White Lias
Le Jiirav 1}
Respectant, et à juste titre, les travaux « Of the Fathen' of English Geologyrt, ies géologues anglais et notamment Cony* beare, Fitton, Sedgwick, Buckland, J. Phillips, Lyell, de la Bêche, Murchison, E. Forbes, etc., se sont toujours exclusivement servis de Fexpression Oolitic^ se contentant seulement de perfectionner les subdivisions de Smith et réunissant le Lias à la formation Oolitique dont il est un membre , au lieu de former un système à paît , comme on l'avait d'abord pensé.
Cette unanimité d'opinion des géologues de la Grande- Bretagne n'a pas reçue la plus légère atteinte et jusqu'à présent tous les travaux géologiques (Memoirs , Maps, Text- Books^ etc.) publiés par les Anglais ne renferment que l'expression OoKie ou Oolitic System ; ne se servant du mot Jt^ mssic que comme synonymie et par déférence pour les géologues du Continent, et encore n'y a-t-il que Murchison et de la Bêche , c'est-à-dire les deux géologues anglais les plus cosmopolites, qui aient osé se servir, presqu'à la dérobée, de ce mot de Jurassic. En agissant ainsi , les géologues de l'Angleterre sont logiques et suivent les véritables principes de la géologie pratique et positive.
Les géologues du Continent ont reconnu ce membre important des Terrains Secondaires de Werner avant William Smith, et dès 1795 de Humboldt l'a désigné sous le nom de Calcaire du Jura (voir, Appendice B.) ; seulement au lieu de chercher à décrire et à établir des divisions dans cette formation du Jura, on a continué à s'occuper de géologie géographique, se laissant devancer dans l'étude des couches par ce modeste et vénérable «Strata Smith y>^ qui le premier a été «Me great original discoverer Tf> de ce nouveau monde dont on ne connaissait que le nom sonore de Calcaire du Jura; exactement comme aujourd'hui les géographes se servent du nom de Polynia sea pour désigner une partie de notre globe qui assurément leur est plus inconnu que les pays qui sont dans la Lune.
Les beaux résultats obtenus par Smith n'ont pas tardé k être connus sur le Continent, et on a cherché de suite à les
4 Le Jura.
appliquer, essayant de synchroniser les groupes de roches de France, de Suisse, de Belgique et d'Allemagne avec ceux d'Angleterre. Seulement là s'est borné l'imitation, on a bien voulu reconnaître le Porlland Rock et le Combrash^ mais on ne veut pas de YOolUf^: System , conservant le nom de Calcaire du Jura^ ou comme l'on dit plus généralement de formation jurasHique. Pour être logique , du moment que l'on admettait la classification de Smith , il aurait fallu se servir de l'expression formation oolitique , et abandonner le Calcaire du Jura ; ou bien, si l'on voulait à toute force conserver le Calcaire du Jura , on aurait dû étudier et décrire à fond les strates du Jura (voir, Appendice G.) et les substituer aux types anglais. Mais au lieu de ces deux alternatives, on a préféré prendre un moyen terme , qui viole la logique , cela est vrai ; et surtout qui fausse la méthode en géologie stratigraphique , ce qui est encore plus grave. Vous donner les raisons qui ont amené ce triste résultat, serait assez difficile et surtout assez délicat, car il faudrait y faire entrer des considérations de nationalité, qu'il vaut mieux laisser dans l'ombre.
Cependant je ne doute pas que les temps ne sont pas éloignés, où cette anarchie cessera d'exister. L'expression de Calcaire du Jura proposée par de Humboldt, restera, et je n'ai pas la moindre inquiétude , sur l'avenir de la classification et de la description des strates du Jura, comme devant servir de type principal pour cette période de l'histoire de notre globe.
Si vous fixez quelques instants vos regards sur l'excellente et belle Geological map of Europe que Sir Roderick I. Murchison vient de publier, 1856, vous verrez que les Monts Jura occupent une des plus importantes positions que l'on puisse imaginer pour établir des comparaisons entre les formations oolitiques des diverses contrées de l'Europe. Par Besançon et les collines de la Haute-Saône, le Jura se lie aux plateaux de la Lorraine et de la Bourgogne , c'est-à-dire au bassin géologique qui comprend Paris et Londres. Par la Perte du Rhône et Grenoble il se rattache aux Alpes maritimes et aux Gévennes,
Le Jura. 5
c'est-a-dire , au bassin méditerranéen. Par Baden et le Sault du Rhin , il se lie à TAlbe wurtembergeoise et à la Franconie, c'est-à-dire au bassin géologique qui comprend TAllemagne et la Pologne. Enfin il touche aux Alpes savoyardes et forme aux pieds des Alpes suisses une espèce de ceinture avec des plis disposés comme les gradins d'un cirque gigantesque bâti en face de la Jungfrau et du Tœdi, exprès, dirait-on, pour permettre aux touristes d'admirer ces colosses de la création alpine.
Placé ainsi au centre de l'Europe, le Jura possède en outre le rare avantage de former un groupe orographique complètement isolé et dont les formes sont entièrement différentes et distinctes de celles d'aucune autre chaîne de montagnes qui se trouvent en Europe. Cette orographie jurassique, résultat forcé, pour ainsi dire, du groupement de ses strates oolitiques, a vu tous ses mystères successivement dévoilés par mon très regrettable ami Jules Thurmann, dont la perte prématurée et encore récente a jeté le deuil dans le cœur de tous les amis du terrain jurassique.
Jusqu'à présent, du moins, il n'y a que l'Amérique du Nord qui présente des chaînes de montagnes ayant une orographie analogue à celle du Jura. Encore est-il difficile de juger, et j'ajouterai impossible de préciser, le degré d'analogie et de comparaison que l'on peut établir entre l'orographie des AUeghanys , des Monts Ozarkes et des Monts Jura ; — par la raison fort simple qu'on ne possède encore aucune carte topographique ayant même quelque apparence de précision des Alleghanys et des Ozarkes Mountains ; et que, sans carte topographique très détaillée, il est de toute impossibilité de faire de l'orographie. Les courses et les études que j'ai faits dans ces deux groupes de montagnes américaines m'ont laissé l'impression, que l'orographie des Alleghanys est beaucoup plus compliquée et celle des Ozarkes plus simple que les formes orographiques du Jura. Pour me servir d'expressions rendues classiques depuis la publication, en 1832, des Soulèvements jurassiques du, Porrentruy de Thurmann , je dirai que les Ozarkes
G Le Jura.
Mountains ne présentent guère que des voûtes ou ploiements, avec ou sans ruptures; tandis que les Alleghanys sont composés d'une série de chaînes parallèles ou s'imbriquant les unes à côté des autres , et dans chacune desquelles il y a un tel luxe de ploiements^ contournements , de voûtes brisées, de créts, dé cirques f etc., que Thurmann en aurait créé des Soulèvements du dixième et douzième ordre : chacune de ces chaînes étant d'ailleurs séparées par de magnifiques vallées longitudinales, vallées qui conmiuniquent entre elles par des cluses ou vallées transversales qui ne le cèdent en rien comme grandeur et pittoresque aux célèbres cluses de JUoutier entre Delémont et Moutier-Grandval. Excusez-moi pour cette disgression américaine ; mais il est difficile de ne pas parler de ce beau pays lorsqu'on l'a vn et habité.
Par suite de sa position même entre les bassins Paris- Londres, méditerranéen et germanique, la formation oolitique du Jura participe des caractères propres aux strates jurassiques de la France , de l'Angleterre et de l'Allemagne ; et l'on peut diviser les Monts Jura en trois régions qui correspondent à ces trois bassins géologiques. Par cette division je ne veux pas dire que le Jura ne possède pas un type à lui particulier; seulement je pense que ce type va en se rapprochant des types germanique , anglo-français et méditerranéen suivant que Ton étudie les parties du Jura qui touchent au canton de Schaffouse , au département de la Haute-Saône ou au département de l'Isère. Mais, me demanderez-vous , ce type particulier des strates oolitiques du Jura a-t-il été déjà décrit et présenté d'une manière catégorique et claire à l'appréciation des géologues ? Non , vous répondrai-je , et dans l'état actuel des recherches et études géologiques publiés sur le Jura , je ne crois pas qu'il soit encore possible de l'établir *). Bien plus on ne possède pas encore des descriptions systématiques et en rapport avec la science actuelle de ces trois régions ; régions -qui
^) C'est précisément sur cette absence de description générale , systématique et détaillée des strates du Jura , que s*appuient les partisans des classifications, dites anglaises, pour expliquer leur r éjection des classifications partielles proposées par Thurmann , Gressly et moi. Je me contenterai
Le Jura. 7
sont : l"" La région franc-comiotse comprenant la partie du Jura située dans le polygone formé par une ligne qui passerait par les villes de Bourg-en-Bresse, Dôle, Besançon, Montbéliard, Ferrette , Laufon , Soleure , Bienne , St.-Imier , Maiche , Champagnole, Moirans et Bourg. Gomme vous le voyez, cette région franc-comtoise ne correspond pas précisément à la province de Franche-Comté , mais elle en occupe une grande partie et s'étend dans l'ancienne Evéché de Bâle et la Bourgogne. 2"* La région argovienne, comprenant tout ce qui se trouve au nord de la région franc-comtoise , et qui renferme surtout le canton d'Argovie et une partie de ceux de Bâle, Soleure, Zurich et Schaffouse ; enfin 3"" la région vaudoise^ comprenant tout ce qui est au Sud-Est de la région franc-comtoise, étant limitée au Sud et à FEst par une ligne que Ton tirerait de Bienne à Neuchâtel, Gex, la Perte du Bhône, Belley, Pont-d'Ain et Bourg; et enveloppant par conséquent non seulement le Jura vaudois proprement dit , mais tout le canton de Neuchâtel , une partie de celui de Berne (Chasserai) et une grande partie des départements français du Doubs , du Jura et de l'Ain.
Bien entendu que les limites de ces trois régions ne sont qu'approximatives et nullement mathématiques. La région argovienne a déjà été le théâtre de bonnes observations, et il me suffira de nommer les observateurs pour vous en faire sentir toute l'importance; ces géologues étant: Mérian, Rengger , Gressly , Mousson et Rominger ; mais jusqu'à présent aucun travail d'ensemble n'a été fait sur cette région. Pour la région vaudoise, non seulement on ne possède pas de travail d'ensemble , mais bien plus on a guère que de légères esquisses et des notes, bonnes sans doute, mais peu complètes et embrassant seulem^it des petits coins de cette région. Quant à la région franc-comtoise, on est plus riche en observations. D'abord charbaut a commencé, en décembre 1818, un essai de classification
de répéter mon observation déjà eitée précédemment : puisque vous rejetez nos classifications , alors rejetez aussi le mot jurassique , et tout sera pour le mieux ; tous aurez la classification anglaise de VoolUie System que vous établirez sans conteste sur toute l'Europe et le monde entier.
8 Le Jura.
pour les environs de Lons-le-Saunier; Thunnann a débrouillé les strates de Porrentruy , du canton de Soleure et d'un'e partie du département du Doubs (voir, Appendice D.) ; Gressly a complété Thurmann pour le canton de Soleure et même pour le Jura bernois ; et eniSn Parendier et Pidancet ont fait connaître les strates des environs de Besançon. Venu après ces savants et excellents géologues , j'ai essayé de coordonner leurs observations, et de là la publication en 1848 des Recherches géologiques sur le Jura salinois , travail que j'aurais dû intituler Recherches géologiques sur le Jura franc^comtois , car il embrasse précisément toute la région que je désigne actuellement ainsi. Ce mémoire dont je me suis rendu coupable, tout incomplet et imparfait qu'il est, présente-t-il une description systématique en accord avec les faits pour les strates jurassiques de la région franc-comtoise? Ce n'est certes pas à moi de vous répondre; Thurmann, qui le jugeait avec toute l'indulgence d'un ami et d'un maître , le recommandait volontiers , et c'est d'après ses avis que Studer et Escher de la Linth pour leur Carte et Description géologique de la Suisse^ Bronn dans son Lelhœa geognostica , et Fraas dans son Versuch einer Vergleichung des Deutschen Jurais mit dem Franzosischen und Englischen , ont bien voulu s'en servir.
Dans ces Recherches géologiques sur le Jura salinois (voir : Mémoires de la Société Géologique de France, 2* série , tome troisième, 1*' partie. Paris 1848) je donne à la fin de la description du terrain jurassique , page 116, un Xableau stratigraphique des étages, groupes et sous-groupes de ce terrain. Ce tableau est exact quant à la superposition des strates, à l'arrangement des étages, et même quant à la réunion des assises par groupes. Je ne vois guère de modification à introduire dans les groupes , que pour le Lias Inférieur et le Lias Moyen , où j'admets entièrement la justesse de votre observation , savoir : que j'ai eu tort de comprendre dans le Lias Moyen les Marnes de Balingen, cette subdivision appartenant au Lias Inférieur. Mais il y a dans ce tableau une partie que je désire modifier profondément et que je regarde comme très défectueuse, c'est la partie délicate et si controversée des dénominations des groupes et sous-groupes. Si
Tal
TaAl
(voir: Recherc
Groupe poi
jg 1 Groupe kina
So S* J Groupe séq
es <A i H f
Groupe cor
^% (Argovien ^u {Marnes oxf H*§ Iper oolitiqi
Gornbrash g, ^ i Forest Mar!
!g I Great ooliti o'S (Marnes véfl o*a I Calcaire à 5 I Calcaire laa
Oolite ferri
Lias Supéri
te
Lias Moy
Lias Inféri<
Keuper
SI
g ir
et
m ra
et
gï
le
ja pï
dr
un
ga tr<
Le Jura. 9
VOUS me le permettez , je vais entrer dans quelques explications et considérations sur ce sujet ; mais tout d'abord je vous introduis le nouveau tableau que je propose actuellement et que je mets ici en regard de l'ancien (voir le tableau Nr. 1 en face).
A l'inspection de ce tableau , vous voyez que je remplace beaucoup d'anciennes dénominations , que le temps a rendu populaires , par de nouvelles tirées surtout de localités franc-comtoises. Une pareille substitution ne peut se faire que pour des motifs très graves , et ce sont en effet des considérations de cette nature qui m'ont dirigé dans cette voie de réforme radicale.
Les noms de groupe Portlandienj groupe Kimméridien^ Kellovient Combrash, For est Marble et Great oolite^ entraînent avec eux l'idée d'un synchronisme et d'un parallélisme avec les dépôts d'Angleterre qui portent ces mêmes noms. Si le synchronisme existait réellement entre ces couches du Yorkshire, du Gloucestershire , de l'Oxforshire , du Wilts , de Portland , et celles que l'on a désigné ainsi aux environs de Porrentruy , de Besançon et de Salins , évidemment il n'y aurait aucune raison de les changer , et l'on aurait au contraire le plus grand avantage à s'en servir, afin de conserver à la classification des strates , une simplicité très désirable , mais qui , je le crains , n'est pas possible. Malheureusement ce synchronisme n'existe pas, pour les unes de ces dénominations, et pour d'autres il est extrêmement douteux. Ainsi le groupe Portlandien ne correspond pas au Portland stone , et de même le groupe Kimméridien ne correspond pas au Kimmeridge clay ; et s'il me fallait aujourd'hui synchroniser ces groupes et subdivisions du Jura avec celles du Dorsetshire , je pense que l'on aurait ceci :
Jura franc-comtois. Jura du Dorsetshire.
Groupe Porllandien. j Ç/'«a''-e« Porllandiens .... Purbeck beds.
( Marnes portlandiennes. ) ,> ., , * , n t ' 1 ' ^ .j. } Portland stone.
,. ^. .... t Calcaires kimméridiens. )
Groupe Kimméridien. J . . , . .... ' . . . ,
( Marnes kimméridiennes . . . Kimmeridge clay.
Vous arriverez à ce résultat en lisant, d'abord : le mémoire d'Eward Forbes , intitulé : On the succession of strata afid distribution of organic Remains in Dorsetshire Purbecks (in Jameson's Journal for 1850, vol. 49 page 391); ceux de Fitton, Buckland et
10 L.e Jura.
de la Bêche publiés dans les Geological Transactions , et dans les Memoirs of Ihe Geological survey ; puis en les comparant à ma description du Jura salinois ; et aussi en consultant les listes de fossiles de Morris, Catalogue of British fossils ^ et envoyant les espèces des environs de Salins, de Besançon et de Porrentruy déjà figurées et décrites dans la PaUontobgie française , Terrains jurassiques , de d'Orbigny.
Obligé par Terreur ou le doute de supprimer ces dénominations anglaises pures de Combrash et de Great Oolite^ ou anglaises francisées de Portlandien et de Kimméridien^ j'ai préféré leur substituer tout simplement des noms de localités du Jura. Thurmann dans les dernières années de sa vie, 1853 — 54 et 55, se servait du mot Portlandien pour désigner toutes les strates du Jura qui se trouvent au-dessus du Corallien^ subdivisant ce groupe en trois sous-groupes qu'il nommait Virgulien^ Ptérocèrien et Astartien, eux-mêmes subdivisibles en plusieurs faunes particulières. Ces dénominations tirées de fossiles caractéristiques : Exogyra virgula^ Pteroceras oceani et Astarte mininiay entraînent à des objections encore plus nombreuses que les dénominations anglaises ; car les fossiles ne sont pas internés invariablement dans le même groupe de strates, ils sortent de ces strates s'élevant ou descendant dans des strates d'âges différents ; et cela a lieu non seulement pour des localités situées à de grandes distances les unes des autres , mais aussi sur un même point donné ; et pour montrer par un exemple la vérité de ce fait , je dirai que \ Exogyra virgula descend dans la Haute-Saône (Gray) dans tout le groupe Ptérocèrien,
J'ai dû supprimer aussi pour cette dernière raison les noms de Calcaires à Gryphées arquées. Calcaire à Bélemnites, Marnes à Am. amaltheus^ etc. . . De plus, j'avais introduit dans mon tableau de 1848 plusieurs noms latins de localités avec la terminaison en ien, tels que Lœdomen, Séquanien, Vésulien^ que je ne conserve plus ; car on a tellement abusé de ces noms en ien qu'il s'écoulera de nombreuses années avant que les géologues soient tentés d'adopter de nouveaux noms ayant cette terminaison. Ce n'est pas que l'idée en soit mauvaise, au contraire, je la crois
Le Jura. 1 1
excellente ; et Ton ne peut nier que les dénominations de Silurkm, Dévonien^ Néocomien^ Oxfordien ont rendus de grands services à la géologie.
Comme vous le savez, sans doute, les premiers noms ayant une terminaison en im ont été introduits en 1829 par Alexandre Brongniart dans son Tableau des terrains qui composent Vécorce du globe. Il est vrai qu'il faut ajouter que, d'Omalius d'Halloy avait déjà depuis plusieurs années introduit les noms de Pénéen et dAmmonéen avec la terminaison en éen et non en ien. Composée de dénomination , dérivées du grec et du latin , cette classification n'a pas été adoptée , ni dans son ensemble , ni dans ses détails; cependant les dénominations de Portlandien et de ilfarnes oxfordiennes apparaissent pour la première fois dans ce Tableau des terrains, ainsi que le Kimmeridge clay que Brongniart appelle Marnes havriennes et que Thurmann en 1832 a changé en Marnes kimméridiennes.
Thurmann qui était un élève de Brongniart dont il avait suivi les cours au Jardin des Plantes , entrevit toute l'importance de cette terminaison euphonique et d'une prononciation facile, et non seulement il créa les désignations de Kirnméridien et de Corallien^ mais aussi ce fiit , grâce à lui et à sa théorie orographique du Jura, que ces noms & Oxfordien, Corallien, Kirnméridien et Portlandien , sont devenus si populaires. J'admets que les noms de Kirnméridien et de Portlandien ne sont pas parfaitement exacts dans le sens qu'on les a appliqués en France et en Suisse ; mais cependant on ne peut nier qu'ils ont rendu des services, surtout au point de vue de la belle classification orographique de Thurmann. Quant aux noms Oxfordien et Corallien, ils sont excellents et resteront, malgré amis et ennemis.
Poursuivant cette méthode, Thurmann a eu l'honneur de créer le mot iV^ocomtcn en octobre 1835, et ce nom, fruit de méditations profondes et qui porte l'empreinte de l'homme original et du philosophe qui voit l'avenir d'une science , a rendu les plus grands services à la stratigraphie.
A ce sujet je tiens à rectifier quelques notions qui se sont glissées dans un ouvrage important et très populaire, et que
12 Le Jura.
chacun estime à juste titre , comme un des plus beaux et des meilleurs travaux qui aient encore été faits en géologie. Si Thurmann eût vécu , je sais qu'il avait Tintention d'opérer ces rectifications et il Teût fait sans doute beaucoup mieux que moi ; mais comme son élève de prédilection , je me crois obligé à ne pas garder le silence plus longtemps.
C'est du célèbre ouvrage intitulé : Histoire des progrès de la géologie par d'Archiac , dont je veux parler. Il y a dans le tome quatrième à trois endroits différents les passages suivants ; page 103: «Lorsqu'il signala, en 1835, le calcaire jaune de Neu- « châtel, M. de Montm'ollin jugea avec beaucoup de sagacité « que, d'après ses fossiles, ce devait être un dépôt contempo- « rain du sable vert d'Angleterre ; mais cette indication précieuse « fut perdue pour les successeurs de ce savant modeste , les- « quels , croyant à la découverte d'un nouvel horizon géognosti- « que , s'empressèrent de lui donner im nouveau nom , celui de i^ terrain néocomien;» page 551. «Dans un autre mémoire, « ptiblié en 1836, M. Thirria a décrit sous le nom, de terrain i< jura-crétacé un ensemble de couches qui recevait dans le « même temps d'un géologue suisse celui de terrain néocomien, « nom qui a prévalu et que nous avons adopté , quoique de- « venu impropre, comme toute désignation locale établie sur « une connaissance incomplète des faits ; » page 556. « M. de « MontmoUin qui, le premier, donna une description détaillée « et suffisanunent complète de ces couches crétacées infé- « rieures aux environs de Neuchâtel , fut aussi le premier qui, « quelque temps après, indiqua leur véritable place dans la « série; mais il oublia une chose, sans doute fort insignifiante « en elle-même , quoiqu'elle dût lui enlever pour bien des per- « sonnes le mérite de sa découverte : ce fut de lui donner un « nom particulier. Un autre géologue s'empressa de réparer « cette inadvertance et l'introduction dans la science du mot «néocomien valut à son auteur presqu'autant d'honneur, que « s'il eût démontré le fait. » M. d'Archiac finit enfin dans les dernières pages de ce volume par nonmier l'audacieux, qui a eu l'idée saugrenue de créer le mot Néocomien, et il dit.
Le Jura. 13
page 559 : « Ce fut à la réunion de la Société Géologique <( des Monts Jura, tenue à Besançon au mois d'octobre 1835, « que M. Thurmann proposa de donner , au moins provisoire- « ment, le nom de terrain néocomien (neocomiensis ou de Neu- « châtel) à l'ensemble des couches que venait de décrire M. « de Montmollin. Il indiqua en même temps ses rapports avec « les dépôts contemporains du Jura français , comme avec une « partie de ceux qu'il avait observés à la Perte du Rhône. (( Yoltz , en cherchant à motiver la nouvelle dénomination , fit « voir que celle de terrain crétacé du Jura employée par M. de « Montmollin , était aussi impropre que celle de terrain jura- « crétacé, proposée par M. Thirria ; mais il résulte de cette dis- « cussion , qu'elle n'aurait certainement pas eu lieu , si la for- « mation crétacée d'Angleterre , et surtout la faune du grès « vert inférieur, eût été alors mieux connu des géologues du « Continent. »
Je déplore d'avoir à rectifier ces passages , car j'ai la plus haute estime pour tous les travaux de celui qu'on pourrait appeler ajuste titre, par la profondeur, le nombre et l'étendue de ses recherches le Bénédictin de la géologie. Si ces remarques étaient dirigées contre moi , certainement je ne répondrais rien, car j'aime et j'admire trop les travaux de M. d'Archiac pour ne pas laisser passer quelques inexactitudes souvent involontaires et inévitables dans des recherches aussi ardues et difficiles; mais ici il s'agit de l'ami absent, enlevé subitement au milieu de ses travaux, et qui est mort, on peut le dire, le marteau à la main et ayant le regard fixé sur le Jura dont il venait d'arracher les derniers secrets.
Thurmann n'a jamais , ni dans ses écrits , ni dans ses paroles, cherché à diminuer le mérite de la belle découverte de de Montmollin; au contraire, il la regardait comme une des conquêtes les plus importantes de la géologie continentale ; et en proposant le mot Néocomien , il n'a eu pour but que de concilier les prétentions rivales de de Montmollin et de Thirria, qui désignaient le même terrain sous deux noms différents ; et en même temps qu'il poursuivait sa méthode d'introduction de noms
t4 Le Jura
euphoniques et de types propres aux Monts Jura. La modestie du géologue pratique , qui a vécu , bien plus dans les gorges et les ravins des montagnes qu'au milieu des Musées et des réunions des savants des grandes villes , était profondément empreinte dans le caractère de Thurmann ; personne n'a eu moins de prétentions que lui ; et d'ailleurs ses découvertes sur le Jura le placent assez haut dans la science pour que la création du mot Néocomien ne lui soit pas reproché avec tant de persistance.
De MontmoUin lui-même a reconnu cette supériorité des travaux de Thurmann sur le Jura, et dans sa Note explicative et Carte géologiqm du canton de Newhdtel publiée en 1839, dans le tome II des Mémoires de la société des sciences naturelles des Neuchâtel, il a adopté la classification des strates du Jura tel que Thurmann l'a proposé, et bien plus il s'est servi des mêmes couleurs pour représenter les formations. Si le nom de de MontmoUin est à jamais attaché au Calcaire jaune et aux Marnes bleues de Neuchâtel, celui de Thurmann est sculpté au sommet de toutes les montagnes qui s'étendent de Regensberg jusqu'à Bellegarde ; et il est buriné sur tous les marteaux des géologues jurassiens.
Lorsqu'il a proposé en 18351e mot Néocomien ^ Thurmann avait étudié à fond ce terrain depuis plusieurs années , et quoiqu'il ne connut pas l'Angleterre pour l'avoir visité, mais seulement par les travaux de Conybeare, de Fitton, de Buckland et de J. Phillips, il vit, avec ce coup-d'œil de géologue pratique, qu'il possédait à un si haut degré , que ces couches de Neuchâtel représentaient un nouveau terme dans la série stratigraphiqus , horizon géognostique qui n'existait pas en Angleterre , ou qui y était représenté par des formations mal définies^ complexes et ayant un type excèptûmneL En effet , c'est-ce qui arrive , le Lou)er green sand d'Angleterre n'est nullement l'équivalent du Néocomien, c'est à peine s'il peut se synchroniser avec la partie supérieure du Néocomien , c'est-à-dire avec ce que de MontmoUin a appelé : Calcaire jaune supérieur, comprenant des calcaires verdâtres, bleuâtres ou rougeâtres , et le Calcaire jaune proprement dit. Mais les marnes bleuss que j'ai appelé Marnes dHauterive et qui ren-
Le Juri.
ferment tant de fossiles, le Calcaire jaune inférieur , la Limonitede Boucherons et de Métabief et les Marnes gypsiféres bleues sans fossiles , c'est-à-dire le Néocomien Inférieur et Moyen n'ont pas de représentants marins en Angleterre. Des recherches faites pendant ces dernières années dans le Jura , notamment par le Prof. Lory de Grenoble, Pidancet et Chopard de Besançon, ont montrés que ce que j'appelais les Marnes bleues sans fossiles 9 possèdent des fossiles et que ces fossiles appartiennent à des genres d'eaux-douces ou terrestres. Il est vrai que ces fossiles sont rares , petits et pas très bien conservés ; cependant tels qu'ils sont , ils constituent un fait , et un fait précieux pour établir le synchronisme des couches du Jura avec les formations anglaises. Il paraît presque certain aujourd'hui que ce synchronisme est le suivant :
CD
Jura*
Recherches géologiques sur le Jura salinois, 1848.
Néocomien Su- < 6. Calcaires blancs . .
périeur . . ( 5. Calcaires à grains verts
I Néocomien * (4. Marnes d'Hauterive Moyen
'Néocomien Inférieur . .
Angleterre.
Index of the geological Survey, 1856.
Lower green sand (parties inférieures) J o
j4. «t«iicouxxauvciiYc . jweald clay . .(3. Calcaire jaune . . . f ''