‹ Lettres sur les révolutions du globeChapitre 9 sur 73 · M. de Lamarok · texte numérisé non relu

M. de Lamarok

INTRODUCTION. — SYSTEMES

d’Esquimaux qui y naviguaient avec leurs chaloupes. Les Anglais parvinrent à prendre un de ces malheureux qu’ils eurent la barbarie de laisser mourir de chagrin, et peut-être de faim, à leur bord ; car on ne lui présentait que des aliments tout à fait différents de ceux auxquels il était accoutumé, il les refusa presque constamment, et mourut au bout de vingt jours, sans prononcer une parole. On conservait la barque et l’homme desséché, à Hall, en Angleterre, dans la salle de l’amirauté; et Maillet pousse l’ignorance jusqu’à croire que le corps de ce malheureux était tout couvert d’écailles de la ceinture jusqu’au bas, et qu’il ne possédait pas encore la voix.

Si un homme, dans le dernier siècle, avait pu sans témérité se flatter de faire aiopter une théorie de la terre , c’eût été à coup sûr notre illustre Buffon : sa situation dans le monde savant, son nom, son beau génie, tout se réunissait pour donner du poids à ses opinions. Son système cependant n’a pu être soutenu par tout l’éclat de sa gloire ; et je crains même, en cherchant ici à en donner une idée, qu’il ne paraisse trop au-dessous de son auteur.

Buffon, considérant que les six planètes connues de son temps avaient toutes une direction commune d’occident en orient, et que l’inclinaison de leurs orbites n’excédait pas sept degrés et demi, en conclut qu’une seule et même cause doit les avoir primitivement mises en mouvement; et, suivant lui, cette cause ne peut être autre qu’une comète, tombant dans le soleil et le heurtant obliquement, en aura séparé une portion assez

considérable pour former toutes les planètes connues alors, et qui, avec leurs satellites, formaient une masse1 égale a la 650e partie de celle du soleil.

Dans Pétat actuel de la science, il serait bien difficile de supposer que le choc d’une comète pût produire un pareil résultat ; et, d’après des observations récentes, ces astres paraissent formés d’une substance, beaucoup trop légère pour qu’on ait rien à en redouter de semblable. La ténuité de quelques-uns d’entre eux est même telle, que les étoiles de moyenne grandeur peuvent être aperçues au travers de leur noyau. Mais à l’époque où Buffon écrivait , on se faisait une tout autre idée de la dureté du corps des comètes. Partant d’une loi de Newton 2 sur la densité des planètes, qui doit être propor-

1. Il est important de ne pas confondre la ynasse . d’un corps avec son volume. Quand on parle de volume, on n’a jamais égard qu’aux dimensions du corps ; le volume exprime toujours la place que le corps occupe dans l’espace. La densité est plus ou moins grande, selon que la matière du corps est plus ou moins serrée ; c’est elle qui* détermine sa pesanteur. La masse dépend à la fois et du volume et de la densité; elle est représentée par le poids. Deux corps de même poids ont nécessairement même masse. Une livre de bois offre autant de masse qu’une livre de duvet ou une livre d’or ; maïs comme le bois est beaucoup plus dense que le duvet, et beaucoup moins que l’or, la livre de bois a un volume beaucoup moins grand que la première, et beaucoup plus considérable que la seconde.

Le soleil est un million de fois aussi volumineux que la terre ; mais comme sa densité n’est que le tiers de celle de notre planète, sa masse n’est que de trois cent trente mille fois plus grande.

2. Newton n’a en réalité énoncé aucune loi précise ; il est possible, dit-il (de Mundi systemate ), que, faute de chaleur, les planètes les plus éloignées du soleil soient privées de substances métalliques et des minéraux les plus denses que l’on rencontre sur notre terre. Les planètes Vénus et Mercure seraient au contraire condensées et coagulées par la chaleur qu’elles reçoivent. Il s’agit, on le voit d’une pré-

INTRODUCTION. — SYSTÈMES

tionnelle à leur distance du soleil, et l’appliquant mal à propos aux comètes , on trouvait pour certaines d’entre elles une densité énorme. Celle de '1680, par exemple, qui passa si près du soleil qu’elle n’en fut quelque temps éloignée que de la 6e partie du diamètre de cet astre, aurait dû être, d’après cette loi, volume pour volume, 28 mille fois plus pesante que la terre, et \\% mille fois plus pesante que le soleil; de sorte que cette comète, en ne lui supposant que la 4 00e partie du volume de la terre (ce qui en fait une excessivement petite comète) , aurait encore eu une masse égale à la 900e partie de celle du soleil. Il est donc évident que cette comète, toute petite qu’on eût pu la supposer, aurait été capable, vu l’extrême vitesse avec laquelle les corps célestes se meuvent dans le voisinage du soleil, d’en détacher une masse égale à la 650e ou au moins à la 900e partie de cet astre.

p’après les notions nouvellement acquises sur la ténuité du corps des comètes, leur chute dans le soleil, quand même elle aurait lieu , ne serait pas suivie des accidents qu’un grand nombre d’astronomes avaient supposé jadis devoir l’accompagner. Mais une comète peut-elle tomber dans le soleil ? Pour peu qu’on examine leur cours, on se persuadera qu’il est presque nécessaire qu’il y en tombe quelquefois. Celle de 1680

somption indiquée en passant, qu’il »ne faut pas transformer en loi précise.

Remarquons en outre que la chimie est une science toute moderne, et que les auteurs les plus illustres du xvne siècle doivent être consultés avec une grande défiance lorsqu’ils la font intervenir dans leurs raisonnements.

en approcha si près, qu’à son périhélie elle n’en était pas, comme nous venons de le dire, éloignée de la 6e partie du diamètre solaire ; et si elle revient, comme il y a apparence, en $$55, elle pourrait bien tomber cette fois dans le soleil : cela dépend des rencontres qu’elle aura faites sur sa route, et du retardement qu’elle a souffert en passant dans l’atmosphère du soleil 1.

En suivant les idées de Buffon, supposons donc avec lui qu’une comète en heurtant le soleil a pu en détacher la 050e partie de sa masse : cette partie ne sera pas, comme on pense, à l’état solide ; mais, liquéfiée par la chaleur, elle s échappera sous la forme d’un torrent, dont les parties les plus denses se sépareront des moins denses, et formeront, par leur attraction mutuelle, des globes de différentes matière. Saturne, composé des parties les plus grosses et les plus légères, se sera le plus éloigné du soleil ; ensuite Jupiter, qui est plus dense que Saturne, se sera moins* éloigné ; et ainsi de suite pour Mars, la Terre, Vénus et Mercure.

Mais ce n’est pas tout : Inexpérience nous montre journellement que si le coup qui sépare d’un corps une partie de sa masse le frappe dans une direction oblique,

1. Si la comète était arrêtée brusquement en un point quelconque de son orbite, l’attraction la précipiterait en ligne droite sur la masse du soleil dans laquelle elle viendrait s’engloutir. Cette chute directe est empêchée par la vitesse acquise sous l'influence de laquelle la comète s’éloignerait indéfiniment. La combinaison des deux mouvements produit la rotation dans un orbite d’autant plus rétréci, que la vitesse primitive est moins considérable. Toute diminution survenue dans cette vitesse change donc les dimensions de l’orbite, et tend à lui fair6 rencontrer le globe solaire.

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la partie séparée s’échappe en tournant sur elle-même jusqu’à ce que l’attraction Fait ramenée à la surface du sol. C’est ce qui est arrivé aux planètes; mais comme la force centrifuge les retient à distance du soleil , elles conservent, tout en faisant leur révolution autour de cet astre, le mouvement de rotation sur ellesmêmes, qui nous donne les alternatives du jour et de la nuit.

Poursuivons, et passons à la formation des satellites : « L’obliquité du coup a pu être telle, qu’il se sera séparé du corps de la planète principale de petites parties de matières qui auront conservé la même direction que la planète même : ces parties se seront unies, suivant leurs densités, à différentes distances de la planète, par la force de leur attraction mutuelle; et en même temps elles auront suivi nécessairement la planète dans son cours autour du soleil, en tournant elles-mêmes autour de la planète, à peu près dans le plan de son orbite. On voit bien que ces petites parties que l'obliquité du coup aura séparées sont les satellites. Ainsi, la formation, la position et la direction des mouvements des satellites s’accordent parfaitement avec la théorie. »

Buffon, ayant expliqué ainsi la formation des planètes et de leurs satellites, entre dans des détails assez étendus sur le temps qui a dû être nécessaire à chacun des corps de notre système solaire pour passer de l’état d’incandescence 1 où ils se trouvaient au moment de leur formation, à une température qui les rende habitables.

1. I/incandescence est l’état d’un corps chauffé jusqu’au blanc.

Nous ne suivrons pas notre grand naturaliste dans ses conjectures sur ce sujet; on trouvera dans les notes à la fin de l’ouvrage 1 un énoncé des résultats auxquels il fut conduit pour chacune des planètes et de leurs satellites; tous sont défectueux, et quelques-uns totalement opposés à ce que la théorie de la chaleur, créée de nos jours par M. Fourier, nous a appris de positif sur le même objet.

Je termine en exposant les opinions de Buffon sur la formation successive des mers et des terres.

La température élevée du globe terrestre pendant son état de fluidité, et même longtemps après sa solidification, ne permit pas à l’eau contenue dans l’atmosphère de tomber à sa surface; mais quand, par la suite des siècles, les pôles commencèrent à se refroidir, l’eau y tomba, et il se forma, aux environs de chaque pôle, de vastes mers qui furent le résultat des pluies continuelles que l’attiédissement de ces régions y provoquait.

Il se forma, par la même raison, sur le sommet de toutes les montagnes un peu élevées, des lacs ou grandes mares qui se sont depuis écoulées sur les terres basses. Quant aux mers polaires, elles s’étendirent sur la surface du globe à mesure que son refroidissement graduel le permit, tandis que les lacs des montagnes formaient des bassins et de petites mers intérieures dans les parties du globe auxquelles les grandes mers des deux pôles Savaient pas encore atteint. Ensuite les eaux continuèrent à tomber, toujours avec plus d’abondance,

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