digues, il a tellement élevé son fond, que la surface de ses eaux est maintenant plus haute que les toits des maisons de Ferrare. Grâce à ces atterrissements, le rivage a gagné, à son embouchure, plus de 6600 toises depuis l’année 1 604 ; ce qui fait 150 , 180, et, en quelques endroits, 200 pieds par an.

11 en est de môme, comme nous l’avons vu, pour tous

les fleuves; tous, à leur embouchure, déposent sur le rivage une si grande quantité des troubles qu’ils charrient, que bientôt, le terrain se trouvant considérablement élevé, la mer ne peut plus le couvrir.

Si Tindustrie des hommes ne s’opposait pas à la marche des choses, les terrains d’alluvion (c’est ainsi qu’on appelle ceux qui sont déposés par le cours des fleuves] se formeraient sur une beaucoup plus grande étendue ; car, aussitôt que le fond d’un fleuve serait assez élevé pour porter ses eaux au-dessus des terrains environnants, ces eaux s’y répandraient, et il se formerait une nouvelle couche, qui s’accumulerait jusqu’à ce que son élévation déterminât encore un nouveau changement de lit. Mais quand, pour prévenir les ravages que causent les débordements, on leur oppose des digues qui fixent le cours du fleuve, la couche devient de plus en plus épaisse, et on en vient à avoir des fleuves suspendus assez haut au-dessus des terrains qui les environnent. C’est ainsi qu’en Italie l’Adige menace, comme le Pô, de se répandre sur les pays voisins, et qu’il faudra nécessairement lui ouvrir un nouveau lit dans les parties basses sur lesquelles elle a déjà coulé autrefois.

Le Rhin et la Meuse menacent de même les plus riches cantons de la Hollande.

Les atterrissements, le long des côtes de la mer du Nord, se forment avec la même rapidité dans le pays de Groningue. On sait positivement qu’en 1570 des digues furent construites devant la ville, et que, cent ans après, on avait déjà gagné trois , quarts de lieue en dehors de ces travaux. Les villes de Rosette et de Damiette, bâties

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au bord de la mer il y a moins de mille ans, en sont maintenant à plus d’une lieue.

La marche des atterrissements, et le plus ou moins de rapidité avec laquelle se déposent les terrains d’alluvion, ont fourni des données à M. Cuvier, pour calculer, d’une manière approximative, l’époque à laquelle peut remonter l’ordre actuel des choses. ïl trouve que tous les phénomènes naturels, d’accord avec les traditions historiques et religieuses, se réunissent pour prouver que cet ordre de choses ne peut exister depuis plus de cinq ou six mille ans. Je vais vous présenter la série des faits . d’où il tire ces conclusions, telle qu’il l’a exposée tant dans ses livres que dans ses savantes leçons.

D’abord, relativement aux fleuves, à ceux dont je viens de vous parler, par exemple, il trouve que, d’après les données obtenues, on ne peut pas évaluer à plus de cinquante ou soixante siècles le temps qu’il a fallu au Pô et à l’Adige pour former les terrains d’alluvion qui les entourent.

Les lacs d’eau douce qui nous présentent les mêmes phénomènes d’élévation de leur fond, conduisent, dit notre grand naturaliste, à la même conséquence relativement à l’époque de laquelle date le commencement de ces dépôts; car on en voit qui reçoivent des cours d’eau trop considérables et trop chargés de matières terreuses pour ne pas exercer une influence assez forte sur l’élévation de leur fond, et qui seraient par conséquent déjà comblés si la dernière révolution, qui a déterminé la forme actuelle de nos continents, remontait à une époque plus reculée.

Toutes les hautes montagnes ont leur sommet couvert de glaces éternelles, qui proviennent de la fonte des neiges. Ces amas, connus sous le nom de glaciers, s’étendent plus ou moins vers la base de la montagne ; et leur propre poids les faisant descendre au-dessous de leur niveau naturel, elles sont fondues par Faction de la température plus élevée qui règne vers le pied de la montagne. L’eau, en fondant, abandonne les parties terreuses qu’elle retenait, et en forme les dépôls qu’on désigne sous le nom de moraines.

La formation des moraines dépendant de causes périodiques et à peu près constantes, il n’est pas très-difficile d’évaluer quel temps a dû être nécessaire pour leu donner le volume qu’on leur connaît ; et, comme elles datent certainement du commencement de l’ordre actuel, elles fournissent un nouveau moyen d’arriver à une connaissance approximative du temps qui s’est écoulé depuis le dernier cataclysme.

Cette élévation conduit encore au même résultat, et nous donne cinq à six mille ans tout au plus pour lage de notre monde. Les glaciers, dans certains lieux, sembleraient même ne demander qu’un temps beaucoup moins considérable; mais cela tient à des circonstances locales, telles que l’existence de cours d’eau qui, tombant des montagnes, lavent les moraines et entraînent au loin leurs débris.

Les calculs qu’on peut faire sur les dunes conduisent au même laps de temps. On sait, en effet, de combien (terme moyen), elles s’avancent par siècle et même par année. On sait que, du côté de Bordeaux, leur marche

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est de soixante à soixante-dix pieds par an, et que, si on ne leur opposait aucun obstacle, il ne leur faudrait que 2000 ans pour arriver à cette ville ; d’après leur étendue actuelle, il doit y en avoir un peu plus de 4000 qu'elles ont commencé à se former.

Ce qu’il y a de plus curieux, remarque M. Cuvier,

c’est que les traditions historiques de tous les peuples

s’accordent d’une manière singulièrement frappante avec

ce résultat constant. La Genèse est certainement l’un des

plus anciens livres qui existent, et on ne peut guère lui

refuser 3300 ans d’antiquité: Moïse, son auteur, vécut

longtemps avec son peuple en Égypte, c’est-à-dire chez

une des nations les plus anciennement civilisées, et il ne

fait pas remonter le déluge à plus de 4 5 ou 4 800 ans /

avant l’époque où il écrit. Or, on ne doit pas supposer qu’il ait, contre la propension ordinaire, cherché à rajeunir l’espèce humaine; la vanité de son peuple, qui connaissait les traditions égyptiennes, se serait déclarée contre lui.

Bérose, qui écrivait à Babvlone au temps d’Alexandre, parle du déluge comme Moïse, et il le place immédiatement avant Bélus, père de Ni nus.

Les Yédas, ou livres sacrés des Indiens, ont été composés à peu près dans le même temps que la Genèse (4 500 ans avant Jésus-Christ), et ils font aussi remonter la révolution dont ils parlent à 4 500 ans.

Les Guèbres parlent du même désastre comme ayant eu lieu à la même époque.

La Chine nous fournit siir le déluge des documents plus positifs encore; car Confucius (qui vivait près de

2000 ans avant Jésus-Christ) commence l’histoire de ce pays par un empereur nommé lao, qu’il représente comme occupé à faire écouler les eaux qui, s’étant élevées jusqu'au ciel ; baignaient encore le pied des plus hautes montagnes j, couvraient les collines moins élevées , et rendaient les plaines impraticables .

L’astronomie a paru, il est vrai, fournir des renseignements contraires à ceux dont nous venons de parler; cette science nous apprend, en effet, que les Chaldéens et les Indiens avaient, il y a près de 3000 ans, la connaissance de la longueur de l’année, ainsi que des mouvements relatifs de la lune et du soleil. Mais qu’y a-t-il dans ces connaissances qui contredise l’opinion de la nouveauté de l’ordre actuel? Qu’on considère les progrès immenses que l’astronomie a faits en quelques siècles, depuis Copernic, et on ne sera plus étonné que le temps pendant lequel ils ont pu travailler ait suffi pour donner quelques connaissances élémentaires d’astronomie à des hommes si favorisés dans l’étude de cette science par leur genre de vie et la pureté du ciel sous lequel ils vivaient. Au surplus, quand il serait démontré que l’astronomie avait, à cette époque reculée, fait des progrès qui demandaient plus de 2000 ans d’observations suivies, en pourrait-on conclure autre chose, si ce n’est que le peu d’hommes échappés à la destruction générale avaient conservé les connaissances astronomiques acquises avant le déluge, et les avaient transmises à leurs descendants? C’est ce que suppose, dans son Histoire de V astronomie, le célèbre Bailly, qui explique par cette hypothèse l’identité des noms donnés aux douze signes

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du zodiaque par des peuples entre lesquels on ne peut guère supposer que des communications antérieure à la dernière grande catastrophe.

La même hypothèse rendrait aussi raison de l’état de l’astronomie chez les. anciens, qui paraissent avoir possédé plutôt les débris de cette science que ses éléments, puisqu’on trouve dans l’histoire de leurs connaissances, conjointement avec les notions qui demandent les recherches les plus profondes, une ignorance des faits les plus simples, qu’on ne pourrait supposer chez un peuple qui aurait eu la gloire d’être l’inventeur de la science.

Remarquons, toutefois, qu’il n’est pas nécessaire de supposer un cataclysme pour expliquer la destruction des peuples chez lesquels l’astronomie aurait fait ces grands progrès, et qu’une invasion de barbares, confine il y en a eu sans doute à des époques antérieures à celles dont l’histoire a conservé le souvenir, rendrait tout aussi bien raison de l’extinction de la science et de la conservation de quelques-uns des résultats chez les nations voisines de cet ancien centre .de civilisation. Si, à l’époque où a eu lieu la dernière irruption des peuples du Nord, on n’avait eu encore pour écrire, au lieu du parchemin, que le papyrus, substance aisément destructible, qui sait si les travaux des astronomes grecs seraient parvenus jusqu’à nous ?

Je vous demande pardon de cette digression ; j’en ai fini avec le déluge, mais il me reste encore quelque chose à vous dire des eaux de l’époque actuelle.

Toutes les eaux des pluies ne sont pas destinées à cou-

1er à Ja surface de la terre; une partie pénètre dans la croûte minérale, et forme les eaux de sources, qui en sortent ensuite à des températures variables. Ces cours d’eau intérieurs agissent mécaniquement, en déplaçant certaines parties des couches les plus meubles ; ils jouent aussi un rôle dans les phénomènes volcaniques, quoique ce rôle soit, comme nous l’avons vu précédemment, beaucoup moins important qu’on ne le suppose d’ordinaire, puisqu’ils ne servent qu’à fournir, par la décomposition de leurs principes, les parties gazeuses qui sortent du cratère.

Quelques sources rencontrent, dans la terre, des dépôts salins, et se chargent de leurs principes, qu’ils rapportent à la surface. Ils lavent donc peu à peu ces dépôts; aussi les sources d’eau salée sont-elles sujettes à s’altérer, et voit-on souvent leur degré de salure diminuer graduellement.

Quand les eaux pénètrent très-profondément dans la croûte minérale, elles contractent la température élevée qui règne dans les profondeurs de la terre, et plusieurs sources s’échauffent assez pour conserver, même en sortant à la surface du sol, une température voisine de l’eau bouillante : on en rencontre plusieurs en Irlande qui sont dans ce cas. Telle est l’origine des eaux thermales, qu’on remarque le plus ordinairement dans les pays volcaniques, mais qui se rencontrent pourtant quelquefois bien loin des volcans brûlants. Presque toujours les eaux qui descendent assez bas pour devenir thermales rencontrent différentes matières, sulfureuses ou autres, dont elles se chargent, et deviennent ainsi minérales.

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Ce qui prouve combien les eaux thermales pénètrent profondément, c’est le peu d’influence qu’ont sur leur écoulement les plus grandes sécheresses ; elles continuent de couler dans des cas où toutes les sources ordinaires sont taries.

Presque toutes les sources sortent de la terre à une température supérieure à celle du climat dans lequel on les rencontre, parce que presque toutes proviennent de cours d’eau qui pénètrent plus ou moins profondément dans les terres. Quant à celles qui descendent des montagnes, elles sont, au contraire, plus froides, à cause qu’elles conservent toujours un peu de la température des lieux d’où elles viennent.

Les eaux des pluies sont presque les seules qui concourent à la formation des sources ; car celles de l’Océan et des grands lacs ne pénètrent guère dans l’intérieur des terres, le fond des mers ne pouvant pas offrir les fentes et les crevasses qui se trouvent sur le sol des continents, et qui, si elles ont existé primitivement, n’ont pu manquer d’être bientôt comblées par les troubles qui se déposent dans les eaux, et qui ont comme luté leur fond. Aussi tout ce qu’on a dit des infiltrations à de très-grandes distances est-il purement hypothétique, et inventé par les auteurs de systèmes pour soutenir leurs idées.

Il existe dans le comté de Cornouailles, paroisse Saint-Just, une mine de cuivre dont les travaux ont été poussés jusqu’à six cents pieds sous la mer. Les ouvriers n’étaient, à cette distance, séparés des flots que par une épaisseur d’une trentaine de pieds. Lorsque la mer était

agitée, elle produisait dans ces souterrains un tel bruit et un tel ébranlement, que les ouvriers, se croyant quelquefois menacés d’être submergés, cherchaient leur salut dans la fuite. Mais ce qu’il y a de remarquable dans ces travaux sous-marins, c’est qu’on y est trèspeu incommodé par les eaux : le peu qu’il y en a est généralement salé, ou au moins un peu saumâtre.

On a lieu de faire la même remarque relativement à toutes les autres mines dont les travaux ont été ainsi poussés jusque sous la mer.

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