‹ Lettres sur quelques cantons de la SuisseChapitre 10 sur 37 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

A MA FEMME

Berne, ce 15 août.

Fête célébrée pour l’anniversaire de la bataille de Laupen ; réflexions à ce sujet.

J E me dispose à partir pour Thun , et je ne puis cependant n’éloigner de Berne , sans te faire le récit d’une cérémonie dont je viens d’y être témoin et qui m'a vivement touché. La république de Berne célèbre aujourd’hui Panniversaire de la bataille de Laupen , * lune de celles qui contribuèrent le plus à honorer ses armes et à affermir son indépendance. Dès hier, j’avois été témoin des préparatifs de cette fête, sur le vaste préau où le

* La bataille de Lauper se livra le 21 juin 1339; j'ignore par quelles raisons l'anniversaire en a été remis au 15 août.

peuple de Berne s'exerce au tirage à la cibe; des chœurs de musique guerrière préludoient aux chants patriotiques que cette solennité ramène tous les ans, et des foules de citoyens de tout âge concertoient entre eux les dispositions du départ et de la marche. Aujourd’hui dès le point du jour , le cortége s’est mis en route au bruit des instrumens et des éclats de la joie publique. Des enfans, des femmes, des vieillards se pressoient dans le nombre des citoyens qui alloient rendre ce pieux hommage à la mémoire de leurs ancêtres , et présentoient union touchante de tous les âges, aussi bien que de tous les vœux, sous les enseignes dé la bberté et de la patrie. Le désordre même qui régnoit au nulieu de cette multitude, augmentoit encore à mes yeux l'intérêt d’un pareil spectacle. Là point de ces sinistres baïonnettes plus propres à intimider qu’à rassurer le paisible citadin ; là point de précautions menacantes, ni de distinctions imjurieuses. "Fous marchoient pêle-mêle, sans autre ordre que celui que la nature même prescrit à chaque âge. Des fleurs étoient dans toutes les mains , et des chants dans toutes les bouches; et parmi cette longue procession , on ne remarquoit qu'un seul glaive, épée qui, dans les mains du héros de Laupen, avoit servi à vaincre et à disperser les ennemis de PEtat.

Le cortége se rendit de cette sorte sur le champ de bataille de Laupen, à plus de trois lieues de Berne, et non loin de ce pont de Neveneck où, dans une circonstance plus récente, le courage des Bernois s’est signalé par des efforts aussi honorables. Arrivée sur ce sol sacré, la foule des citoyens, après s'être pénétré en silence des nobles images qu'il rappelle , se pressèrent autour du vénérable | pasteur dont la bouche, consacrée à un mimistére de paix, a seule en cette occasion le droit de retracer les souvenirs de la victoire. Sa harangue simple et grave , comme le sujet même qu'il avoit à traiter, n’en produisit pas moins sur le peuple qui lPécoutoit une impression profonde ; et lorsqu’on l’entendit redire pour la millième fois des détails que l’enfance apprend 1c1 au berceau , Pémotion généreuse qui remplissoit tous les cœurs , éclata sur tous les visages. L’épée de Rodolphe d’Erlach , portée par le chef actuel de cette maison illustre , fut alors élevée sur le champ de bataille , afin que tous les yeux pussent se fixer sur ce fer, honorable instrument de la liberté publique; la main du ministre le couronna de lauriers, aux acclamations générales; et chacun en s’inclinant devant le trophée de Laupen , renouveloit sans doute au fond de son cœur le serment de vivre et de mourir pour son pays. Quel dommage que des sentimens pénibles vinssent en ce moment

même partager des émotions si douces ! Lorsque long-temps après la bataille de Laupen , le sauveur de Berne, retiré dans ses chainps, comme les premiers consuls de Rome, y jouissoit des respects de ses concitoyens , il fut assassiné par son gendre , avec cette même épée suspendue au mur de son appartement. Mais la tache imprimée à ce fer s’est perdue dans l’éclat dont a joui durant cinq siècles la mémoire du héros de Laupen ; et l'épée de Rodolphe d'Erlach est encore, après son nom , le plus glorieux héritage qu’aient conservé ses enfans. |

C’est par de semblables fêtes , célébrées en plusieurs endroits de la Suisse, que ces sages républicains entretenoient jadis au sein de chaque génération le feu sacré du patriotisme. C’est en s’attachant de plus en plus à fortifier de pareilles institutions , que leurs successeurs retarderont la chute de l’esprit public, et qu'ils empécheront cette fausse philosophie de notre âge, qui n’agit que par de froids calculs, de pénétrer dans les cœurs et d’y étouffer toute sensation généreuse. Heureux encore le peuple qui peut fonder, avec les débris de ses anciennes mœurs, l’édifice de ses libertés nouvelles;qui ne trouve dans ses souvenirs que des images de gloire; et qui, pour apprendre à honorer et à chérir son pays, n’a besoin que d'assister a ses fêtes!

LR VE VV LV BOL VV LL LVL VUS LVL VOL MR LVL VE LVL AASVVL AY A/S

en

LETTRE VIIL

À LA MÊME

Thun, ce 16 août:

Route de Berne & Thun. — Vue magnifique des Alpes ; le Stockhorn ; le Niésen. — Admirable culture du pays ; caractère des habitans. — Bords du lac de Thun ; promenade au petit bois de Bachui. — Etablissement militaire formé & Thun, et réflexions à ce sujet. |

Je suis enfin sur le seuil des Alpes; j'approche, le cœur plein d’une émotion inexprimable, Poil constamment fixé sur ces masses prodigieuses, dont pendant mon séjour à Berne je n’étois occupé qu'à reconnoître les formes, à calculer les proportions et les distances : je n’ai plus qu’un pas à faire pour pénétrer dans le sanctuaire de la nature, pour con-

templer à leur base ces monts sourcilleux quisemblent porter tout le poids de la voûte céleste. J'ai devant moi deux de ces colosses placés en avant des Hautes-Alpes, comme les gardiens de ce temple auguste; à ma droite s'étend la longue chaîne du $Stochkhorn, composée d’une multitude d’arêtes d’un aspect bizarre, du milieu desquelles s’élance la cime principale, pareille à une colonne demi-rompue , dont la base et le chapiteau, renversés dès lorigme du globe, couvrent de leurs débris le creux des vallées intermédiaires. Un peu plus vers le sud-est, le superbe Niésen, dont la forme pyramidale se détache au-dessus de ce vaste amphithéâtre, dresse à une plus grande hauteur encore sa cime souvent cachée dans les nuages. Au-delà, le terreim s’élève par d'innombrables degrés de l'architecture la plus hardie, jusqu’à ces monts sublimes tout couverts d’une neige vieille comme le temps, brillante comme aux premiers jours du monde ; et dans le large intervalle qui s’étend à l’orient du Niésen , Vœil découvre une portion gonsidérable des glaciers qui descendent des flanes de la Blummis-Alp, et dont Pinaltérable blancheur ressort plus éclatante encore du milieu d’un cadre de verdoyantes forêts et de charmans pâturages. Tous les objets répandus sur la route de Berne à Thun, semblent faitsdailleurs pour disposer l'âme

à enthousiasme que ne peut manquer d’inspirer la vue des Hautes-Alpes ; Car rien n’est propre comme l'aspect du bonheur de l’homme, à faire apprécier les beautés de la nature; et j'ai déjà éprouvé, en Suisse, combien cet accord est nécessaire pour goûter dans toute sa pureté le plaisir de la contemplation.Il n’existe peut-être pas au mondeun pays qui par la réumion d’un sol fertile, d’une excellente culture et d’une administration éclairée, puisse au même degré satisfaire à la fois Pœil et le cœur. Une foule d'habitations champêtres , disséminées le long de cette route, brillent d’une propreté si recherchée dans leur structure simple et uniforme S il y règne même au dehors une si parfaite image de l’ordre et un si grand air d’abondance, et les plus simples détails de économie rurale y paroissent traités avec une attention si délicate, que le seul extérieur de ces maisons atteste l’opulence de ceux qui les habitent : et l’on n’est pas surpris d'apprendre qu'ici une chaumière de paysan renferme souvent un millionnaire. Aucune de ces maisons ne se distingue par de vains ornemens, ou par une architecture particulière ; elles sont toutes bâties sur le même modèle , ainsi que des mêmes matériaux, ’est-à-dire que le bois entre presque seul dans leur construction; et le citadin qui siége dans les conseils de la république, et le

vue

paysan qui en féconde le sol, habitent une demeure semblable : image touchante et sensible de égalité républicame, qui se trouve ici dans la prospérité commune, et bien différente de celle que nos réformateurs étaient établir par la destruction des châteaux et des chaumières.

Sida vue de ceshabitations donne une hauteidée de l’industrie et dela richesse du peuple de Berne, il est juste aussi d’en faire hommage aux institutions qui le régissent. Des campagnes si bien cultivées, une aisance si générale, et Pair de contentement et de dignité qui se peint 1ci sur tous les visages, sont des preuves dun bon gouvernement, qui dispen-

seroient de tout autre exameniet lon ne risqueroit pas de se tromper en prononcçant, à la vue seule de la campagne de Berne, que ce gouvernement est encore lun des meilleurs de Europe, tandis qu'ailleurs on commettroit probablement une forte méprise en ne consultant que le texte des lois, pour énoncer une opunion Poe C’est en suivant Ja route de Berne à Thun qu’on peut appren dre, mieux que par tous les raisonnemens du monde, combien une aristocratie puissante est favorable aux vrais intérêts du peuple, et capable d'assurer son ‘bonheur, en le placant, à Pabri de ses ‘propres! passions, sous Pautorité de la raison publique; et je défie les plus aveugles partisans

des institutions populaires, de traverser le canton de Berne sans être frappé, comme moi, d’une vérité qui repose ici sur des faits incontestables, sur des argumens sensibles, et qui porte tous les caractères de l’évidence.

Le peuple de ce canton mérite aussi, par son extérieur même, une attention particulière. I n’a pas, comme le peuple des pays que j'ai déjà visites, cet air curieux, empressé, signe le plus ordinaire de la lésèreté d'esprit ; il n’a pas non plus l'accueil familier ni prévenant; et indifférence qu'il témoigne à étranger , ressemble trop à de la fierté, peur n'avoir pas été quelquefois confondue avec elle. Aussi des voyageurs ont-ils accusé le peuple bernois d’avoir contracté quelque chose de Porgueil aristocratique de ses maîtres. Pour moi, j'en ai jugé différemment. Il me paroïît tout simple qu’un paysan, qui jouit de tous les droits du citoyen et qui con- * noît d’après lui-même la vraie dignité de homme, n'ait pas, à l'égard des étrangers, de ces empressemens serviles, quelquefois si trompeurs, le plus souyent importuns, qui cachent ailleurs une basse flatterie ou une honteuse avidité. {ei tout homme sent, à Paspect d’un autre homme, qu'il n’a rien à lui envier, et il passe son chemin sans curiosité, comme sans dédain. El n’en est pas pour cela moins human, n1 moims honnête; il n’est que froid et

réservé ; et quand il auroit un peu d’orgueil, ilseroit peut-être bien permis à ce utilas d’être fier du bonheur qu’il doit à son BOUNERERTENE puisqu'il doit son gouvernement à sa sagesse.

La route de Berne à Thun, qui est de six lieues, offre plusieurs villages ou gros bourgs, dont les principaux sont Mury, Munsigen et Wichtrach. Ce dernier endroit a acquis, à une époque récente, une bien triste célébrité; et 1l me fut impossible , en le traversant, de ne pas être affecté des douloureux souvenirs qu'il rappelle, puisque ce crime des Bernoiïs fut un des torts de la France. Ce fut là qu'après le funeste combat livré aux portes de: Berne contre l’armée francoise, * le général dErlach, digne héritier d’un nom illustré. dès le berceau de cette république , périt victime de la fureur de ses propres concitoyens, rendus injustes par le malheur et agités de ce démon des guerres civiles, que les Francois traînoient partout avec eux. La voix de la vérité ne tarda pas à se faire entendre, et le repentir parla aussitôt qu'elle à des cœurs qui n’avoient été qu’un moment égarés. Mais la patrie, en deuil de son dernier défenseur, ne put donner que des larmes à sa mémoire ; et les restes de d’'Erlach ont con-

* Voyez plus haut, Lettre VE, p. 80.

THUN. 119 tmué de reposer à cette place, sous une pierre qui n’a l’autre ornement que son nom.

. Ilétoit six heures du soir quand j’arrivaià Thun, et la scène magnifique, dont j'ai parlé au commencement de cette lettre, éclairée des rayons du soleil couchant, brilloit à mes yeux d’un éslat extraordinaire, quoique des nuages accumulés dans une autre partie de l'horizon, parussent annoncer un orage prochain. Je ne pus cependant à la vue du Niésen, dont la forme se décidoit si nettement, et dont je me crovois alors si près, contenir l’impatience que J’avois de monter sur le premier degré

\ $ r , ® ea des Alpes; et à peine débarqué, je me remis en

route, ne calculant guère plus sur le temps que sur la distance. Mais c’est ici que je fus encore la dupe d’une de ces illusions que je t'ai déjà décrites ; et quoique cette seconde épreuve ait été assez forte, pour que je doive m’en souvenir, je n’oserois assurer qu’elle sera la dernière; tant mes yeux, habitués à la petitesse de nos collines, apprécient difficilement l'énorme taille de ces montagnes gigantesques, qu’abaisse à peine un éloignement considérable! Je marchois toujours d’un pas rapide, et à mesure que j’avancois, 1l me sembloit que la montagne reculoit toujours devant moi. Son front se perdoit de plus en plus dans les nuees , et sur sa base qui sortoit peu à peu du foud de la vallée,

je voyois s'élever des habitations et des villages, dont les clochers pointus me révéloient de loim Vemplacement, et paroissoient comme autant de bornes propres à indiquer les distances. Enfin après avoir marché durant une heure, et m’étre bien assuré qu’il en falloit encore le double pour gagner seulement le pied de la montagne, j'ai pris le parti de revenir sur mes pas, en tournant quelquefois la tête en arrière vers cette superbe montagne, et regrettant encore de n’en pouvoir escalader la cime. J’ai appris à mon retour qu'une excursion sur le Niésen estun voyage d’une journée entière. On s’y rend ordinairement en bateau en traversant une partie du lac. Puis on commence à gravir une pente escarpée, jusqu’à un chalet, placé aux deux tiers de la montagne : là il faut passer la nuit, et le lendemain à une heure du matin, on se remet en route pour attemdre la cime avant le ever du soleil. Le spectacle qui se découvrealorsaux regards est, dit-on, d’une magnificence extraordinaire. Cette montagne qui forme un des signaux Îles plus fréquentés, parce qu'il est de toutes parts accessible aux observateurs, est à plus de sept mille pieds au-dessus du niveau de la mer, et ainsi elle atteint presque à la limite des neiges perpétuelles. -

La ville de T'Aun est ancienne, petite , assezagréa-

THUN. 121 ble. Mais rien de tout cela n°y attireroit les étrangers, si elle n’étoit située dans un paysage extrêmement pittoresque, sur les bords du beau lac auquel elle donne son nom , et à l'endroit même où lP4ar se dégageant de ce lac dans lequel ses eaux ontachevé de s’épurer, prend une nouvelle course plus calme et plus paisible, comme enorgueïlli de lextrème limpidité de son onde et de la beauté des campagnes qu'il fertilise. Au midi et an couchant de la ville s'étendent les chaînes dont le Stockhorn et le Niésen sont les points les plus élevés; et derrière ces montagnes, à travers une ouverture que forme la vallée profonde qui les sépare, on apercoit les gradins blanchis des Hautes-Alpes, dont l'éclat éblouissant forme, avec le verd sombre des sapins etla tendre verdure des prairies, le contraste leplus singulier et le plus pittoresque. Le devant de ce tableau charmant est rempli par le lac, dont

les ondes, parfaitement pures et transparentes,

comme toutes celles qui descendent des Alpes, et rarement agitées par le vent de bise, formoient, au moment où je me plaisois à en considérer le mobile tableau, une espèce de miroir dans lequel les hautes montagnes qui le ceignent venoientse mirer et se pendre depuis la base jusqu’au sommet.

J'ai fat ce matin, sur le bord du lac, une promenade infiniment agréable. Le plus beau temps

me favorisoit, et jai dirigé mes pas, en suivant un petit sentier tracé tout près de lA4ar, jusqu’à l'endroit où cette rivière sort du lac de T'hun. Un couvent exista jadis en cet endroit même, etilaété converti depuis en un château qu’on ble Schadau. Si le bonheur dépendoit des lieux où le sort nous jeta ie la terre, le bonheur eût sans doute fixé son séjour en ce lieu : mais les moines, qui s’y hvroient aux austérités et peut-être aussi aux regrets de leur état, étoient probablement bien peu sensibles aux beautés simples et champêtres qui captivoient mes regards. Plus tard, les jouissances de cette douce contemplation ne furent guère moins étrangères aux sauvages châtelains de ce domaine gothique, pour qui Pappareil des armes étoit le spectacle le plus agréable; et voilà, comme partout les vices ou les misères de l'humanité gâtent et défigurent les plus charmants ouvrages de la nature ! Arrêté par le lac, 1l me falloit traverser la rivière pour parvenir à la rive opposée ; une femme se présente, et quoiqu’elle ne comprenne pas mon langage , elle se doute de mon dessein et prévient mon désir. Me voilà donc dans le bateau que conduisoit cette femme seule, armée d’une rame léoère, et tenant dans ses bras un enfant. à la mamelle. Je n'arrête sur ces détails, et parce qu'ils me rappellent une scène agréable, et parce qu'ils

THUN. 129 pourront te prouver à quel point est paisible, en cet endroit, le cours d’une rivière que la pente rapide de son lit et les nombreuses roches qui le hérissent, rendent, au-dessus de Brientz, si impétueuse et si terrible. Mais 1ic1, il semble qu’arrêté par la fraîcheur et lagrément de ses rives, le dieu du fleuve s'éloigne, à regret, de ces verdoyants bocages ; 1l sy complaît, il s’y promène lentement; il y revient encore après un détour. Puis, tout à coup, il part et se précipite, comme pour s’étourdir lui-même par la hauteur de ses bonds et par le bruit de sa course.

L’éminence où j’allois, à mon tour, promener la réverie où ces pensers m’avoient jeté, est un charmant bocage que la nature et Part se sont accordés à embellir. On y monte par une pente douce el légère qui serpente, sous des hêtres, le long de la colline ; et du point le plus élevé, on peut considérer à loisir le magnifique tableau du lac et des Alpes qui de couronnent. Un toit de chaume , sous lequel de simples bancs sont disposés avec goût, y offre un abri au voyageur surpris par l’orage , un cabi-

net d’études à l'amant de la nature. À quelque dis-

tance de là, sous un chêne dont le vaste ombrage in-

: NS > 2 QAR p ] c t S & C vite à S y reposer, et je l'avoue qu enchantée dans cette forêt, comme les génies du Tasse, je mereposois à chaque pas;je lus une inscription consacrée à

la mémoire d’un ancien troubadour. Een“ de Strættligen, d’une noble race qui, dit-on ,a produit des rois, fit entendre à cette place même les sons de sa lyre; et dépouillant la rudesse des mœurs féodales, chanta ses exploits et ses amours dans des romances qu'a conservées jusqu’à nous la mémoire fidèle du peuple qu’elles avoient charmé. Tout près de là, la tombe du chevalier est presque cachée sous Pépais gazon qui Penvironne ; il y est représenté debout, dans une atütude reliaieuse, et sa lyre, instrument de sa gloire, et le lion, symbole de son courage, reposent à ses pieds. L'art qui a produit ce monument, et qui en à dé-. coré la place, sont sans doute d’une simplicité bien grossière; et nos grands artistes ne trouveroient guère là de quoi fixer leur vue dédaigneuse.

Pour moi j'éprouvois, je Pavoue, à me pénétrer des souvenirs que ce monument rappelle, un charme que je ne puis rendre. Je contemplois ces lieux où le troubadour a chanté, avec les mêmes veux qu'al y portoit lui-même, et je me disois : depuis six siècles qu'il a disparu, une pierre et son nom, voilà tout ce qui reste ici de sa présence qui jadis inspiroit partout à la ronde la sécurité et le plaisir. Cependant, rien n’est changé dans cette champêtre nature qu'il célébra dans ses vers, sous ces rustiques dômes de verdure , dont le jour mysté-

THUN. to rieux fut si favorable aux inspirations de sa muse. Ah ! sans doute son ombre se plaît encore dans ces lieux qu'il aima, et Pattendrissement religieux que jy éprouve, est un effet de sa présence, et en même temps le plus digne hommage de la mienne. Je m’éloignai lentement, en silence, craignant de me distraire par d’autres idées, de la douce et touchante émotion dont mon âme étoit remplie. Je regagnai ma demeure; mais du plus loin qu'il me fut possible de Papercevoir, je regardois encore la place où je venois de nrarrêter ; et tant que je vivrai je me souviendra délicieusement du petit bois de Bachi. C’est la maison de campagne d’un des chefs actuels de la république de Berne, M. lavoyer de Müllinen; et Pagréable disposition de ce bocage est tout à la fois l’ouvrage et la preuve de son goût éclairé.

Thun, chef-lieu d’un bailliage, ou, comme on parle à présent, d’une préfecture du canton de Berne, est une des places les plus centrales de la Suisse : elle doit, sans doute, à cet avantage et an zèle du gouvernement bernois, l'établissement que vient de former dans ses murs la diète helvétique ; elle possède un parc d'artillerie, une école de polygone, des professeurs, des élèves, qui, les uns et les autres, doivent y apprendre la théorie d’un art si nécessaire à l'humanité. J’ayone que je n'ai

point eu la curiosité d'aller voir cette école, mi d’en connoître les exercices; le spectacle que la nature déployoit à mes regards, n’mtéressoit bien davantage que tout ce triste savoir que les hommes employent à se détruire ; et s’il faut te le dire, une école d'artillerie me déplaît plus encore en Suisse que partout ailleurs. Elle prouve que cet esprit militaire des autres nations de l'Europe commence aussi à infecter le peuple pour la défense duquel la nature seule avoit tout fait, en lui donnant des montagnes inaccessibles et un caractère aussi indomtable qu’elles ; et en réfléchissant sur cette idée, j'ai eu une occasion nouvelle de déplorer l'erreur funeste de nos gouverriemens actuels, de flatter toujours, dans les peuples, les penchans qui les corrompent et les fausses lumières qui les égarent. Comment les hommes sages qui président en ce moment aux destinées de la Suisse, n’ontils pas senti que les plus doctes lecons d’arüllerie ne feront jamais que les montagnards de ce pays puissent soutenir, à armes égales, une lutte avec aucune des nations militaires qui l’environnent ; et que quelques canons placés à l'entrée des gorges ou sur la cime des éminences qui en défendent Paccès, n’empêcheront pas plus une armée de conquérans d'y pénétrer, que ces boulevards natureis, garnts d'hommes jusqu'alors libres et in-

dépendans, n’ont pu s'opposer au passage des Autrichiens , des Russes, des Francois, qui l’ont traversé et ravagé dans tous les sens? La Suisse, avec deux ou trois officiers de plus par canton, fera-t-elle ce que toute sa population, pleine du souvenir de son ancienne gloire, n’a pu faire pour la défense de ses foyers? Et les bras nerveux, habitués à manier larc de Guillaume Tell, seront-ils bien plus utiles à leu ‘pays, quand ils auront été exercés à toutes les manœuvres du polygone?

N'est-ce pas plutôt un spectacle risible, de voir ces bons Suisses d'Unterwald et d'Ury , qui, placés sur des rocs inabordables, savent forcer le chamois jusque dans ses dernières retraites et disputer sa proie à l'aigle des Alpes, de les voir, dis-je, échanger leur vieux pourpoint à la Guillaume Tell contre l’élégant uniforme de nos officiers ; perdre, dans cette ridicule métamorphose, le peu d'idées qui leur restoit de leur antique héroïsme ; et d’une main maladroite, $’essayer gauchement à des exercices pour lesquels ne les a point faits la nature ? Mais, dira-t-on, n’y a-t-1l donc rien à faire pour la défense de la Suisse? Et tandis que les autres nations de l'Europe travaillent à établir leur état militaire sur un pied si formidable, la Suisse seule doit-elle négliger les ressources qu’elle peut tirer de sa population guerrière ? Cette objection n’est

que spécieuse ; car s’il étoit une fois bien prouvé,

comme je le pense, que tous ces préparatifs de

défense seroient insuflisans en cas d’invasion, autant eût-il valu laisser les choses dans le même état qu'auparavant ; le berger des Alpes dans son chalet, et le paysan de Gruyères, à ses fromages. Mais s1 lon me pressoit de dire en quoi je ferois consister la défense de la Suisse, je répondrois à ces grands politiques, en leur demandant pardon de ce qu'un étranger ose leur donner des lecons de leur propre histoire, je répondrois que c’est en raflermissant les Hiens de leur ancienne umon, et en rassemblant tous les débris de leurs anciennes mœurs, que les enfans de PEelvéte se rendront fornudables à toute l'Europe, comme ils Pont été pendant quatre siècles, comme ils le seroient encore , Sals étoient restés les mêmes. Tant quan premier signal d’une invasion ennenne, le citoyen, placé à Pentrée de son pays, put compter fermement sur le secours de tous ses confédérés, il combattit avec courage, et souvent il triompha seul: faites donc que tous les Suisses se croient sûrs de l'appui les uns des autres; et cette seule confiance qui opéra tant de prodiges à Naefèls, peut encore produire les mêmes efléts. Rendez ensuite au généreux montagnard larme avec laquelle fat fondée l'indépendance de ses pères; qu’il reprenne la salu-

taire habitude de lancer au loin la fléche quine manqua jamais son but, de souleversans eflort des quarüers de roche : une arbalète, voilà le digne armement d’un soldat suisse; ses montagnes doivent être son seul arsenal, et des pierres toute son artillerie. Devant quels remparts le fier duc de Bourgogne, dont l’armée étoit la mieux exercée et la plus aguérie de l'Europe, recula-t-1l épouvanté? Avec quelles armes les vainqueurs de Morgarte, de Laupen, de Sempach, de Naefèls, simples pasteurs qui arrivoient sur le champ de bataille en souquenille, repoussèrent-ils les plus braves légions de l'Allemagne et de la France? Ah! j'ai honte de dire à ces magistrats qui se croient si éclairés, qu’en donnant à leurs compatriotes des habitudes nouvelles , ils ne font que leur susciter de nouveaux dangers; et que pour le rendre encore supérieur à ses ennemis, 1l ne faudroït qu’entretenir dans Pâme de ce peuple généreux, la flamme du patriotisme, l'amour de la gloire, la passion de la liberté, et non limitation servile des usages des autres peuples. Le paysan de l'Helvétie, sous son antique harnoïs, avec son habit mi-parti de rouge et de blanc, de jaune et de noir, ses armes nationales et satactique inaccoutumée, déconcerteroit plus aisément le plus habile général, qu’en hu opposant une artillerie même nombreuse et

bien dirigée; et c’est avec l’arme de Guillaume Teli etlecæœur de Winkelried , que la Suisse qui fut libre par eux, peut être encore fatale à ses ennemis.

Je te demande pardon, ma chère amie, de cette longue boutade. Mais c’est qu’en vérité j'ai pris de Vhumeur à Berne, contre ces imprudens politiques qui travaillent, de gaîté de cœur, à changer tout l’état moral de leur pays, comme s’ils pouvoient de même en transposer les montagnes, en abaisser les barrières, en décupler la population ! Insensés qui ne voient pas qu’en donnant aux honnêtes habitans de leurs campagnes les habitudes de la vie militaire, ils ne leur en feront jamais prendre que les vices et les travers; et que du séjour des villes, ces soldats citadins ne rapporteront plus au

‘sein de leurs rustiques demeures, que des cœurs et des bras également énervés, que Phabitude et le goût de Poisiveté, fléau le plus dangereux des mœurs et des institutions républicames |

UNTERSEEN. 151

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