Ossements fossiles , Discours préliminaire , p
le plus parfait de tous, c’est-à-dire l’homme, mon opinion, de voir la cause principale d’action dans l’esprit, et dans sa tendance à dominer la matière, gagne, par cette raison, toujours plus de probabilité. C’est bien un esprit qui vivifie l’huître et qui anime l’homme ; mais l’esprit est, dans lés deux cas, pour me servir d’une expression empruntée à la théorie de l’électricité, sous des degrés très-différents de tension ; dans l’homme il est monté jusqu’à l’intelligence, et dans l’huître nous trouvons à peine des traces de sentiment. Les animaux de la première création ne pouvaient pas être aussi parfaits que ceux de la dernière; dans la première, l’esprit était encore trop enchaîné à la matière, et ce n’est qu’après s’être débarrassé de cette dernière, non propice à l’animalisation, qu’il pouvait agir plus librement,, et parvenir à la fin à gouverner l’existence corporelle de l’organisation, à laquelle il est inhérent ; car l’homme animé par l’esprit veut, et sa volonté est une loi pour la matière. Cette assertion souffre cependant quelquefois des exceptions dans certains cas; mais alors«l’esprit demande plus que la matière ne peut faire, et nous devons également considérer que l’homme n’est pas un pur esprit, mais seulement un esprit borné par la matière, de différentes manières. En un mot, l’homme n’est pas un dieu, mais malgré la captivité de l’esprit dans sa corporéité, celui-ci est déjà devenu assez libre en lui pour qu’il s’aperçoive qu’il est gouverné par un esprit plus élevé que le sien, c’est-à-dire par un Dieu. Pouvoir ou plutôt devoir comprendre cela est ce qui forme la différence entre l’homme et les animaux, différence que l’on a voulu chercher dans l’absence du ligament cervical et de l’os intermaxillaire, dans la coïncidence des dents canines, dans la faculté d’opposition du pouce aux autres doigts, dans les extrémités inférieures, dans sa station bipède, etc. Schrank qui a rendu tant de services à l’histoire
1. Brief an Nau , p. 247. Il a cependant oublié un signe caractéristique, c’est-à-dire que l’homme peut devenir fou : bonne occasion pour certains critiques de mettre au jour une idée spirituelle.
( Note de Bremser.)
NOTES
naturelle, a placé avec raison l’homme dans une classe particulière du règne animal.
<( Il est encore à présumer, dans’la supposition qu’il y aurait une nouvelle précipitation, que des êtres beaucoup plus parfaits que ceux qui ont été le résultat des précédentes seraient créés. L’esprit dans l’homme est à la matière dans la proportion de 50 à 50, avec de légères différences en plus ou enmoins, car c’est tantôt l’esprit et tantôt la matière qui domine. Dans une création subséquente , si celle qui a formé l’homme n’est pas la dernière, il y aurait apparemment des organisations où l’esprit agirait plus librement, et où il serait dans la proportion de 75 à 25. Il résulte de cette considération que l’homme a été formé comme tel à l’époque la plus passive de l’existence de notre terre. L’homme est un triste moyen terme entre l’animal et l’ange 1 ; il tend aux connaissances élevées, et ne peut pas y atteindre ; quoique nos philosophes modernes le croient quelquefois, cela n’est réellement pas. L’homme veut approfondir la cause première de tout ce qui est, mais il ne peut pas y parvenir : avec moins de facultés intellectuelles, il n’aurait pas la présomption de vouloir connaître ces causes, qui seraient au contraire claires pour lui, s’il était doué d’un esprit plus étendu. L’homme se fait une idée incomplète ou fausse du temps et de l’espace, quoiqu’il sache, ou plutôt qu’il doive savoir qu’il n’y a pas de temps pour l’éternité, ni d’espace pour l’infini ou pour l’immensité. Les idées d’espace et de temps lui sont en effet innées ; ou bien elles sont jointes nécessairement à son existence comme homme; mais elles ne sont pas placées dans l’esprit, qui est
1. Je ne veux nullement dire par cela que l’homme soit quelque chose de vil ou de misérable, car il est , au moins sur notre globe , l’être le plus parfait, le chef-d’œuvre de la création ; j’ai voulu seulement indiquer que l’homme n’est ni un ange, ni un dieu, qu’il doit être très-pénible pour lui de n’avoir justement qu’ autant d’esprit qu’il en faut pour concevoir qu’il n’en a pas assez pour approfondir les choses, qu’il désire , par une tendance innée, le plus ardemment de connaître ; cependant il n’a pas le droit de s’en plaindre. Le prophète Isaïe s’exprime là-dessus d’une manière très- juste. {Voyez chap. xiv, vers. 19. ) {Note de Bremser.)
infini, sans bornes et éternel, et elles lui sont, pour ainsi dire, imposées par sa corporéité, par la matière, qui gêne l’action libre de l’esprit, comme esprit dans toute sa pureté. L’homme, tel qu’il est dans sa corporéité, ne parvient pas même autrement à la connaissance de lui-même que par la réflexion de l’esprit sur la matière. Mais ces considérations n’appartiennent pas à mes recherches, et j’en reprends, par conséquent, la continuité.
« De même qu’il est probable que chacune de ces précipitations qui formèrent notre globe eut lieu subitement, les corps des animaux et des plantes durent se former jadis aussi d’une manière subite ou d’un seul jet. Dieu voulut, et sa volonté fut faite; car je crois aussi peu que le cèdre du Liban fut originairement un lichen que l’éléphant doive son origine à une huître ou à un zoophyte, eût-il passé même par mille gradations ; j’admets encore moins que l’homme ait été originellement un poisson ou un animal couvert d’écailles, comme quelques naturalistes modernes s’efforcent de nous l’expliquer. Si les choses se fussent passées ainsi, alors de pareilles métamorphoses progressives, ou bien des transformations graduelles d’êtres en d’autres êtres de plus en plus parfaits, soit chez les plantes, soit chez les animaux, devraient avoir lieu journellement sous nos yeux. Mais, pour parler seulement de l’homme, aucun fait ne nous prouve qu’il y ait dans son organisation physique et morale aucun progrès qui indiquerait un développement ultérieur ; il est toujours le même, tel qu’il fut il y a des milliers d’années. La manière dont les gouvernements, l’éducation et le sol , ont influé sur quelques peuples, ne peut pas être prise en considération ; il existait, dans les temps les plus reculés, des hommes doués d’un esprit élevé et des hommes bornés, ainsi que nous l’observons encore actuellement.
« Les vers intestinaux mêmes, qui s’engendrent journellement sous nos yeux, prouvent contre une pareille transformation progressive d’animaux de degrés inférieurs en des animaux de classes plus élevées. En effet, si cela avait lieu, les vers les moins parfaits devraient toujours se former les
NOTES
premiers, et les plus parfaits se développer par la suite; mais aucune observation ne nous met en droit de croire qu’une ascaride, par exemple, tire son origine d’une hydatide ou d’un ténia. Dans cette hypothèse on présume, comme cela se voit, que la plus grande perfection consisterait dans une composition plus grande et plus variée, et que l’imperfection serait en rapport direct avec la simplicité ; ce que je viens de dire arriverait cependant, quand même l’opposé aurait lieu.
« Je ne puis pas décider si les premières plantes et les premiers animaux se sont .détachés de la terre comme totalités sans forme, mais ayant une existence propre, c’est-à-dire comme des embryons qui n’auraient reçu leur développement complet que peu à peu, ou bien s’ils se sont présentés dès leur origine entièrement formés et à l’état adulte. Si le premier cas avait eu lieu , le développement aurait dû s’opérer plus vite que dans la suite par la voie de la génératiion. Je crois cependant que le têtard et la chenille existaient avant la grenouille et le papillon ; mais comme tout cela est indifférent par rapport à l’examen du sujet dont je m’occupe actuellement, je passe sous silence d’autres recherches de même nature.
« J’ai voulu uniquement démontrer par la précédente digression que notre terre , dans son état primitif et sans forme, jouissait seulement d’une vie universelle, et que ce n’est qu’après la séparation des substances qui étaient plus propres à former le squelette du corps de la terre qu’à jouir d’une vie particulière et individuelle que la vie se présenta sur notre terre dans des organisations individuelles innombrables. »