‹ Lettres sur quelques cantons de la SuisseChapitre 12 sur 37 · RANCE · texte numérisé non relu

RANCE

UNTERSEEN. 159 L'Aar qu, tout près d’Unterséen, se précipite en cascade du haut d’une longue digue, forme, au | même endroit, plusieurs îles; il semble qu’enchanté lui-même dans ce délicieux séjour, le dieu du fleuve veuille Penlacer de ses bras amoureux; et l’on seroit tenté d'expliquer son murmure, au moment où, prêt à l’abandonner,il reprend comme à regret sa course impétueuse. Enfin Paspect imprévu des glaces de la Jungfrau, qui, par plusieurs interstices des monts, apparoissent de si loin encadrées dans de vertes forêts, et placent ainsi au milieu des plus riantes images du printemps , le siége de l'éternel hiver, cet aspect, dont il est impossible de détacher ses yeux et de ne pas sentir à chaque instant son imagination émue, couronne, par le contraste le plus extraordinaire, Pun des tableaux les plus gracieux qui soient au monde. L'isthme nommé Boedelein qui sépare les deux lacs, et qui fut autrefois couvert de leurs eaux , est maintenant l’unc des régions les plus habitées de la Suisse. On y trouve en effet, sur un espace très-circonscrit, plusieurs paroisses considérables, et deux préfectures; Unterséen , Interlacken, Gsteig, Wildershwyl, Bonigen, sans compter une foule de maisons et de chalets disséminés dans la plaine et sur la croupe des monts qu en forment l’enceiate. Aux avantayes qu'il tient de la na-

ture, sous le rapport de la fertilité et de l'agrément, ce vallon joint encore celui de sa position à lentrée des pittoresques vallées de Lauterbrunnen , de Grindelwald et l’Ober- Hasli, les plus célébres de toute la Suisse. Aussi laffluence des étrangers est-elle toujours considérable à Unterséen et à Interlacken ; et les agrémens dont on y jouit sont tels, que la plupart des curieux, qui comp- toient à peine y passer une journée, y prolongent leur séjour pendant des semaines entières; souvent même des familles étrangères viennent s’y établir pour tout le temps de la belle saison, et trouvent, sous l’humble toit du paysan, un accueil hospitalier, qui à peu de frais fortifie la santé et charme perpétuellement Pesprit et le cœur par le spectacle du bonheur de la vie pastorale et des plus sublimes objets de la nature. M. l'ambassadeur de France passe ordinairement tout l’été à Znterlacken. Madame la duchesse de Raguse y occupe également une de ces maisons de bois dont j'ai parlé; et ce n’étoit pas à mes yeux une des singularités les moins piquantes de ce pays-c1, que de retrouver, au pied des Alpes et en présence des glaces éternelles, quelques-unes de nos plusjolies Francoises, entourées là, comme au boulevard de Gand, de nos brillans colifichets de Paris.

C’est à Unterséen que j'ai pu étudier de plus

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près et avec le plus de plaisir le système de cette architecture rustique, à laquelle les étrangers font généralement si peu d'attention. J’ai trouvé les maisons de ce pays conformes àla description qu’en fait Schiller dans son Guillaume Tell : « Ces maï- « sons nouvellement construites du plus beau « bois de nos forêts, dont l’équerre a réglé les join- « tures, brillent de Péclat de nombreux vitraux , € qui transmettent une vive lumière aux apparte- « mens commodes qu’elles renferment. Des armoi- « ries bigarrées de diverses couleurs sont peintes « sur leurs facades, entremêlées de sages maximes; & le passant s’arrête pour les lire et en admirer la « justesse et le sens ». Et en eflet, ce que Schiller a pu dire avec vérité du temps de Guillaume Tell, estencore vrai du nôtre; parce qu’ici l’industrie humaine, asservie à une nature qui ne change pas, suit mvariablement le premier modèle qu’elle s’est tracé. Au reste, tout ici offre le même caractère de fixité et de durée. Ces habitations, si fragiles en apparence, et qu'il semble que le moindre souffle doive renverser, durent souvent plusieurs siècles;et j'ai lu sur une des maisons d’Unterséen la date de 1550, et sur une autre, celle de 1650 : que de florissans empires ont été détruits dans cet intervalle, tandis que l’humble toit héréditaire du pàire des Alpes est demeuré debout !

Rien n’est plus intéressant aussi à contempler, même après les imposantes images de la nature, que la population du vallon d'?nterlacken. Je n'ai vu nulle part encore des physionomies si agréables, des visages si rayonnans des brillantes couleurs de lasanté et de la joie. Les femmes surtout sont si généralement jolies,;quejenecrois pas en avoir remarquéune seule de laide ; et la blancheur de leur teint, la finesse et la délicatesse de leurs traits, Pexpression de leur sourire et de leur regard, feroient sû- rement envie aux plusjolies dames de Paris. Leur costume est aussi plus agréable que celui des paysannes de la campagne de Berne. Elles ne portent pas, du moins habituellement, cette espèce de collet de velours noir, qu’on nommé goeller; il est remplacé par un mouchoir, ordinairement jaune ou rouge, et népligemment jeté sur les épaules. Leurs bonnets de velours ne sont plus entourés de cette auréole si large et si roide de dentelle noire, qu'on a comparée, avec plus de justesse que de galanterie, aux ailes étendues d’une chauve-souris; ct le plus souvent leur tête ne porte d'autre ornement que leur blonde chevelure, dont les longues tresses descendent jusqu’au talon.Ces femmes ont aussi l'esprit pluscultivé et la conversation plus vive, que dans aucune autre peuplade helvétique:

A une petite lieue d'Unterséen , sur une énu-

UNTERSEEN. 143 nence qui semble fermer lentrée de l’étroit vallon qui conduit à Lauterbrunnen, on distingue des ruines amoncelées de la manière la plus pittoresque : on les diroit placées là tout exprès, pour faire contraster le pouvoir destructif du temps avec léternelle durée des œuvres de la nature. Ce sont les restes du château d'Unspurnen, quine consistent plus maintenant que dans une tour semi-cireulaire, adossée à une autre tour carrée et plus élevée. Dans les crevasses du mur, des sapins, de la plus belle verdure et de la plus haute taille, ont fixé leurs fortes racines et allongent chaque jour leur ombre au-dessus de ces rumessolitaires, dont ils accroissent l'horreur et dont 1ls hâtent la décadence. Les maîtres de ce château étendoient jadis leur domination sur les vallées d’Znterlacken , de Lauterbrunnen et de Grindelwald. Mais bientôt éteinte au sein de l’anarchie dévorante dumoyen âge, cette noble race fut remplacée par un baillif impérial, qui de là, donnoit des lois au peuple énergique etbrave du Æasli; et par une suite d’événemens qu'il seroit trop long de rappeler 1c1, ce fut de ce même donjon que partit le signal de lindépendance qui réunit en un état confédéré les deux

républiques de Berne et du ÆLasli. *

* C’est sans doute d’après ce motif, que le sénat de Berne a refusé de consentir à l’aliénation de ces ruines, dont madame la duchesse de Raguse avoit offert un prix considérable,

L'intérêt historique qui s'attache à ces rumes , et la beauté unique du paysage qui les environne, firent choisir ce Leu pour le théâtre d’une fête pastorale, instituée par M. de Müllinen , avoyer de Berne, et qui fut célébrée deux fois, en 1805 et en 1808 , le 17 août, jour consacré à la mémoire de Berthold V, fondateur de Berne. Madame de Staël, qui assista à la seconde de ces réunions, en a décrit avec enthousiasme l'effet imposant et le caractère véritablement antique. Des bergers se disputant sous les yeux de leurs magistrats le prix de la lutte, du disque et du chant national ; les échos des Alpes retentissant des joyeuses acclamations dun peuple libre depuis cinq siècles ; car par un singulier concours de circonstances, vote année étoit le D jubilé de la confédération helvétique; * des groupes de jeunes filles , habillées selon le costume ancien et pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières des diverses tribus, portées par deux hommes à cheveux blancs, vêtus à la Guillaume Tell, et offrant ainsi dans leur personne un double caractère de la vénérable antiquité : qui nauroit pas été profondément ému à un spectacle qui mettoit pour ainsi dire en présence tous les souvenirs et toutes les espérances de la patrie ! L’imagination pleine de ces idées ,

* Le premier acte de la liberté helvétique date du 1° jan-

vier 1308.

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j'allai m’asseoir sur la colline du château d’Unspunnen ; c’'étoit le dix-sept août ; mais, hélas! quel sience régnoit alors au pied de ces ruines désolées! Insensible témoin des ravages qu’il opére, le temps seul ne les avoit point abandonnées ; les jeux, les chants, les femmes et les vieillards, tout avoit disparu. Je n’entendois plus autour de moi que le murmure lointam de quelque chanson villageoise, ou le son monotone de la clochette des troupeaux qui regagnoient lentement l’étable. J’étois seul k absolument seul, au milieu des monumens du vieil âge et des regrets du temps présent, et je me disois en soupirant : comment ce lieu, consacré par de si nobles souvenirs, a-t-1l pu perdre ainsi tous ses charmes aux yeux de ceux-là même qui avoient entrepris de les lui rendre? Comment le génie qui préside encore aux destinées de Berne, laisse-t-il périr ainsi les fêtes qui en relevoient léclat ? Et comment, en attachant à ces ruines la nouvelle ère de leurs institutions politiques, des magistrats si sages ne craignent-ils pas de les envelopper dans une indifférence commune ? Ah ! si la voix d’un étranger pouvoit se faire entendre dans le conseil de ces républicains, je leur crierois de toutes mes forces : célébrez vos fêtes nationales ; proposez des prix à l'adresse, à l’agilité, au bras nerveux de vos montagnards; exercez-les, s’il le faut vous-mêmes.

à chanter, dans des refrains rustiques, leur antique gloire et leur sécurité présente. C’est dans ces réunions solennelles, c’est dans ces jeux innocerf, que l'amour de la patrie se fortifie par le spectacle du bonheur qu’elle procure; c’est là que les douces émotions d’un air chéri s’imprimeront au fond des cœurs , et ne laisseront plus désormais, à ceux de vos enfans qu’une fausse politique exile de vos climats, que le dégoût des mœurs et des institutions étrangères.

Je ne m'éloignai qu'avec le jour de ce heutsoltaire ; et pour adoucir Pamertume des regrets qu’il m’avoit ie je lui adressai en partant les mémes vœux qu’à pareil jour, mais dans des circonstances bien différentes, y avoit prononcés madame de Staël : & La vie coule dans ces vallées, comme « les rivières qui les traversent; ce sont des ondes « nouvelles, mais qui suivent le même cours : « puisse-t-il n’être point interrompu! puisse la « même fête être souvent célébrée au pied de ces « mêmes montagnes! L'étranger les admire comme Qune merveille ; l’'Helvétie les chérit comme un « asile où les magistrats et les péres soignent en- « semble les citoyens et les enfans. »

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LETTRE:X

A LA MÊME

Lauterbrunnen, ce 18 août.

Route d’[nterlacken & Lauterbrunnen. — Aspect de cette dernière vallée. — La Hunnen- flue, ou roche des Huns.— Faneuse cascade du Staubbach.— Autres cascades. — illages

aëriens.— Effet magnifique du crépuscule sur les hauteurs de Lauterbrunnen.

Us E route pr aic:ble pour les voitures peut conduire en quelques heures d'Unterséen aux vallées de Lauterbrunnen et de Grindelwald, et c’est ordinairement en char que s’y rend le plus grand nombre de ces indolens citadins qui s’arrachent un moment aux molles habitudes du séjour des villes, pour venir bäüller en présence des Alpes. Mais pour tout homme qui y porte un peu d'imagination, de

savoir et de goût, 1l n’est qu’une seule manière de visiter ces régions intéressantes : c’est de les parcourir à pied, sans suivre d'autre direction que celle de ses idées, sans avoir d’autre témoin que soi-même, afin de n’être point distrait par un babil importun, dans la contemplation de tant d’objets nouveaux, ou du moins de ne point laisser affoiblir et partager, par desréflexions étrangères, l’impression directe de ces objets. C’est ainsi que je mesuis acheminé gaîment, un bâton à la main, chargé d’un sac qui renfermoit des provisions, une carte et quelques livres, et précédé du guide David Michel, cadet d’une troupe et dune famille, dont le nom et les voyages sont connus de toute la Suisse.

Il étoit cinq heures du matin quand je quittai Unterséen. Le plus beau jour éclairoit cet amphithéâtre de montagnes, au-dessus desquelles dominoit la cime resplendissante de la Fierge, et l'éclat de sa robe argentée sembloit emprunter, des premières clartés du matin, une teinte plus virginale encore. Un sentier agréable conduit, à Pombre de ces beaux noyers, d’?nterlacken jusqu’au pied du petit Räggen, et de là se dirige, par des détours qu’on seroit tenté de prolonger encore, vers cette autre éminence que couvrent les ruines du château d'Unspunnen. A cette heure, les torrens de lumière versés sur la campagne, le bruit des

LAUTERBRUNNEN. 149 troupeaux qui remontoient dans les pâturages; le mouvement et la vie qui animotent au loin cette scène champêtre, formoient, avec le deuil et le silence de ces ruines, un contraste qui m’en faisoit paroître l’aspect plus imposant encore. Mais avide de sensations nouvelles, je m’éloignai d’un pas rapide. Au-delà de Wildershwyl, dans étroit passage que laissent entre leurs bases le Sulisberg et V Abendberg , s'ouvre la vallée profonde de Saxeten, dans laquelle la vue ne pénètre qu’à peine, circonscrite des deux côtés par d'énormes remparts, et bientôt arrêtée par les somimités blanchies des glaciers qui apparoissent du fond de cette vallée. Plus loin on passe, sur un pont formé de troncs de sapins, le torrent du Sxlisbach, qui va décharger à quelques pas au-dessous, dans le lit de la Lutschine , la fureur de ses ondes toujours chargées des débris du roc qui le verse et l’alimente. C’est en cet endroit que commence la vallée des deux Lutschines , ou Zweylütschinen-Thal, entrée commune aux deux vallées de Lauterbrun- nenet de Grindelwald. La route à côté de laquelle roule, quelquefois au niveau du sol, le plus souvent à une assez grande profondeur, le torrent de la Luischine, suit presque constamment la direction du midi, jusqu’au village de Zwey lütschinen, où, arrêtée tout à coup par un énorme

rocher, elle tourne brusquement à l’est, vers le Grindelwald, et de l’autre côté s'enfonce, en suivant sa première direction, entre les rochers coupés à pic de Lauterbrunnen.

Voilà bien le plan de la route; mais puis-je espérer de t’en retracer, avec autant d’exactitude, toutes les pittoresques images ? Bornée des deux côtés par les flancs singulièrement élevés du Suwlisbers et du Breitlauenen-Alp , le premier, d’un aspect sombre et menacant, le second, embelk des plus verdoyantes forêts et des plus riches pàturages de la Suisse ; offrant ainsi, à chaque mouvement du terrain, une foule de points de vue d’une variété infinie et d’un effet mcomparable; dans le fond, la Lutschine, dont les ondes, naturellement*blanchâtres , et comme savonneuses par la neige qui les produit, roulent avec un bruit terrible sur un Bt creusé dans la montagne et hérissé de ses débris, et forment, en tombant du haut de ces rocs, ou en jaillissant contre leurs parois, mille cascades écumantes ; le tonnerre et l’impétuosité de ces eaux sans cesse grossies €t rompues dans leur cours ; les longues tiges de sapins qui les traversent; et, du haut de ces ponts tremblans , l’indolent pasteur et le troupeau suspendus sur l’abîme ; les énormes sallies du rocher qui semblent prêtes à écraser le voyageur, tandis

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que le sol ébranlé par le torrent, frémit sous ses pas: voilà les objets qui, à chaque instant, frappent, étonnent et ravissent son âme. Dans un des endroits les plus sauvages de cette route solitaire, sous un roc qui semble en fermer le passage, j'ai lu une inscription qui rappelle un crime allreux commis en ce lieu même. Un frère y assassina son frère pour envahir son héritage. Mais 1l ne recueillit de son forfait que lopprobre éternel attaché à sa mémoire ; et ce monument du crime, rendu plus terrible encore par tous les objets qui Paccompagnent , produit ici une impression dont âme la plus farouche ne pourroit se défendre. Qu'il seroit à souhaiter que la justice humaine eût toujours aussi bien choisi le théâtre où elle veut frapper les esprits du peuple d’une salutaire terreur ; et qu’en Suisse surtout, où le hideux appareil des instrumens du supplice contraste, d’une manière si afiligeante, âvec les mœurs douces de la nation et les riantes images de la nature , ces lecons menacçantes fussent partout repoussées , comme elles le sont ici, dans l’horreur des déserts qui en rendent l’effet plus sûr et l'impression plus profonde !

On arrive, après deux. heures de marche, au village de Zwey lütschinen, situé à l'endroit même de l’embranchement des deux routes et de la jonc

ton des deux torrens, dont l’un, sous le nom de Lutschine noire, sort des glaciers du Grindelwald; Vautre, appelé par opposition Lutschine blanche, est celui dont je venois de remonter le cours , et que je me proposois de suivre jusqu'à sa source cachée dans les glaciers de Lauterbrunner. C’est ici que s'ouvre la vallée de ce nom ; et, dès l’abord, elle présente: apparence d’une immense crevasse produite par le déchirement des montagnes qui l’enserrent , et dont les flancs se dressent des deux côtés avec une roideur et à une élévation surprenantes. Sur la gauche, une masse sigantesque, la unnenflue, ou roche des Huns, frappe les yeux par son atütude 1mposante et par la régularité de ses couches disposées en terrasses horizontales et couvertes de gazon, qui la font ressembler à un vaste bastion posé là pour soutenir le poids des montagnes intérieures. Le peuple qui, là comme ailleurs, transforme souvent ses ÉRPER sensalions en traditions historiques , a donné à cet énorme rocher un nom qui rappelle le terrible nom des Huns, dont les dévas- | tations vivent encore dans sa mémoire; et quoique cette étymologie ne repose que sur des idées popuhares , elle est peut-être aussi sûre et certainement plus intéressante que celle que propose le savant historien de la Suisse.

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À peu de distance de la Hunnenflue , le torrent du Sausbach qui se précipite en écumant du haut des monts voisins, apporte à la Zutschine le tribut de son onde;et bientôt le fond de la vallée se découvre entre deux énormes parois de montagnesà pic,quin’offrent plus, commela Hunnenflue, de terrasses circulaires ou de fentes verticales, maïs une masse compacte, uniforme , qui sue en quelque sorte l’eau qu’elle recèle, et forme ‘une muraille calcaire et continue, d’une hauteur moyenne de mille à douze cents pieds. Le fond de cette vallée même n’a guère plus d’un demi-quart de lieue de large; et des deux côtés de la Lutschine, qui la sillonne en mugissant, des pierres amon celées par les torrens, remplissent en quelques endroits cette largeur du vallon. Je nv'arrêtai, saisi d'un sentiment confus d’admiration etd’anxiété. Au-dessus de ces formidables remparts qui laissent à à peine un passage à la lunmière, mon oil n ’apercevoit ni les rians pâturages n1 les habitations humaines qui les couronnent ; je ne voyois en face de moi que la ligne éblouissante des montagnes glacées , et particulièrement la Jungfrau, dont le sommet se détachoït alors de ce magnifique amphithéâtre, avec une telle pureté de contours, que je pouvois en distinguer les formes les plus délicates, et compter en quelque sorte tous les plis du vaste

manteau de neige qui lenveloppe. Cependant le soleil , repoussé par lPépaisse muraille des montagnes de la gauche, n’éclairoit encore, à près de neuf heures, que le revers occidental de la vallée. Je marchois dans ombre, au milieu des légères vapeurs du matin ; mais la fraîcheur de Pair, en allégeant ma poitrine du poids immense qui avoit semblé d’abord l’accabler , fit bientôt succéder, à cette impression pémible , les émotions les plus douces, lorsque , ramenant ma vue autour de moi, je pus la fixer sur les objets qui m’entouroient. L’agréable verdure du vallon de Lauterbrunnen contrastoit avec le sombre aspect des montagnes qui l’encaissent ; à mes pieds la Zutschine murmuroit, toujours blanchissante d’écume, mais avec un bruit moins formidable, sous des bouquets d’aulnes et de saules; et, sur la route même , quelques tilleuls et de superbes érables récréoient mes yeux fatigués de la sévère et uniforme couleur des sapins. À mesure que javancois, quelques traces de culture faisoient à mes pensées une diversion plus agréable, en m’annoncant, à l'issue de ces déserts sauvages, la présence et la vue de mes semblables. Je n’étois plus qu'à un quart de lieue du village, et j'avois pris un crayon pour essayer de fixer, du moins à mes yeux , quelques traits du ravissant tableau qui al-

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loit leur échapper, lorsque mon guide, en appelant mon attention vers un autre point de la vallée, me fit apercevoir la cascade du Staubbach, qui se déployoit alors à mes regards dans toute son étendue.

Me lever, recommencer ma course et précipiter mes pas , sans plus regarder ni en avant ni en arrière, fut l'affaire d’un moment. Je ne repris haleine et ne relevai la tête, que lorsque, averti par le bruit de la chute des eaux et par la poussière humide qu’elles répandent au loin dans les airs, que j'étois parvenu au pied même du rocher qui les recoit, je crus pouvoir embrasser d’un seul regard toutes les parties de ce spectacle enchanteur.

Le point doù J'avois aperçu pour la première fois le Staubbach , étoit éloigné de celui où je me trouvois, d'environ une demi-heue que j’avois faite en courant. J’arrivai trempé de sueur et haletant, sur léminence formée de cailloux bruns et tranchans que les eaux du torrententraînent en se pré- Cipitant; et malgré la pluie abondante et subtile qui n’enveloppoit de toutes parts et pénétroitmes vêtemens , je voulus contempler quelque temps, à l'abri même du rocher, le magnifique spectacle de ces eaux qui semblent à la fois se verser et se perdre dans les airs. A cette heure où les rayons du soleil les traversoient dans tous les sens, je

voyois s’y produire et s’y effacer sans cesse les brillantes couleurs de l'iris, qui tantôt se balancoit au gré d'un vent impétueux, comme une écharpe voltigeante et légère , tantôt rabattu soudainement au pied du roc, me couvroit tout entier d’une auréole éblouissante. Mais quelque charme que j’éprouvasse à contempler ces accidens si variés et si riches de la lumière et des eaux, 1l me fallut bientôt chercher à quelque distance de là une station plus commode et même moins périlleuse. Levent qui s’engouffreavec violence dans ce creux du rocher, permettroit à peine de s’y tenir, quand bien même les gouttes de pluie dontäl est chargé n’en feroient pas craindre l'approche; et le secours du parapluie, que recommande l’auteur d’unvoyage récent dans lOberland, ne seroit pas seulement ridicule en cet endroit, il y seroit encore inutile : car la pluie et le vent sont les moindres inconvémens dont on ait à s’y garantir. De petits cailloux, détachés des montagnes , tombent sans cesse au pied du roc avec le bruit et la rapidité de la grêle; la poussière humide qui les enveloppe, n’en laisse le plus souvent apercevoirla chute, que par Podeur de soufre qui s’exhale des saillies du roc, contre lesquelles ils rebondissent en tombant; et ces cailloux vont quelquefois atteindre au loin un observateur imprudent. Cest ce qui manqua de m’arriver:

RE TERRE" NB AE a à

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je vis voler autour de ma tête quelques-uns de ces éclats du roc, qui me tirèrent de admiration où J'étois plongé. Je n’éloignai alors, quoique encore à regret ; et je cherchai, à peu de distance du rocher et hors de la direction de lépais brouillard qu en humecte au loin les parois, une place, d’où je pusse envisager sans crainte et embrasser d’une seule vue tout le cours du Staubback.

Je n’essaierai pot de te décrire Pimpression qu'il fit sur moi. Comment, après tant de voyageurs , d'artistes, de poëtes, qui en ont fait chacun à leur manière de si magnifiques récits, trouverois-je à mon tour des couleurs qui fussent neuves sans cesser d’être vraies ? Je dois craindre de me brouiller avec ceux dont l'admiration trop exclusive ne souffre pas qu’on en rabatte rien; je dois craindre surtout d’affoiblir mes propres impressions, en voulant les retracer, et de dissiper des images brillantes et fugitives, comme les ondes mêmes du Staubbach, en les soumettant à l’épreuve rigoureuse de la réflexion. Cependant, comme je ne veux dissimuler avec toi aucune de mes impressions , j'avouerai franchement que le Staubbach n'a paru inférieur à sa renommée, et qu'il n’a point produit sur mon imagination l’effet auquel m’avoient préparé mes lectures. La hauteur de la chute est certainement très-imposante, et

sous ce rapport , elle peut passer encore pour. la reme des cascades M. Wyttenbach, sous le nom duquel M. Ramond et M. de Stapfer rapportent chacun deux évaluations de cette chute assez différentes, l'estime à peu près de neuf cents pieds de France; et ce cours d’eau, qui n’est nulle part interrompu par des saillies de rocher, est sans doute le plus considérable qui existe d’une telle étendue. Mais il s’en faut bien que le volume de ces eaux réponde aux magnifiques descriptions qu’on en a faites; et sous ce rapport aussi, on peut dire que la hauteur de la cascade en diminue l'effet, Les deux ruisseaux qui de la corniche du Pletshberg se précipitent vers la vallée, amincis à l'œil par cette élévation, et perdus dans un léger nuage qui semble lui-même s’évanouir au milieu des airs, ne paroissent plus que deux filets d’eau assez maïgres. Bientôt on voit cette poussière humidese condenser sur le roc qui la recueille, et les deux ruisseaux se réunir pour se séparer de nouveau sous la forme de petits rubans argentés qui flottent et se déroulent sur les parois de la montagne jüsqu’à son extrémité inférieure, tandis que la partie la plus subtile de ces eaux, emportée par le vent, se balance au loin dans Pair et n’arrive sur le sol continuellement détrempé , que comme une douce rosée et une vapeur imperceptible.

LAUTERBRUNNEN. 159 Il y a loin sans doute de ce tableau, quoique infiniment agréable , au spectacle décrit par Haller, d’une rivière qui naît dans les airs , sort des nues et se verse de nouveau dans les nuages. Cest encore moins ce fleuve que l'imagination d’un autre poëte allemand, Baggesen, a vu descendre avec impétuosite de lempirée, et ces ondes qui partent avec le fracas du tonnerre, en menaçant d’'engloutir toute la contrée. De quelque imagination qu’on soit doué, je doute qu'aucun desadmirateurs du Staubback le reconnoisse à ces images gigan+ tesques ; et pour moi qui n'ai pu le voir qu'avec mes propres veux, dans ses formes légères et vaporeuses ; sous laspect de banderolles flottantes qui se jouent dans les airs, de vapeurs aériennes qu, mille fois interrompues dans leur chute et sans cesse dissipées par le vent, semblent ne pouvoir jamais atteindre la terre ; de ruisseaux de lait, dont la blancheur paroît encore plus éblouissante le long du noir rocher qu’ils humectent; j’avouerai sans peine que J'ai trouvé tout cet ensemble plus gracieux, comme il est certainement plus vrai, que le Staubbach de Haller, que ce torrent colossal , si je puis m’exprimer ainsi, qui n’exista jamais que dans une imagination décidée d’avance à le voir ainsi, En dépit donc des poëtes qui exagèrent tout, ét des critiques qui ne dénaturent guère mois ce

qu’ils tentent d'apprécier ,le Staubbach me paroît encore une cascade unique dans son genre et singulièrement agréable. Tout ce qu’a fait ici la nature, le fond du tableau, les accessoires, le cadre, tout est très-beau. Le mal est que les poëtes ont voulu chanter, les artistes peindre et les voyageurs mentir; et ce qu'ils ont prétendu ajouter ici à la vérité, la rappetisse et Penlaidit par les efforts mêmes qu'ils ont faits pour l’exagérer et l’embellr.

Rassasié de ces objets, je cherchai bientôt à m'en distraire par de nouvelles images, et l'admiration que je croyois avoir épuisée, se ranima toute entière à l'aspect du vallon de Zauterbrunnen, dont je n’avois pris encore qu’un aperçu superficiel. "Tel est en effet, ma chère anne, le caractère des beautés de la nature, que Pimpression qu’elles produisent peut se renouveler sans cesse et ne fatigue jamais. Il en est de même des douces affections qu’elle forme dans nos cœurs, et dont le charme augmente à mesure qu’on en jouit. Souvent aussi, ces deux heureuses dispositions se réunissent en présence des objets faits pour les exciter; la contemplation mène à lattendrissement, et à son tour l'œil, averti par le cœur, découvre dans les objets physiques une foule de rapports sensibles et de charmantes harmonies, qui doublent nos plaisirs en ajoutant à nos connoissances. C’est

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ainsi qu’au ravissant aspect de la vallée de Lauterbrunnen , je me rappelai plus délicieusement que jamais le souvenir de ce que j'aime; je sentis, à l'émotion qui me gagnoït, que cette image embellissoit encore celles que j'avois sousles yeux ; et c’est 1c1 surtont que j'éprouvai combien, en présence des beautés que la nature étale, sont puissans et doux les sentimens qu’elle : inspire.

La vallée de Lauterbrunnen * doit son nom et sa célébrité à ses nombreuses cascades, entre lesquelles le Sraubbach a long-temps captivé seul l'attention des voyageurs. Mais s'il fait un des agrémens du tableau, il est loin à mes yeux d’en être le principal ornement; et cette cascade, qui fut si long-temps un objet & enthousiasme, pour roit devenir victime d’un autre caprice de la mode, sans que Lauterbrunnen cessât d'attirer les hommages des vrais amis de la nature. Un vallon qui n'a jamais plus d’un quart de lieue de large, et le plus souvent qu'un demi-quart, constimment enfermé entre deux énormes parois de rochers, dont l'une, presqu’absolument verticale et inaccessible, ne laisse apercevoir au-dessus d’elle que le ciel et les eaux qui semblent en descendre, et dont l’autre

s’élevant par d’insensibles degrés jusqu'aux extré-

* Pure fontaine.

IT

:62 LETTRES SUR LA SUISSE, mes confins de l’hiver, se couvre de vertes prai= ries, de sombres forêts ou d’agréables habitations ; ce vallon, qui paroît au premier coup d’œil abimé dans cette effroyable profondeur, présentant d’un côté l’image d’une horrible stérihté, et de Pautre, celle de la végétation la plus riante; et terminé enfin par un amphithéâtre de montagnes disposées en terrasses, au-dessus desquelles dominent, comme au-dessus des nues , les cimes inabordables des monts glacés : tel est l'aspect de cette vallée unique, où la nature s’est plu à prodiguer, sur le théâtre le plus resserré, ses traits les plus fiers et les plus aimables, ses couleurs les plus riantes et les plus sombres.

Le vallon de Lauterbrunnen s'étend, dans la direction du nord au sud, l’espace de deux lieues et demie, depuis Zweylütschinen jusqu'au hameau de Stechelberg ; de là jusqu'aux mines, maintenant abandonnées de T'rachsellauinen, 1 se dirige vers le sud-ouest l’espace d’une heue ; et tournant brusquement à l’ouest, 1l se termine, à une lieue et demie plus loin, au pied de montagnes inaccessibles, qui ne laissent entre elles aucune issue. Deux vallées latérales, également sans issue, viennent aboutir à la vallée de Lauterbrunnen : celle de Sévinen , ou Sevinen-thal, qui s’ouvre sur le revers occidental, et court dans la direction du

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