EN ÉCOSSE , OBSERVÉES PAR M. DUNCAN
(Extrait des Annales des sciences naturelles , tome xiv. )
« Ce grès est de texture friable, et ses couches sont d’épaisseur très-inégale ; leur direction est de l’ouest-nord-ouest à l’est-sud-est ; elles plongent sous un angle de 38 degrés.
« Lorsque les feuillets supérieurs eurent été enlevés, les ouvriers aperçurent, à la face supérieure des couches sousjacentes, des empreintes nombreuses et souvent très-distinctes de pieds d’animaux quadrupèdes.
« Il n’est pas facile de donner par des mots une idée de la nature de ces impressions dont les dimensions varient depuis la grandeur d’une patte de lièvre jusqu’à celle du sabot d’un petit cheval, et je me bornerai à décrire celles que présente un morceau qui forme à présent partie du mur d’une maison à Ruthwell.
u Sur ce môrceau, qui est de cinq pieds deux pouces de long, il y a vingt-quatre impressions, ce qui en fait douze des pieds droits et autant des pieds gauches , et par conséquent six répétitions de la marque de chaque pied. Les marques des pieds de devant ont un peu plus de deux pouces de diamètre, soit depuis les ongles jusqu’au talon, soit en travers; celles faites par les pieds de derrière sont à peu près de la même grandeur, mais d’une forme un peu différente. On aperçoit
NOTES
distinctement cinq ongles dans chaque patte de devant, dont les trois dirigés en avant sont particulièrement distincts. Ces trois ongles, dans les pattes de derrière, sont aussi très-distincts, et sont placés plus près les uns des autres que ceux des pieds de devant. Il n’y a évidemment aucune division dans la plante du pied , ainsi que cela a lieu dans les chiens et dans les espèces du genre felis : mais on peut observer une faible concavité dans la surface, spécialement dans les pattes de devant, ce qui tenait peut-être à l’enfoncement dans le sable humide. La profondeur des empreintes les plus fortes est d’environ un demi-pouce, et on doit remarquer que quelquefois les pieds de devant sont plus marqués que ceux de derrière, ce qui semble indiquer une longueur considérable dans le col de l’animal, et un poids plus qu’ordinaire dans la tête et les épaules ; car sans l’une ou l’autre de ces circonstances la principale pression aurait été dans les pattes postérieures, comme on les voit dans d’autres échantillons, à cause de l’escarpement considérable du terrain que ces animaux gravissaient. La distance des ongles du pied de derrière au talon de l’impression la plus proche du pied de devant du même côté varie d’un pouce à un pouce et demi. Ceci marque purement la position des deux pieds lorsque le pied de derrière avançait ; mais en mesurant la distance lorsque les pieds étaient dans une position inverse, nous obtiendrons une longueur de treize à quatorze pouces, ce qui est beaucoup plus considérable que si l’animal ne marchait pas. Si nous comparons cette distance avec celle comprise de la jambe gauche à la jambe droite (qui est à peu près de six pouces et demi entre les pattes de devant, et d’un peu plus de sept pouces et demi entre les pattes de derrière), nous verrons combien la largeur de cet animal était grande en proportion de sa longueur.
« Cette description peut s’appliquer à une grande partie de ces empreintes, c’est-à-dire à celles dont les animaux montaient. Mais il y a d’autres espèces d’impressions, qui ont été sans doute produites par des animaux qui descendaient la partie roide de la couche. Ces marques ne sont pas moins
nombreuses que les autres; seulement, par une raison facile à concevoir, on ne peut pas être aussi sûr que ce soient des marques de pas. La position escarpée de la couche a fait glisser les animaux de manière que dans plusieurs endroits on ne découvre rien autre chose que la marque faite par les talons des pieds de devant , et quelquefois aussi une légère marque des ongles de derrière, qui n’étaient que posés sur le sol pour maintenir l’équilibre de l’animal, pendant qu’il faisait glisser alternativement ses pieds de devant et les enfonçait dans le sable pour assurer sa marche.
« On peut observer encore ces deux genres d’impressions dans la couche qui est à découvert dans la carrière, quoique presque toutes celles qui présentaient des caractères frappants en aient été enlevées. Les plus beaux échantillons que j’aie observés sont ceux de la maison de Ruthwel'l.
« Quant à la nature des animaux, dont les traces ont été si bien conservées, je ne puis mieux faire que de rapporter les conjectures que forme, sur trois de ces espèces, un juge plus compétent que moi, 4e professeur Buckland, l’un des premiers zoologistes du siècle, avec lequel je me suis trouvé en correspondance. Ce savant distingué, supposant que le grès a été déposé dans un temps où, suivant l’opinion reçue, il n’existait pas sur la terre d’animaux d’un ordre supérieur à celui des reptiles, pense que parmi ceux-ci nos crocodiles et nos tortues sont ceux dont les pas se rapprochent le plus des empreintes que je lui envoyai, et en faisant des expériences sur des tortues vivantes , il s’est assuré que ces traces provenaient d’animaux de cette espèce. Quant aux marques produites par le glissement, il partage complètement mon opinion , ses tortues ayant produit presque exactement les mêmes impressions en descendant sur du sable mouillé.
<( Il y a encore quelques autres faits curieux qui se lient à ce phénomène, mais les limites que je dois me prescrire ne me permettront que de les énumérer.
« 1° Dans plusieurs cas les contre -impressions sont distinctement marquées en relief sur la surface inférieure de la couche qui couvrait les empreintes des pas, et ces saillies cor-
NOTES
respondent aux cavités de dessous aussi exactement que si elles avaient été jetées dans un moule.
« 2° Les impressions ne se trouvent jamais que sur ce que les ouvriers appellent une face d'argile, c’est-à-dire une couche dont les parois extérieures contiennent un léger mélange d’argile qui la rend plus dure que le reste du rocher, accompagnée quelquefois d’un feuillet d’argile molle dans l’intervalle entre la couche supérieure et la couche inférieure.
« 3° Toutes les empreintes sont constamment dans une direction soit montante, soit descendante, quelquefois inclinées à droite ou à gauche, mais elles ne traversent jamais la pente.
« 4° Dans la plupart des impressions on remarque que. la matière a été déplacée par les pas , et dans ce cas elle est en partie directement en bas par rapport à l’inclinaison actuelle de la carrière.
« Ces deux dernières circonstances et celles des traces faites en glissant prouvent que la couche était très -inclinée lorsqu’elle était molle, et qu’elle était en train de se former, quoique ce .soit contraire à l’opinion reçue quant à la formation du grès.
« 5° Le sable devait avoir une très-grande ténacité, et avoir même été quelquefois recouvert par un enduit dur; car dans un des échantillons conservé à Ruthwell, les ongles de l’animal ont évidemment rompu à chaque pas l’enduit supérieur.
« 0° Dans une étendue de près d’un quart de mille en longueur, il y a des couches continues de grès qui reposent sur celles où l’on trouve les empreintes, et qui ont dû être toutes déposées postérieurement au temps où ces empreintes ont été formées.
« 7° Jusqu’à présent, dans toute la profondeur où l’on a creusé la carrière, c’est-à-dire j usqu’à quarante-cinq pieds de profondeur en ligne perpendiculaire, on a toujours trouvé de semblables impressions et toutes aussi distinctes que celles qui sont proches de la surface.
« On peut conclure de ce qui vient d’être dit que l’événement, quel qu’il puisse être, par lequel les impressions ont été enterrées dans le sable , n’a pas été occasionné par une
convulsion soudaine ou isolée de la nature, mais s’est continué pendant des années, ou, pour mieux dire, pendant des siècles. Il n’a pu être causé non plus sur les côtés de la mer par la marée, qu’on ne peut pas supposer avoir monté à quarante ou cinquante pieds, ce qui, même en admettant ce point, aurait certainement effacé les impressions que les animaux auraient faites à la marée basse en mouillant la surface du sable sur laquelle elles auraient été produites1.
« Au milieu de tant de difficultés, il n’est point aisé de former même une conjecture plausible sur la manière dont le sable qui compose ce rocher s’est accumulé. Il serait pourtant important de décider si cette accumulation successive a pu être produite par ce qu’apportaient les vents violents du sud-ouest. En supposant une colline de sable formée de cette manière, une période de pluie, succédant à cette saison orageuse, l’aurait amollie et aurait séparé les particules d’argile qui devaient se trouver mêlées au sable. Le sable, par ce moyen, n’aurait pu être emporté de nouveau par le vent, et aurait, en outre, acquis une ténacité qui, comme celle du mortier, lui permettait de recevoir et de conserver toutes les impressions; si, durant ou immédiatement après cette saison pluvieuse, des animaux traversaient une colline formée de cette manière, leurs traces devaient être complètement ou en partie oblitérées. (On trouve en effet dans la carrière des traces en cet état, c’est-à-dire à demi effacées.) Mais quand la surface avait commencé à sécher, les marques de pas pouvaient y rester un temps considérable distinctement et bien marquées. En supposant à présent que les vents eussent recommencé, les sables des lieux voisins, qui n’avaient encore été fixés par aucun mélange d’argile , et qui , par leur situation favorable, se seraient soudainement amoncelés sur la colline en question, auraient formé une couche qui, tout en couvrant la surface à moitié endurcie, pouvait très-bien
1. On trouvera à la fin de cette note une observation qui permet jusqu’à un certain point de comprendre comment ces empreintes ont pu être formées et se conserver sur le sable des bords de la mer.
NOTES
ne pas s’y incorporer et ne détruire en aucune manière, par conséquent, les pas qui y étaient imprimés; supposons à présent que les vents se soient continués durant tout le temps sec de l’été, de nouvelles couches de sable, se seront réunies aux autres, pures d’abord, mais mêlées ensuite, vers la fin de la saison, de la poussière argileuse, enlevée d’un sol aride, et ce mélange aurait formé ce que les ouvriers désignent actuellement sous le nom de face d’argile , et aurait servi de nouveau , à l’aide de la saison pluvieuse, à fixer le sable et à le rendre propre à recevoir les impressions permanentes des pas des animaux. Chaque année les mêmes événements se seraient représentés et auraient produit les mêmes effets jusqu’à ce qu’au bout de plusieurs siècles ce qui avait été originairement des couches 'de sable se soit trouvé changé en grès, et que ces couches ayant été exposées , ainsi que le reste de notre globe, à des convulsions dont tout offre des preuves irrécusables , se soient enfin trouvées enterrées sous la surface actuelle du sol. »
Les révolutions qui ont donné à ces couches de grès la position qu’elles occupent maintenant ont dû probablement changer leur inclinaison, et par suite augmenter d’un côté leur élévation au-dessus du niveau de la mer ; c’est ce que paraît n’avoir pas remarqué M. Duncan quand il parle de la grande hauteur qu’auraient dû atteindre les marées pour porter de nouveaux lits de sable sur toutes les parties de la pïàge qui avaient pu recevoir des empreintes de pieds. Le glissement des pieds des tortues montre bien qu’à l’époque où les empreintes ont été laissées sur ces anciens rivages , leur surface était inclinée, mais rien ne prouve qu’elle le fût autant qu’aujourd’hui.
Un autre point sur lequel il paraît aussi ne pas avoir porté son attention, c’est sur la manière dont se sont transformées en grès les couches de sables superposées; cette métamorphose suppose nécessairement l’intervention d’eaux chargées de matières calcaires qui agglutinent et transforment en lames solides toutes ces particules incohérentes : or, cette circonstance n’est probablement pas étrangère à la conserva-
t.ion des empreintes. Tout porte à croire qu’il se sera passé, pour les dépôts anciens de Corncockle - Muir, quelque chose d’analogue à ce qui a lieu pour les dépôts qui, aujourd’hui, se forment à la petite île d’Anegada (voir plus loin, page 457), avec cette différence toutefois qu^u lieu d’appartenir à un îlot presque entièrement submergé, ils tenaient à une grande étendue de terre de laquelle les eaux pluviales détachaient les parties argileuses dont elles venaient périodiquement recouvrir le sable.
TRACES DE PIEDS DE BATRACIENS GIGANTESQUES DANS LE GRÈS BIGARRÉ DE HILDBURGHAUSEN , EN SAXE.
(Note de M. Link, lue à l'Académie des sciences, le 26 octobre 1835. )
« Le plateau de Hildburghausen , situé au pied des montagnes de Thuringe (Thuringerwald), est formé par le grès bigarré qui s’élève quelquefois en petites collines. On se sert de ce grès pour construire des bâtiments , et c’est dans une carrière exploitée à cet effet qu’un maître-maçon, nommé Winzer, a remarqué le premier, il y a un an, ces traces qui lui paraissaient extraordinaires. Il en donna avis à M. Sickler, qui en publia une description avec figure dans une lettre-à M. Blumenbach. Cette lettre parut au mois de janvier de cette année, par conséquent peu de temps après la découverte. Depuis lors on a retrouvé ces traces dans quatre carrières éloignées l’une de l’autre d’à peu près une lieue, la dernière près de la ville de Hildburghausen. Nous avons visité, M. Weiss, de Berlin , et moi, trois de ces carrières dans le mois d’août de cette année, et nous avons vu toutes les pierres à traces de pattes qu’on en avait tirées chez M. Winzer et à Hildburghausen. Voici la manière dont ces traces se trouvent :
« Immédiatement sous la surface du sol , on voit des cou-
NOTES
ch es alternantes de grès et d’argile, ayant ensemble environ dix pieds d’épaisseur. Après avoir enlevé ces couches, qui ne fournissent point de grès bon pour la bâtisse, on parvient à une couche d’un grès plus pur, dont la puissance ne surpasse pas un demi-pied (dix-huit centimètres), et qui repose sur une couche d’argile d’une épaisseur très-variable. D’abord on ne voit rien d’extraordinaire sur cette couche, sinon qu’elle a très-peu de crevasses et qu’elle paraît être d’une seule pièce. Il faut en faire arracher des morceaux et les renverser pour découvrir les traces. Elles sont toujours du côté inférieur de la couche, mais dans une grande abondance. INous en avons fait arracher deux morceaux pris au hasard , et nous avons trouvé sous tous les deux des traces bien distinctes. Ce ne sont pas des empreintes; ce sont plutôt des noyaux; car elles sont saillanles sur la surface de la pierre d’une quantité qui varie d’un demi-pouce à trois pouces (de deux à neuf centimètres).
« Il faut quelquefois nettoyer la pierre de l’argile molle adhérente pour voir bien les traces. C’est toujours le dessous de la patte, la face inférieure, qu’on voit. L’animal a donc fait l’empreinte dans l'argile (c’était probablement un marais); il est venu après un torrent de sable délayé dans l’eau ; ce torrent a couvert toute la contrée et s’est insinué dans les empreintes ; c’est pourquoi, après l’endurcissement du sable, le grès formé dans ces empreintes a dû adhérer à la couche supérieure et y produire les traces saillantes. Ce n’est que dans cette seule couche qu’on a trouvé des traces ; jamais on ne les a vues ni dans le grès supérieur ni dans le grès inférieur qu’on a exploité.
« Il est facile de distinguer les pattes de quatre espèces d’animaux différents ; mais je ne parlerai que de celles qui sont les plus communes. J’en ai presque une centaine.
« On trouve toujours deux pattes ensemble : une de derrière, la plus grande, d’environ dix-huit centimètres (six pouces) de longueur, et une de devant , presque de moitié plus petite. Elles ont cinq doigts. Le pouce est éloigné des autres quatre doigts sous un angle presque droit. Les deux
pouces d’une paire de pattes sont dirigés toujours du même côté, mais les pouces de la paire suivante sont dirigés du côté opposé : l’animal a donc marché l’amble. Un fait extraordinaire, c’est que les paires de pattes se suivent dans une ligne droite : il faut donc dire que les animaux aient marché en fauchant.
« M. Wiegmann, qui a vu la pierre couverte de traces que M. Weiss avait fait apporter à Berlin, au mois de mai, et qui en a donné une notice dans son Journal d’Histoire naturelle, range les animaux auxquels ont appartenu ces pattes dans la classe des mammifères; M. le comte de Munster, au contraire, dans la classe des amphibies. La dernière opinion me semble préférable à l’autre. Tous les mammifères à pouce éloigné des autres doigts sont plantigrades , et ici on ne voit pas le moindre vestige du tarse, même dans les endroits où l’animal paraît avoir glissé. Les batraciens ont très-souvent le pouce éloigné des autres doigts, sans tarse proéminent; les pattes de devant sont quelquefois plus petites que les pattes de derrière. Les salamandres marchent l’amble , et s’il n’y a pas de batraciens qui marchent en fauchant, les caméléons ont cette marche non-seulement sur les arbres , mais aussi sur la terre. Voici les raisons qui me font croire que les animaux dont il est question ont été des batraciens ou des sauriens gigantesques.
« Ceux qui ont vu leurs traces, surtout dans leurs gîtes, ne penseront plus à des concrétions, à des lusus naturæ, etc., qui pourraient en avoir imposé aux naturalistes. Des doigts souvent très-bien caractérisés par les phalanges ; la patte de devant toujours plus petite que la patte de derrière ; les pouces éloignés des autres doigts, tantôt dirigés d’un côté, tantôt de l’autre, d’après une règle constante ; et tout cela de la même manière dans quatre carrières assez distantes Tune de l’autre; comment serait-il possible que ces empreintes fussent produites par le hasard?
« Mais il y a d’autres empreintes dans la même pierre qui sont plus douteuses ; on y voit souvent un réseau de larges mailles quadrangulaires, à filets arrondis, dont la saillie au-
NOTES
dessus de la surface de la pierre est environ de un à deux centimètres (demi-pouce); les naturalistes les ont regardées comme des crevasses qui ont été remplies de sable de la même manière que les traces de pattes. Cependant la régularité des mailles, les filets du réseau , presque droit , l’épaisseur à peu près constante de ces filets , ne conviennent pas à l’idée de fentes ou de crevasses. On peut les comparer aux racines ou plutôt aux rhizomes d’acorus calamus , qui rampent à la surface des marais et qui , pourries et détruites, laisseraient des empreintes ensuite remplies de grès. On m’a fait l’objection que ces rhizomes ne présentent pas de véritables anastomoses, comme le fait ce réseau. Cela est bien vrai ; mais j’ai vu l’autre jour dans le musée d’histoire naturelle, galerie de botanique, à Paris, la racine d’un if (taxus) dont les branches sont greffées naturellement l’une dans l’autre de manière qu’elles forment les mailles d’un réseau. Ce qui est arrivé ici par hasard ne pourrait-il pas avoir existé en règle générale pour quelques végétaux du monde primitif ? »
M. de Humboldt, qui avait le premier entretenu l’Académie des sciences des empreintes de Hildburghausen (séance du 17 août 1835), s’était, rangé à l’opinion émise d’abord par M. Wiegmann , que les animaux qui avaient laissé ces traces de leurs pieds étaient des mammifères, appartenant probablement à la sous-classe des marsupiaux ou animaux à bourse ; seulement,, au lieu d’y voir avec ce naturaliste des Didelphes , il trouvait que la forme des pieds rappelait plutôt celle des Phalangers .
« Je sais, ajoutait-il, que quelques géologues (déterminés peut-être par la considération de l’ancienneté du grès bigarré et de l’époque comparativement récente à laquelle, suivant l’opinion commune, les mammifères auraient commencé à paraître à la surface du globe) ont été tentés d’attribuer ces empreintes à des sauriens de l’ancien monde; mais la forme charnue de la plante des pieds, la nature de la marche des crocodiles , que j’ai observée si souvent sur les plages de l’Orénoque , s’y opposent. Déjà à l’époque des monocotylédonées du terrain houiller, de grandes îles ont été à sec,
et peuvent avoir été propres à nourrir des mammifères. »
Nous croyons bien, comme M. de Humboldt, que les traces laissées dans les grès de Hildburghausen ne peuvent être attribuées à des sauriens ; qu’elles diffèrent surtout extrêmement des empreintes que forment les pieds des crocodiles, empreintes que nous avons vues nous-même bien des fois, et peut-être sur les mêmes plages où les a observées l’illustre voyageur : aussi ne serait-ce point à des sauriens, mais à des batraciens, à de grandes salamandres, que nous serions portés à les attribuer. C’est l’opinion que nous nous en formâmes en voyant les dessins que M. de Humboldt mit sous les yeux de l’Académie, et elle nous semble corroborée par l’examen que nous avons fait depuis de la figure d’une salamandre gigantesque , rapportée du Japon par M. Siebold. L’animal vit encore aujourd’hui au musée de Leyde; il serait curieux de la soumettre à la même épreuve qu’a employée avec succès M. Buckland pour la tortue, et qui lui a permis de constater la parfaite ressemblance des traces de pieds d’une tortue avec les empreintes des carrières de Corncockle-Muir.
Le dessin présentéfpar M. de Humboldt avait été fait d’après une grande pierre appartenant au musée de Berlin : or, afin d’éviter la confusion, on y avait seulement représenté les traces de la plus grande des quatre ou cinq espèces qui y avaient imprimé leurs pieds. On n’avait point figuré non plus cette espèce de réseau , attribué par M. Link à des rhizomes de plantes aquatiques ; mais les motifs de cette suppression étaient indiqués.
Postérieurement à la lecture des deux notes dont il vient d’être question, notre Muséum d’histoire naturelle fit l’acquisition d’un grand et beau morceau de grès d’Hildburghausen, à la surface duquel existent , outre l’espèce de réseau mentionnée ci-dessus, trois séries des impressions en forme de mains, ou plutôt leur contre-épreuve en relief. M. de Blainville lut à ce sujet à l’Académie une note dans laquelle il soutint que ces dernières empreintes, aussi bien que celles qui présentent la forme articulée, avaient une même origine, c’est-à-dire qu’elles étaient certainement des traces de végé-
NOTES
taux analogues à ceux que l’on a plusieurs fois rencontrés dans le grès rouge, et qu’il était impossible d’y voir rien qui pût être considéré comme la trace de pieds d’animaux marchant sur un sol mou.
TRACES DE PIEDS D’HOMMES ET D’OISEAUX DANS LE SABLE ENDURCI DE L’ÎLE D’ANEGADA L
(Extrait du Journal de la Société géographique de Londres, tome II, p. 154).
ci Dans la partie de l’île sur laquelle on débarque, on trouve la plage uniformément encroûtée d’une substance
1. L’île d’Anegada fait partie du groupe ou plutôt de la chaîne des petites Antilles, et est la plus septentrionale ; elle est fameuse par les naufrages qu’elle a causés. Yoici en quels termes en parle le père Labat, qui la vit en 1701 :
« Nous fîmes route jusqu’à un quart de lieue près de la Négade , afin de nous élever le plus que nous pourrions pour gagner plus facilement Saba, où nous devions délivrer des cuirs et autres marchandises que nous avions chargées à Saint-Thomas. Je n’ai pu juger de la grandeur de l’île Négade qu’à la vue ; elle m’a paru d’environ quatre lieues de long. Elle est extrêmement plate et basse... Il ne paraît pas cependant que la mer monte assez haut même pour la couvrir entièrement dans les plus grandes marées , quoique la plus grande partie demeure alors sous l’eau ; c’est ce qui l’a fait nommer par les Espagnols Anegada, oul’île noyée. Elle est environnée de hauts fonds sur lesquels il s’est perdu bien des navires, surtout quand la mer est agitée, et qué'par conséquent le tangage est plus grand.
« On prétend qu’un galion espagnol s’y est perdu autrefois, et qu’une grande partie du trésor, c’est-à-dire, de l’or et de l’argent dont il était chargé , fut caché en terre dans cette île , où l’on dit qu’il est encore aujourd’hui, parce que ceux qui l’avaient caché étant péris sur mer, ceux qui restèrent n’avaient pas une connaissance assez distincte du lieu où il avait été caché, pour le venir chercher et le trouver. Cet argent caché a fait perdre bien du temps à des habitants de nos îles et à nos flibustiers. J’en ai connu qui ont passé des quatre ou cinq mois à fouiller la terre et à sonder... »
grise, de nature siliceuse et calcaire, dans laquelle il y a des parties d’argile, des fragments de calcaire et des fibres végétales. Cette substance qui semble déposée par les eaux prend de la consistance, durcit, pendant le temps de la hasse mer, et contribue à accroître ainsi d’une manière lente, il est vrai, mais continue, l’étendue de l’île. On n’en trouve pas cependant du côté du nord où la violence du ressac ne permet aucun dépôt, et où, par conséquent, la terre ne gagne point sur les eaux comme cela a lieu tout le long de la côte sud. Mais il n’y a guère moyen de douter qu’à l’exception de la partie de la côte qui est tout à fait au vent, toute l’île n’ait été autrefois submergée, des empreintes de pieds humains et de pattes d’oiseaux étant visibles et parfaitement distinctes dans des parties où, aujourd’hui, il croît de l’herbe et des broussailles. Les traces de pieds humains ont été laissées par les Indiens qui visitent l’île de temps en temps, et les autres sont aisées à reconnaître comme appartenant aux mêmes espèces d’oiseaux qui la fréquentent encore maintenant. Quant à la manière dont se forment les nouvelles couches, il paraît bien évident que les matériaux en sont apportés par le courant qui balaye cette mer dans la direction de l’ouest-nord-ouest, et que le ciment qui l’agglutine n’est autre que celui que nous trouvons adhérent à. la bouche des zoophytes h »
] . U est beaucoup plus probable que ce ciment n’est autre chose qu’une substance calcaire tenue d'abord en dissolution dans des eaux minérales, et que ces eaux laissent déposer peu de temps après leur sortie sur les corps voisins, comme nous avons déjà eu occasion de le dire à propos du célèbre squelette de la Guadeloupe et des conglomérats, fort semblables à ceux de l 'Anegada, qui sont désignés par les nègres sous le nom de Maçonne-bon-Dieu. Au reste, ce ciment est bien celui dont font usage certains zoophytes, tels que les polypes, pour construire leur demeure pierreuse; mais ces animaux ne le forment pas de toute pièce, ils en prennent les éléments dans la mer ; aussi ne les trouve-t-on que dans des terres où viennent s’épancher sur les bas fonds les eaux calcaires de sources qui sont quelquefois thermales. Le père Labat , que je citais tout à l’heure, a décrit une source de cette nature qui existe à peu de distance du rivage, dans le quartier de la Guadeloupe, appelée l’Ance de Goyave. (Nouveau Voyage aux îles françaises de V Amérique , tome II, p. 303. )
NOTES