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LETTRE IX

À LA MÉME

UÜnterséen, ce 17 août.

Lac de Thun.— Châteaux de Spièz et d’'Oberhofen. — Singulière renommée des habitans de Merligen ; anecdote à ce sujet. — Grotte

de Saint-Béat. — Unterséen. — [nterlacken.

— Aspect général de ces vallées. — Ruines du château d’Unspunnen ; fête pastorale célébree en ce lieu, le 17 août.

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Js n’arréterai pas long-temps tes regards sur l’aspect enchanteur qu’offrent les rivages du lac de Thun, et dont je t'ai déjà entretenue. C’est ici, sui- : vant la remarque de M. de Stapfer, que s’ouvre la srande école du paysagiste; et pour en recueillir toutes les images, il vaut mieux suivre à pied la rive septentrionale du lac, par un sentier quelque-

fois escarpé et fatigant, mais qui n’est jamais dangereux, que de traverser directement le lac, comme font la plupart des voyageurs qui se rendent de Thun dans lOberland. Ce voyage, de quatre ou cinq lieues, m'a pris toute une journée; mais que j'ai été bien dédommagé de la fatigue de la route, par la multitude et la variété des sites pittoresques que lon y découvre à chaqne pas! On passe en quelques endroits sur le flanc de rochers calcaires, coupés à pic, au-dessus desquels la vue se porte sur les sommets blanchis des Hautes Alpes. Je vis plus distinctement que je ne lavois fait encore les cimes de la Jungfrau, des deux Æiger, du redoutable Schrekhorn , et de ce sublime Finsteraarhorn , le plus élevé des pics des Alpes après le Mont-Blanc, et qui de temps en temps sembloit s’élancer du milieu des sapins, sous la forme d’une éblouissante aiguille de glace. Les bords du lac de Thun se recommandent encore par un autre genre d'intérêt. Le charme des souvenirs historiques y ajoute un nouvel attrait aux rians tableaux de la nature. On aperçoit à l’entrée du vallon que domine le majestueux Niésen, les ruines du château de Spièz , qui fut, aux jours de la chevalerie, le siége d’une cour brillante, et qui depuis, occupé successivement par les maisons patriciennes de Bubenbers et d'Erlach, s’ennoblit

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encore des images de la valeur et de la vertu républicaines. Sur la rive que je suivois, le château d'Oberhofen rappelle le crime et le malheur de ce seigneur d’Eschenbach, lun des quatre assassins de l’empereur Albert I‘ Autriche. * Obligé, pour se dérober aux suites de son attentat, d’abandonner Pantique manoir de ses pères, 1l vit éteindre en lui une race de chevaliers long-temps illustres ; et après avoir passé des mains des puissans princes de Xibours, au pouvoir de la république de Berne, l'asile du meurtrier devint avec le temps le siége d’un baillif. Je ne ferai qu'une réflexion sur ce tragique et célèbre événement. La mort d'Albert 1°, tué au moment où il préparoit une expédition contre Les trois cantons libres, cette mort si favorable par conséquent à l’aflermissement de lindépendance helvétique, fut recue, dans la Suisse même, avec une indignation écale à celle qui souleva tout l’Empire. Les assassins ne purent trouver un seul asile parmi leurs compatriotes, si ce n’est aux pieds desautels d’un dieu qui pardonne tout au repentir. En d’autres temps et en d’autres eux, on eût sans

* Le lieu où fut tué Albert, le 1e; mai 1308 , porte depuis cette époque le nom de Xoenigsfeld, le Champ du Roi. Il est situé au canton d’AÆrgovie , sur le grand chemin, entre W:xdisch et Bruck. Voyez les détails de ce mémorable événement dans Mallet, Histoire des Suisses , T. T, p. 212 et suiv.

doute prodigué à ces meurtriers d’un prince, les honneurs dus aux héros de lhumanité: mais aussi le quatorzième siècle étoit encore bien gothique. D’autres ruines, parmi lesquelles on distingue celles de Ralligen, restes d’un château et d’an village détruits par la chute d’une montagne, excitent encore un genre d'intérêt particulier. Je traversai, un peu plus loin, le village de Merligen ; dont les habitans ont une singulière réputation. Ils passent pour les meilleures gens, ce qui en Suisse même signifie les plus niais des hommes. ‘Fous les traits de balourdise et de stupidité qu’on peut citer ou imaginer , sont toujours mis sur leur compte; et dans toutes les farces populaires de ce pays , le personnage dupé est mdispensablement un habitant de Merligen. En un mot, ce sont les Béotiens de la Suisse, quoiqu'il soit vrai de dire qu’ils ne peuvent pas, comme ceux de la Grèce, se défendre de la bêtise qu'on leur impute , par les noms d’un Pindare, d’un Epammondas et d’un Plutarque. Je ne pus au reste, en traversant leur pays, m’assurer si leur réputation est bien ou mal acquise ; et je t’avouerai franchement que je me serois bien gardé de provoquer un éclaircissement à cet égard. Ces bonnes gens sont à peu-près les seuls qui ne conviennent pas du genre de mérite qu’on leur attribue ; et sans doute, pour démentir leur prétendue

UNTERSEEN. 135 bonté, ils entrent dans des accès de fureur épouvantables à la moindre allusion qu’on peut se permettre d’y faire. Des rixes sanglantes ont souvent été amenées par des plaisanteries de cette espèce; et comme on peut être à la fois fort sot et fort robuste, l'avantage à ce dernier combat n’a pas toujours été du côté des rieurs. Cette disposition 1rascible des habitans de Merligen me rappelle une particularité assez curieuse que j'ai lue dans le voyage de M. de Stapfer, concernant la peuplade aussi énergique que spirituelle de PÆntlibuch, au canton de Lucerne :

« Le dernier lundi du Carnaval , nommé Æ/ir- « monstag, le poëte de chaque village se rend « dans la commune voisine, pour v chanter, en & vers plus ou moins harmonieux, mais qui rece- « lent souvent des étincelles d’un véritable talent, « aux habitans de l’endroit rassemblés, histoire « secrète de toutes les folies et de tontes les sot- « tises qu'ils ont faites depuis un an. Le peuples”y « rend en foule; les personnes mêmes qui sont le « sujetdesreproches ou des railleries de ces bardes, « sont contraintes par l’usage de se trouver à ces « réunions, et il n’en résulte jamais des animosités « ficheuses. Cette espèce de magistrature morale, « exercée par des chantres rustiques, sans autre « mission que celle de leur talent poétique, est

« une coutume peut-être unique dans l’histoire de @ la civihisation ». | .

La route que je suivois le long du lac me conduisit à la fameuse grotte de S.-Béat, ou Beatenhoehle, dans laquelle, suivant une tradition respec. table, mais encore plus romantique, le premier apôtre du christianisme en Helyétie, termina sa longue vie, etrecut, jusqu’à l’époque de la réforme, les hommages de nombreuses générations. La grandeur et la beauté des images dont la nature a décoré ce lieu sauvage, ne peuvent que donner une idée bien touchante de la dévotion du moyen âge. Quel théâtre plus propre, en effet, à être consacré par les fêtes de la religion, que celui où'la nature se montre ainsi dans toute sa grâce , dans toute sa majesté primitives! Et comment ne pas déplorer le zèle austère des magistrats de Berne , qui en dépouillant ce lieu des objets et des souvenirs sacrés qu'il renfermoit, abolit pour toujours ces pieux pélerinages, sources à la fois de tant de consolations et de lumières, à une époque où les hommes ne se rencontroient guère que pour se dépouiller ou pour se battre, et ne laissa plus subsister que l'attrait vulgaire de la curiosité, là où les peuples, fatigués de guerres , venoient, dans des réunions rehgieuses et patriotiques, resserrer les liens de leur commune origine, adoucir la rudesse

UNTERSEEN. 137 de leurs mœurs, et chercher d’agréables distractions ou d’utiles allégemens à leurs misères !

IL étoit déjà nuit, lorsque j’abordai à Neuhaus (la Maison Neuve), hôtellerie solitaire, construite à l'extrémité du lac de Thun. Je me vis bientôt environné de plusieurs habitans d’Unterséen , qui s’offroient à me servir de guides, et qui excitoieni pour le moins mon embarras autant que ma confiance , par les emphatiques éloges qu’ils se donnoient les uns aux autres, Ce fut He leur Soupes gnie que j'arrivai à Unterséen, pelte ville située à peu près à une égale disiance des deux lacs de Thun et de Brientz, dans un vallon agréable, et dont la surface parfaitement unie est protégée de toutes parts par des montagnes d’une extrême élévation: à droite, lÆbendbers et le Morgenberg;: à gauche, le Fo. re, et en face le mur perpendiculaire du Æarder. Je parviendrois dificilement à rendre maintenant l'impression que fit sur moi l'aspect de ces montagnes, à l’heure où je traversois la plaine qu’elles dominent. Je me voyois pour la première fois resserré entre ces masses prodigieuses , dont les ombres siyantesques remplissoient le vallon et sembloient peser sur ma poitrine. J’éprouvois véritablement un serrement de cœur inexprimable; je ne respirois qu’à peine, et tandis que ma vue mesuroit avec effort l’espace du

ciel compris entre ces cimes menacantes , il me sembloit que j'étois gêné dans l’espace encore plus étroit qui séparoit leurs bases. J’arrivai amsi à Unterséen , et le premier aspect de ses maisons n’étoit pas propre à dissiper cette impression pénible. De fragiles habitations de bois, dont les toits chargés d'énormes pierres paroissent prêts à fondre sous le poids qui les protége , n’offroient un asile bien peu rassurant ;et je Vavoue qu'il a fallu Péclat d’un beau jour , pour chasser complétement les images dont mon imagination gardoit encore ce matin la redoutable empreinte. |

Mais que cette contrée, vue à la clarté du soleil, a bien changé de face à mes yeux! Abrité contre l’haleine glacée des vents qui soufflent des Fautes- Alpes , embelli de la végétation la plus riante, et traversé par l Æ{ar, dont les eaux ont déjà déposé dans le lac de Brientz une partie du gravier et des pierres qu’elles charrioient depuis leur source, le vallon où est bâti Unterséen est véritablement PArcadie de la Suisse. Le tertre arrondi du Petit Ruggen , au pied de lAbendbers, est la seule élévation que le terrein y forme dans Pespace d'environ une lieue en longueur, aussi bien qu’en largeur. De magnifiques noyers y offrent lombrage le plus agréable et le plus frais, et je n’a encore yu nulle part une pelouse si verte et si umie.

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