ES ETES
Vous m'avez permis, mon cher ami, de vous adresser quelques-unes des observations que je recueillerois durant mon voyage. Je suis bien sûr qu’à ce titre, celles dont je vais vous faire part, relativement à l’état actuel de la république de Berne, exciteront votre intérêt : car je n’ose croire que vous y trouviez autant d'instruction et d'agrément que vous avez droit d’en attendre, et que vous êtes vous-même capable d’en répandre en de semblables matières. | | Avant tout, il faut que je vous fasse part d’une
BERNE. | 79 prévention que j'ai apportée en ce pays, et contre laquelle, je l'avoue, je ne me tiens pas encore assez en garde, pour que vous ne deviez pas vous défier un peu de mes observations. À ne juger du gouvernement de Berne que d’après llistoire de cette république, je Pavois toujours regardé comme le plus sage et le plus ferme, et en même temps comme le plus paternel de Europe. Sa durée qui, jusqu’à la funeste époque de 1798, comptoit plus de cinq
k %4 9 : fait | x ; siècles d’une prospérité rarement interrompue,
étoit un titre de plus à mon estime ; car si la fortune seule et cette force aveugle que lon nomme bravoure ,peuvent procurer des victoires et faire sorür pendant quelques années un Hole guer rier de ses anciennes limites, il n’y a qu’une sagesseimperturbable et profonde qui puisse expliquer la longue permanence et l’accroissement progressif d’un Etat aussi borné dès sa naissance side de Berne.
Tels sont, mon cher ami, les préjugés que j'apportai à Berne ; et quoique j'aie taché de ne consulter que la vérité, dans les observations Que je vais vous soumettre, j'ai bien peur encore dy laisser subsister des traces de ces préjugés mal combattus : vous en jugerez vous -même.
Vous savez que Berne étoitune tive aristocratique, dont les pouvoirs étoient concentrés
&o LETTRES SUR LA SUISSE.
dans un Grand Conseil et dans un Sénat, électifs en apparence, mais en eflet héréditaires, parce que Pinfluence d’un certain nombre de familles sé maintenoit dans la possession exclusive des charges de ces deux conseils ; et vous croyez peut-être que c’est ce vice secret d’oligarchie qui, altra sur cet Etat la vengeance de nos républicains, si fort amis, comme chacun sait, de la liberté et de légalité. IL est bien certain que le reproche d’ A figuroit en premuère ligne dans les proclamations de nos généraux : mais il est permis de croire que d’autres motifs étoient cachés dans la pensée de ceux dont ils étoient les agens; et en voyant le premier soin et la plus vive sollicitude du vainqueur de Berne se diriger vers le trésor de cette république, et le fruit des épargnes et des prospérités de cinq siècles prendre la route de Paris, au lieu d’être employé à cicatriser des plaies nombreuses et profondes, vous serez convaincu, comme chacun lest ici, que l’aristocratie bernoise n’étoit pas le plus grand fléau dont ce pays pût être accablé.
Il y avoit cependant, vers la fin du dix-hutième | siècle, des modifications importantes à faire à la constitution de cet Etat : car les meilleurs gouvernemens sont sujets à s’écarter des principes de leur institution primitive; et la prospérité est peut-être plus funeste aux conseils d'une république, que les
revers à ceux d’une monarchie. 1] paroît constant qu'à l’époque dont j'ai parlé, le sénat de Berne avoit trop oublié que les bourgeois avoient eu autant de part que les nobles à la fondation de cet Etat; quedes alliances, à titre de combouroeoisie, et sur le pied de l’indépendance, avoient été la source de sa grandeur ; et que les droits et priviléges accordés à sa commune , ne concernoient pas une seule classe de citoyens, mais l’universa- Bté des habitans, roturiers ou nobles, compris alors sous ce nom de commune. La rigueur, sans contredit trop exclusive, avec laquelle le premier ordre de l'Etat réduisoit les autres à n’être plus que les témoins de ses opérations; entrée des conseils fermée aux citoyens qui en d’autres temps avoient si bien mérité de la république; et léloignement où le peuple des campagnes et même des villes étoit tenu par la bourgeoisie de Berne de toute participation aux affaires et aux charges publiques, étoient assurément des vices étrangers à l’ancienne constitution du pays, et qui s’y étoient glissés à la suite des victoires et des conquêtes : car toujours et par tout pays, l'esprit militaire a été funeste à la liberté publique.
Mais d’un autre côté, il est certain que ce sénat, tout composé d’élémens aristocratiques , gouvernoit avec une rare équité le peuple soumis à ses
lois ; que l’adnimistration la plus paternelle assuroit au paysan bernois le fruit entier de ses labeurs et le libre usage de ses facultés; et que même chez ses sujets de l Argovie et du Pays de Vaud, .où son autorité se montroit sous des formes plus sévères, 1l n’usoit qu'avec modération des droits et des bénéfices de la conquête. Le peuple du canton étoit généralement heureux sous des maîtres si humains , et sans trop s’embarrasser des soucis du gouvernement dont ils lui laissoient les avantages, il attendoit, avec confiance et de leur équité seule, les changemens que réclamoit l’état actuel des esprits et des mœurs. Déjà en 1785, le gouvernement bernois avoit montré que cette confiance n’étoit point vaine : 1l avoit aboli de lui-même la distinction des fanulles nobles et roturières ; et par là, la barrière qui s’opposoit à l'admission au Grand Conseil de tous les citoyens capables, avoit été levée de droit, quoique de fait 1l restât encore bien des préjugés, qui de part et d’autre rendoient cette mesure imparfate ou insuffisante.
Letemps seul et la modération des magistrats auroïent donc infailliblement amené un changement favorable dans la constitution de l'Etat. Mais la force, et une force étrangère, vint détruire en un . moment le fruit de tant de vertus et d’années, objet de tant de vœux et d’espérances. Un soldat
BERNE. 83 françois, entré à Berne sur le corps de ses mMagistrats el de ses défenseurs, déclara que son gouvernement avoit cessé d'exister; ce qui n’étoit que trop vrai, puisqu'il n’avoit pu se défendre. Mais concevroit-on, si je n’avois d'avance indiqué le vrai motif de cette invasion, que des républicains aient eu l'absurde prétention de rétablir, chez un peuple qui ne leur demandoit rien, la liberté par la violence, et de lui imposer les armes à la main une constitution libérale ? Pourroit-on jamais penser que ce méprisable Directoire , qui alloit bientôt succomber sous un autre soldat, et dont la foiblesse seule avoit prolongé l'existence, se crût autorisé à fonder ailleurs des républiques , quand la sienne s’écrouloit entre ses mains ? Permettez-moi, mon, cher ami, d'appeler quelques instans votre attention sur les faits qui signalérent les derniers momens de la république de Berne. Ces faits appartiennent désormais à l’histoire ; et les traces qu'ils ont laissées dans les esprits y sont encore trop vivement empreintes, pour qu'il ne soit pas nécessaire de les connoître, à qui veut apprécier la situation actuelle de ce pays.
Il falloit que le gouvernement bernois fût encore bien fortement constitué, après un si long usage de la souveraineté, puisqu’au milieu de cet esprit d'innovation qui agitoit la Suisse entiére, et qui
avoit changé, dans la plupart des cantons, les anciennes constitutions, seul 1l se maintenoit contre les menaces de la France, et malgré la défection du pays de Paud, qui déjà s’étoit érigé en république indépendante. Aussi le Directoire francois, persuadé que la chute de Berne entraineroit la soumission de l’Helvétie, dirigea-t-il contre cette seule ré” publique toute la force et toute la terreur de ses armes. Deux armées, l’une aux ordres de Brune, Vautre commandée par le général Schanenbourg, pénétrèrent en Suisse, celle-ci du côté de Bäle et de Soleure, celle-là par le pays de Faud, et devoient se réunir au nombre de quarante-six mille hommes sous les murs de Berne, qui pouvoit à peine leur en opposer la moitié. Cependant le gouvernement bernois, convaincu de même que de sa conduite dépendoit le sort de la confédération, se préparoit à une résistance, dont son patriotisme seul lui fournissoit les ressources; car les secours, qu’en vertu des anciennes constitutions, il étoit en droit d’attendre des autres cantons, ou n’arrivèrent pas, ou furent trop insufisans. Béle et Schaffouse m’envoyèrent point de contingens ; celui de Zucerne se borna à protéger ses frontières, que plus tard 1l ne put défendre; les Zurichois ne parurent que pour ajouter le désordre de leur présence au malheur de leurs alliés. Quelques hommes des pe-
tits cantons, fidèles au poste de l’honneur, qui fut toujours celui de leurs pères, vinrent mourir dans les rangs des Bernois. Soleure et Fribourg fournirent seuls un secours. digne de ce nom. Mais la chutetle ces deux républiques, tombées l’une et l'autre au pouvoir des deux armées françoises, annonçoit à Berne le sort qui l’attendoit. Privés de l'assistance des Vaudois, menacés de l'insurrection de lÆrgovie dont les milices s’étoient déjà débandées, les Bernoiïs n’en persistèrent pas moins à dé- fendre leur indépendance. Une indignation générale avoit soulevé le canton à la nouvelle des infàmes conditions proposées par le général francois, et qui n’exigeoient pas moins que labdication de tous les magistrats, le désarmement de tous les citoyens et l'abolition des lois devant la volonté dun soldat. Tout ce qui étoit encore sensible à Vhonneur, nobles, bourgeois, paysans, et jusqu'aux vieillards, aux enfans et aux femmes , annoncèrent la résolution de s’ensevelir sous les ruines dela patrie, puisqu’aussi bien la livrer à Pétranger, c’étoit de même assurer sa perte.
Le général Brune parut reculer alors devant les suites d’une résistance que ses armes avoient pro- ‘voquée. Il eut peur de se commettre avec ses soldats à l’énergie brûlante de ce patriotisme, qui démentoit si hautement la commission qu’il avoit re-
çue de ses maîtres. Il appréhenda qu’un premier échéc des armes françoises ne portât à son part un coup dont il ne pourroit plus se relever, et que les autres cantons, réconciliés par la victoire avec celui de Berne, et réunis désormais sous une bännière commune, ne lui opposassent enfin une résistance également heureuse. Il eut donc recours à la ruse, pour accabler plus sûrement des ennemis qu'il désespéroit de vaincre, et pour opérer dans leurs conseils la division qu’ilne pouvoit mettre parmi leurs soldats. Il proposa une tréve et entama une négociation avec les magistrats de Berne, toujours trop prompts à se flatter d’une réconciliation impossible ; et pendant ce temps, l’armée du général Schauenbourg arrivoit aux portes de Berne.
C’étoit là, c’étoit dans le sénat même de cette république, si long-temps renommée par la fermeté de ses conseils, que se trouvoit alors le principe de sa ruine. Les deux partis qui divisoient la Suisse, y recevoient une activité nouvelle du danger qui auroit dû les réunir. A la vérité, celui qui, convaincu de linutilité de la défense, proposoit de subir le joug d’une nécessité cruelle, y étoitencore en minorité; mais cette minorité, dont jen’accuse point les intentions, suffisoit pour jeter lirrésolution dans les mesures et le découragement dns les esprits. Plusieurs propositions d’accommo-
BERNE, Ô7 dement avoient été por tées an général françois, et repoussées avec d'autant plus de mépris, que la marche de l’autre armée étoit plus rapide et ses progrès mieux connus. L’armistice fut plusieurs fois prolongé, selon le besoin qu’en avoit le général pour opérer sa Jonction; et cependant le peuple bernois, dont la fureur se soutenoit toujours au même degré, commencoit à la tourner contre ses propres chefs, et dans cette contrariété d’ordres donnés et révoqués au même instant, il ne voyoit plus que le dessein de le trahir et de le livrer luimême à létranger. Environné de tant de piéges, assailli de tant d’ennemis, le sénat de Berne fit enfin le sacrifice de sa dignité et de son pouvoir; il abdiqua: triste et dernier hommage rendu aux lois et aux libertés de son pays !
Mais ce n’était plus de lois et de libertés qu'il S’'agissoit;1l flloit de Por et du sang à ces républicains, qui venoient, une constitution d’une main et un sabre dans l’autre, pour régénérer l’'Helvétie. Toutes les soumissions du sénat de Berne furent rebutées, et 1l n’eut que la honte de sa démarche. Mais le peuple qui n’étoit point entré dans ses projets, soutint seul Phonneur de la patrie, que ses magistrats abandonnoient. Un corps de huit mille hommes, car on peut bien donner ce nom à une multitude de tont sexe et de tout âge, armée
pour défendre ses foyers, des seules ressources du désespoir, occupoit une position avantageuse, sur la route de Fribourg à Berne, à trois lieues de cette dernière ville. Quinze mille Francois se présentent pour forcer ce passage, fiers de Pavantage du nombre, de la supériorité de leur discipline et de leurs armes, et de la conquête récente de Fribourg. Il y eut là, le 4 mars 1798, un combat trèsvif et long-temps disputé. Trois fois les François chassés de toutes les hauteurs se rallièrent au cri de Phonneur; mais celui de patrie fut plus puissant chez les Bernoiïs. Ils rejetérent leur ennemi au-delà du pont de Neveneck, avec une perte de deux mille hommes et de dix-huit pièces de canon, trop inutile trophée d’une victoire qui leur coûtoit à eux-mêmes huit cents personnes , hommes et femmes, officiers et soldats. Ainsi ce peuple mouroit pour une constitution dont on le prétendoit l'ennemi, et dela main de ceux quiluiapportoient la liberté : fut -1l ; jamais de démenti plus férmel et de prétesien plus éloquente ?
Le même courage, maisnon pas le même succés signala le dermier effort des Bernois sur un autre point de leur territoire. Le général Schauenbourg arrivé à Fraubrunnen , sur la route de Soleure à Berne, attaqua avec quinze mille Francois un corps de Bernois, qui comptoit à peine la moitié de
ce nombre. Le général d’Erlach et lavoyer Steiger, respectables magistrats qui vouloient au moins périr ayec l'Etat qu’ils n’avoient pu sauver, encourageoient cette foible troupe par leur présence, et tàchoient de lui rendre un espoir qu'ils n’avoient plus. Des efforts imouïs furent tentés à plusieurs reprises contre un ennemi si évidemment supérieur. Les Bernoiïs se battirent en désespérés sur un espace de trois lieues et jusqu'aux portes de leur ville. 'orcés enfin de céder au nombre, ils abandonnèrent, la rage dans le cœur, une patrie qui, depuis tant de siècles avoit point vu d’ennemis sous ses murs; et convaincus sans doute que tant de patriotisme n’avoit pu être trahi par la fortune, et que leur défaite étoit la faute de leurs chefs, ils massacrerent quelques lieues plus loin leur général. Berne se soumit, et Brune y fit son entrée le 5 mars.
Ainsi périt, sous le fer de nos républicains, une république depuis si long-tempsalliée dela France, un gouvernement juste, humain, qui ne pouvoit avoir aux yeux du nôtre, d'autre crime que d’être resté étranger à ses querelles et innocent de ses fureurs, mais qui étoit en effet trop coupable, puis- qu'il étoit riche. Quoi qu’il en soit, les Bernois donnérent, même en succombant, un grand exemple à la Suisse. Ils lui apprirent qu'avec de Punion, la
confédération pouvoit encore être ce qn’elle avoit toujours été. Car si tous les cantons se fussent ligués avec Berne, dans la proportion de leurs ressources, pour une cause qui leur étoit si manifestement commune, il n’est pas douteux que la victoire ne se fût à la fin rangée’ du parti de la justice.
Je passe rapidement sur les événemens qui suivirent, quoique je pusse égayer le sombre tableau queje viens de vous offrir,par le récit decescinq ou six constitutions qu’on essaya de donner à la Suisse dans l’espace de deux ou trois ans; constitutions révoquées presqu’aussitôt que décrétées, et qui, dans la subversion de l’ancien gouvernement, n’accusoient que l’imprévoyance et la foiblesse du nouveau. Mais je ne saurois, je l'avoue, trouver matière à plaisanter dans ces essais législatifs d’un soldat, qui en définitive se terminoient toujours par l'oppression: de tout un peuple; ét comme je ne suis pas non plus assez philosophe pour considérer de sang-froid ces sortes d'expériences, tentées sur le corps social par nos docteurs politiques, j’aime mieux arriver tout de suite à l’état actuel de la république de Berne, que sans doute vous êtes curieux de connoître.
La constitution de Berne est toujours aristocratique, mais elle l’est dans le véritable sens de:
BERNE. 9 ce mot, c’est-à-dire que le gouvernement est aux mains des plus sages, des plus habiles, et non pas seulement des plus riches et des plus nobles, comme cela étoit vrai avant la révolution. Je ne veux pas dire non plus que la naissance et la fortune soient devenues des titres d’exclusion;carenfin, ‘il n’est pas absolument impossible qu’un homme riche soit un homme ann de son pays; etil seroit peut-être par trop injuste d'ajouter au malheur d’une naissance illustre, la privation des droits de citoyen. Mais toute distinction patricienne a été abolie, et la seule condition indispensable, pour siéger dans les conseils de la république, c’est d’étre bourgeois et attaché à une commune, c’est-àdire de tenir au sol par la naissance etla propriété. Le conseil souverain , ou Grand Conseil, est composé de deux cent quatre-vingt-dix-neuf membres : c’est le même nombre que dans les temps antérieurs. Mais sur ce nombre, deux cents places seulement sont réservées aux bourgeois de Berne, et les quatre-vingt-dix-neuf autres laissées aux habitans de la campagne; c’est là le changement le plus considérable qu’ait éprouvé la constitution de Berne, dont la bourgeoisie formoit autrefois le conseil exclusif de la république. Ainsi dans l’état actuel des choses, et en supposant que les élections de la ville soient toutes dans le sens aristocratique,
résultat qui n’est guère probable, ni même possible, l'élément démocratique entre pour un tiers dans legouvernement, ce qui donne assurément au peuple une part assez libérale,
Les charges de ce conseil sont à vie, comme par le passé, et l’on attend de même pour remplir les places vides que la mort y a faites, que le tiers environ de ces places soit devenu vacant, ce qui suppose un espace de dix ou douze ans au moins. L'expérience de plusieurs siècles a sans doute démontré aux Bernois qu'il y avoit plus d'avantages que d’inconvéniens à cette mesure qui, laissant toujours les élémens de l'autorité dans la même proportion, et les pouvoirs dans le même équilibre, assuroit aux conseils plus de stabilité, de calme et de maturité, et éloignoit à de longs intervalles les accès de cette effervescence populaire , toujours dangereuse , même dans une république , et que nous nommons chez nous la fièvre électorale. Ainsi ces républicains, qui ont un si long usage de la liberté, craignent de la commettre au retour fréquent des élections, et nous... Permettez- moi, mon cher ami, de ne pas achever ce parallele.
Vous vous rappelez sans doute combien anciennement l'approche de ce renouvellement du tiers du Grand Conseil excitoit d’agitation à Berne ; que de brigues secrètes ou publiques, que d’en-
Pet
BERNE. 99 gagemens formés et rompus, que de mariages 1mprovisés, que de frais et d’intrigues de toute espèce. Cinquante nominations à peu près étoient assurées d'avance à des fils, à des parens, à des cliens, parce qu’un certain nombre de magistratures donnoit le droit à ceux qui en étoient revêtus , de nommer, ou plutôt de désigner un des nouveaux conseillers. Les quarante autres places, ou environ, étoient emportées par les intrigues dont j'ai parlé , lesquelles étant circonscrites dans l’espace de quelques heures , regagnoiïent en activité ce qu’elles perdoient en durée. Mais aujourd’hui,et c’est encore là un changement remarquable, tout ce grand mouvement ne sauroit plus avoir lieu : le droit d'élection a été retiré aux magistrats et rendu au peuple, qui l’exerce de la manière que je vais dire. ”
Le canton est divisé en bailliages ou, comme on parle maintenant, en préfectures : car attendu que ce titre de baillif avoit vieilli avec le temps, 1l a bien fallu en substituer un plus moderne; et le peuple n’est pas moins facile 1c1 que chez nous à se laisser mener avec des mots. Chacune de ces préfectures nomme deux députés au conseil souverain; chaque petite ville en nomme autant. Les élections se font dans chaque commune à la majorité absolue des suffrages des citoyens qui en sont membres,
et sur la proposition des syndics, préposés et autres officiers publics. Les conditions d'éligibilité sont d’être âgé de trente ans au moins, et de posséder dix mille francs de Suisse, quinze malle de notre monnoie. Le résultat de ces élections communales produit quatre-vingt-six conseillers , nombre bien suffisant sans doute pour représenter les intérêts d’un si petit peuple etsd’un territoire aussi borné ; d'autant plus que ces élections, hmitées chacune dans le ressort de leurs localités, ne risquent pas d’être perverties au gré d’influences ou de suggestions étrangères.
Il reste encore, pour compléter le tiers de la représentation nationale, seize places environ à remplir; la nomination en est laissée au Conseil souverain, qui les distribue à son gré, sans être gèné par aucune condition d’âge, de fortune ou de naissance : il suffit dans ce cas d’être citoyen bernois, pour fixer le choix du conseil. Une pareille latitude n’a sans doute été conçue par le législateur que dans des intentions extrêmement généreuses ; elle ouvre au mérite indigent, à la vertu roturière, aux talens précoces, la carrière des emplois publics, et cela, de la mamière la plus prompte, la plus honorable et la plus sûre, puisque dans une république il ne sauroit exister de distinction plus flatteuse pour un citoyen, que le suffrage hbre et volontaire
BERNE, 95 Fr ses magistrats. Plusieurs choix de ce genre prouvent aussi que le sénat bernois s’est pénétré de l'esprit de sa constitution; et il est clair qu’en les faisant, il a plutôt déféré à l’opinion publique, qu’à des suggestions privées. Mais comme les meilleures institutions péchent toujours par quelque endroit, et que celles même qui peuvent paroître irréprochables en théorie, sont souvent vicieuses dans la pratique, parce que ce sont des hommes, et presque toujours des hommes passionnés, qui les exécutent, ilse pourroit bien que celle-ci fût sujette à quelques inconvéniens ; que, par exemple, des élections destinées à favoriser le mérite jusque dans les derniers rangs du peuple, ne se fissent plus qu’au profit des vieux préjugés, des prétentions surannées ; et qu’ainsi une mesure propre à rendre le gouvernement plus populaire, ne tendit à fortifier au contraire les influences aristocratiques. Je suis loin, au reste , de penser que cela soit; mais enfin j'ai dit que cela étoit possible, et personne, a coup sûr ,ne me démentira.
Le Grand Conseil est l'assemblée législative du canton :1l discute et promulgeue les lois; prend les mesures de police et de sûreté générales; décrète lesalliances, les traités; nomme les ministres étrangers, les députés à la diète , et les officiers du contingent fédéral; recoit le compte et surveille em
ploi des revenus publics. Mais 1l n’exerce par lu même aucune autorité sur les diverses branches de Padministration. Cette autorité est remise au Petit Conseil, dont les membres, tirés du Grand et nommés également à vie, sont véritablement les chefs de la république. Ces magistrats sont comme par le passé, au nombre de vingt-sept, y compris les deux avoyers, qui en sont les présidents perpétuels, et qui se partagent les pouvoirset les honneurs de cette dignité suprême. Le même esprit populaire, qui a modifié Pancienne constitutiou, relativement à la forme du Grand Conseil, se fait aussi, parune conséquence nécessaire, remarquer dans la compositon du Petit. Les habitans des villes et des cam- pagnes sont aptes à y siéger , et l’on compte actuellement deux paysans dans le Petit Conseil : progrès qui peut paroître encore bien foible, mais qui n’en est pas moins remarquable, au sein d’une aristocratie qui fut long-temps aussi inflexible que celle de Berne, et qui, 1l faut bien en convenir, avoit acquis le droit de se croire en possession de la sagesse, comme de la confiance de son pays. Le Petit Conseil, ou Conseil d'état, est chargé de tous les détails de Padministration; de la nomination à tous les emplois civils, judiciaires et militaires du canton ; de la perception et de Pemploi des revenus. Il propose les matières qui doivent
être soumises à la délibération du Grand Conseil, et y porte les projets de lois. Les affaires y sont discutées en commun et résolues à la majorité des voix; ce qui n'empêche pas qu'il n’y ait des commissions spéciales, telles qu'un conseil secret, chargé plus particulièrement de la police, des négociations, el en général des affaires dont la conduite exige plus de discrétion qu’on ne peut en attendre d’une discussion tumultueuse. Le conseil de guerre, où se préparent les décisions relatives à la levée des troupes et les ordonnances concernant le service et la discipline militaires, forme encore au sein du conseil d’état une commission particulière. |
Les revenus de l'Etat sont considérables relativement à ce qu'ils sont en d’autres cantons de la Suisse; car nos habiles financiers ne les trouveroient guère en rapport avec la richesse réelle du pays. La plus grande partie de ces revenus consiste dans les biens que l'Etat même possède à titre de propriétaire ; dans les fruits qu'il en retire ; et dans les impôts qu’il y a établis, le cens et la déme : encore ce dernier ,que l'Etat ne perçoit sur ses terres qu’à titre de propriétaire, comme je lai dit, est-il une redevance plutôt qu'un véritable impôt. Beaucoup de propriétés particulières sont effectivement dans le même cas, et le peuple préfère générale-
ment en ce pays une taxe aussi modérée et dont la perception, toujours proportionnés à la récolte, est simple et facile, autant que les autrès modes sont dispendieux et vexatoires. En France cependant, où l’on a une si grande horreur et une si juste appréhension de la dîme, il n’est pas rare de payer, bon an, mal an, le quart de son revenu : ne trouvez vous pas cela bien raisonnable?
Il y a aussi à Berne des impôts indirects ; les droits de péage, qui existoient dans Pancienrégime, ont été rétablis sous le nouveau , aussi bien que les douanes , dont le produit, m’a-t-on dit, ne lasse pas d’être considérable. Il faut convenir que le genre d'industrie qui de nos jours réussit le mieux , Sinon aux peuples, du moins aux gouvernemens , est l’art d’arigmenter ses revenüs ; et j'avoue que c’est à à mes yeux un des résultats les plus sensibles des progrès de notre civilisation. Le gouvernement de Berne , quoique généralement peu favorable aux inventions modernes, ne me paroît cependant pas trop ennemi de celle-là; et il semble que, de toutes les idées nouvelles, c’est celle qui enrichit le plus, dont il saccommode le mieux. Ainsi, outre les anciens droits qu’il a rétablis , comme je l'ai dit , il en a créé un nouveau, celui du timbre, qui pent être une garantie de plus donnée aux transactions sociales, mais qui
BERNE. gg plus certainement encore est une source abondante de richesses pour le fisc.
Une autre concession que ce gouvernement , d'ailleurs si éclairé sur ses intérêts, me paroît faire aux idées du siècle, c’est le zèle avec lequel il propage l'esprit militaire dans son canton et dans les autres républiques helvétiques. Les événemens qui ont amené la chute de cet Etat , lui ont sans doute fait sentir la nécessité d’une force militaire, entretenue sur un pied plus respectable, et exercée d’une manière régulière et permanente ; et il ne me conviendroit pas de blâmer des précautions trop bien justifiées d’avance par les revers qu’a éprouvés cette république. Toutefois, en laissant de côté la question principale que j'aurai peut-être occasion d'examiner ailleurs , je ne sais s’il ne doit pas résulter, à la longue, pour le canton de Berne, plus d’inconvéniens que d'avantages , de ces établissemens militaires. La milice nationale du canton est composée de huit bataïlons, forts chacun de huit cents hommes , en tout 6,400 ; ces bataillons sont exercés tour à tour à Berne, dont ils forment la garnison pendant un espace de temps assez court, six semaines , je crois ; et ils reçoivent une solde, seulement pendant la durée de ce service. Or, ilme semble que, si la conséquence de ce séjour à Berne est de mettre plus d'ensemble et d'uniformité dans
linstruction militaire, et plus de régularité dans les manœuvres , elle doit être aussi de faire contracter à ces divers corps des habitudes et des vices de gar nison peu compatibles avec les goûts et les occupations agricoles. Pour entretenir Pesprit public dans le canton, et c’en est là, à vrai dire, la meilleure sauve-garde, est-il donc si nécessaire de concentrer tous les moyens d'instruction dans la capitale , au risque d’infecter la population des campagnes ? Et ne seroit-il pas plus naturel, plus sage, plus conforme aux anciennes maximes, qui étoient celles de la liberté, que le contingent de chaque commune fût exercé à la défense de ses foyers sans jamais les perdre de vue, à la réserve des officiers, qui ont évidemment besoin d’une éducation guerrière plus forte, et qui peuvent plus aisément se passer de mœurs que le soldat ? Le peuple de Berne estnaturellement belliqueux; et l'esprit martal qui a présidé à la fondation de cet Etat , qui en à produit l'accroissement , et qui, de nos jours, en a si honorablement retar dé la chute, est trop généralement répandu dans les premières classes de la société, pour qu’on doive craindre qu'il sy aoiblisse jamais. Le service étranger offre, d’ailleurs , à la jeunesse bernoise le moyen d'acquérir l'instruction pratique, qui lui manqne dans ses foyers ; et cela suffit sans doute pour que la répu-
blique ait toujours, au besoin, une excellente école d'officiers, comme elle trouvera, dans le peuple des communes, une pépinière de bons soldats, toujours d'autant plus prêts à se dévouer pour leur pays, qu'on les aura moins distraits des affections de famille qui les y attachent. L'erreur commune de nos jours, est de vouloir centralisertout; et l’on ne songe pas qu’ en concentrant ainsi en une seule masse tous les intérêts, onne fait qu'is oler les in-dividus : car en des esprits bornés tels que ceux du peuple , l’idée de patrie ne peut jamais être que celle du champ que l’on cultive, du toit où Pon est né et de la famille qui ébite Plus cette idée Si simpletdevient collective, moins le peuple Y attache de sens; et pour lui, elle perd nécessairement en force ce qu’elle gagne en étendue.
C’est donc à raflermir Pesprit public par une meilleure orgamisation des communes, bien plus qu’à former des garnisons et à peupler des casernes que devroit travailler le gouvernement bernois. Plus heureux que d’autres Etats qui ont à opérer les mêmes réformes, celui-ci en a du moins tous les élémens sous sa main. Le peuple, long-temps éloi- :gné du maniement des affaires par une aristocratic rigoureuse, peut prendre à la chose publique un intérêt proportionné à la part que la constitution lui accorde. Mais, soit effet d’une longue habitude,
soit par une confiance bien légitime sans doute, ce peuple ne semble pas encore disposé à jouir complétement de ses droits ; et c’est désormais son indifférence qu'il faut vaincre , après avoir assuré sa liberté. Ici, comme à Fribourg , les assemblées électorales sont peu fréquentées ; le paysan se laisse comme traîner à regret au conseil; et ce n’est qu’avec répugnance qu'il quitte sa charrue pour se placer au timon de Etat. Ceux même à qui le patrioüsme tient lieu d'ambition, et qui consentent à quitter le gouvernement de leur ferme pour celui de la république, satisfaits sans doute de porter aux lois de leur pays le tribut de leur soumission, au heu de celui de leurs lumières, opinéht servilement, et, malgré tous leurs efforts, restent plus fidèles à leurs anciens souvenirs qu’à leurs nouvelles prérogatives. Cette disposition des esprits, quelque honorable qu’elle soit dans son principe, doit cesser pour lintérêt de la chose publique ; et si les magistrats ont dignement répondu à la confiance du peuple, il est temps qu’à son tour le peuple réponde à la confiance des magistrats.
Vous dirai-je tout ce que j'ai cru découvrir de la situation morale de ce peuple ? Il me semble que l'inquiétude, qui là, comme chez nous, étoit le résultat nécessaire d’un long et violent ébranlement, n’a pas cessé avec la causé qui lavoit pro-
BERNE, ‘ns duite; et qu'il n’y a jusqu’à présent que la lettre de la constitution qui soit fixée d’une manière précise. Le sens qu’on doit y donner et l’usage qu’on en peut faire, différent au gré de mille petits intérêts, de mille petites passions, qu’une révolution crée en un jour, et qu'il faut des années pour amortir. Un secret mécontentement règne donc ici paru tous les ordres de l'Etat. Les familles nobles, dont la gloire se confond avec celle de l’ancien gouvernement , regrettent probablement un régime qui fut si favorable à leur agrandissement et à celui de la république ; et à considérer les choses sans passion, il se peut que ces regrets soient encore plus patriotiques qu'ils ne paroissent intéressés. Les nobles de Berne peuvent croire, sans injustice, qu'une constitution sous laquelle leur patrie fut libre , florissante et respectée durant cinq siècles, n’étoit pas en effet si vicieuse; et je soupeonne que la majorité des citoyens, s’il leur étoit permis d’exprimer leur vœu, rentreroit sans peine sous l’empire d’une constitution qui leur garantissoit tous les droits et tous les avantages des peuples libres. Les chefs de l'Etat, plus unis ici d'intention que ne le sont ceux de Fribourg, ne contrarieroïient probablement pas ce vœu de la nation ; mais ils gouvernent avec la majorité des conseils, qui ne semble pas. le partager.
=. D'un autre côté, la petite bourgeoisie, qui est peut-être plus accessible encore aux suggestions de Pesprit populaire , que la noblesse aux regrets de ancien ordre de choses, s’est montrée jusqu'ici peu satisfaite de la part que lui fait la nouvelle consüitution. Pour se dédommager d’une foule de petits offices qu’elle a perdus par le retranchement du Pays de Vaud et de V4 rgovie , elle voudroit apparemment obtenir plus d'influence dans le conseil ; et Pintérêt privé se couvre ici, comme ailleurs , du prétexte du bien public. La bourgeoisie de Berne, amsi que celle de Fribourg, aspire donc assez ouvertement à une constitution démocratique; et quoique dans ces deux républiques la ma- Jorité du gouvernement , d'accord avec celle du peuple , repousse cette prétention, 1l en résulte toujours une opposition secrète, une inquiétude vague, quu empêche l'Etat de s’affermir et de prospérer. La jalousie et la défiance que les divers ordres s’inspirent mutuellement, répandent de la foiblesse dans les conseils , et entretiennent un certain malaise dans le corps politique ; et il est difficile de prévoir quel sera le terme ou le résultat de cette Intte entre des préjugés et des intérêts aussi contraires.
Une autre source d’embarras pour le gouvernement de Berne, est l'acquisition, on peut bien dire
BERNE. 108 à titre onéreux , que ce canton a faite de la partie catholique de l’évêché de Bâle , en vertu des nouvelles dispositions émanées du congrès de Vienne. La difficulté de concilier les intérêts d’un pays catholique avec le régime d’un peuple protestant , et le peu d'accord qui règne actuellement entre les habitudes et les maximes des deux communions religieuses, ajoutent chaque jour de nouveaux obstacles à la marche d’un gouvernement déjà si peu maître de ses mouvemens et si gêné dans son allure.
Le progrès des lumières, si tant est qu'il y ait réellement progrès de cette nature, ne se fait pas du moins remarquer ici daus celui des mœurs; et peut-être qu’en effet ces deux choses n’ont rien de commun. Les mœurs sont encore à Berne, ce qu’elles étoient avant la révolution; et il paroît même qu’à aucune époque, cette république, ou du moins les chefs qui la gouvernoïent, ne se piquèrent point d’une grande rigidité de principes à
cet égard. Lorsque l'empereur Sigismond passa à
Berne en 1414, pour se rendre au concile de Constance, les seisneurs de sa cour furent admis gratuitement par ordre du conseil, dans les maisons
__où de belles femmes trafiquoient de leurs appas ;
et l’empereur, qui daigna se prêter lui-même à de pareilles marques de considération, trouvoit, selon
le témoignage de Phistorien Muller, une telle réception ttès-dignede républicains, et trés-flatteuse pour lui : ajouterai-je qu'il la regardoit encore comme une préparation très-édifiante pour un concile ? Quoi qu’il en soit, il ne paroît pas que les mœurs aient dégénéré à Berne depuis cette époque, mi que la réforme ait rendu au peuple beaucoup de vertus, en échange des croyances qu’elle lui à ôtées. L’incrédulité n’est pas rare à Berne ; mais en revanche, le libertinage n’y est guère plus retenu ; et il est peu d'étrangers qui n’aient eu le moyen et qui peut-être n'aient pris la peine de s’en convaincre, dans le quartier de cette ville qui est bäti sur le bord de l AÆar, et où sont situés les bains. Il est même remarquable que Berne , qui va de pair sous ce rapport avec les capitales les plus éclairées de Europe, soit peut-être celle qui ait produit le premier athée. Je me rappelle d’avoir lu dans l'historien que je citois tout à heure, qu'un certain Loefler, gui avoit, dit en propres termes Muller, /a foi que l’on nomme croyance d'esprit fort, fut brülé à Berne, en 1375 , à la réquisition de Pofficial de Pévêque. Pendant qu’on le conduisoit au lieu de l'exécution , avec toute la cérémonie usitée en pareil cas : mon ami, dit-il au bourreau, il n'y a pas là assez de bois; et 1l mourut avec cette indifférence. Que feroient de plus que cet
esprit fort du quatorzième siècle, les philosophes
du dix-neuvième ? Et si l’on cherchoït bien, je pré-
sume qu’on leur trouveroit de même partout des
précurseurs et des modèles. On croit généralement que les mœurs sont plus nécessaires dans une ré-
publique, que dans une monarchie. Cette doctrine a été combattue chez nous par des gens quiavoient bien leurs raisons pour cela ; et Pexemple de Berne sembleroit prouver en leur faveur. Mais il faut observer peut-être que Berne, étant un gouvernement tout militaire dans son principe, avoit dû re- “tenir lesprit de son institution primitive; et que, pour de pareils républicains, il y a toujours assez d'honneur, pourvu qu’on se batte bien.
Voilà, mon cher ami, une bien longue lettre, et que je risquerois dallonger encore, si je vous en demandois excuse. Mais jai un moyen plus sûr de trouver grâce à vos yeux, et c’est de vous rapporter une anecdote relative au grand Haller. La mémoire de cet homme illustre étoit aussi étendue que son génie ; et entre autres preuves qu'il en a données, en voici une que vous apprécierez mieux que personne. Il étoit question devant lui, à Pissue. d’une séance du Grand Conseil, des annales ch1noises et de la longue série de généalogies qu’elles embrassent. Haller s’exprimoit sur ce sujet en homme qui possédoit le compte de ces généra-
tions, aussi bien que la nomenclature des plantes des Alpes. On voulut, à la séance suivante, mettre cette confiance à l'épreuve, et on le défia de réciter de suite les noms de tous les princes des diverses dynasties chinoises ; quelqu'un avoit pris soin d’en dresser d'avance une liste qu’il tenoit à l'écart, pour vérifier chaque citation de Haller ; et l’un des témoins de cette singulière épreuve m'a assuré que sa mémoire n’hésita et ne se trompa sur aucun nom, ni sur aucune date.
Je sus, etc.
ARVRVVUVVANVS