‹ Lettres sur quelques cantons de la SuisseChapitre 13 sur 37 · OO ATOME TETE · texte numérisé non relu

OO ATOME TETE

LAUTERBRUNNEN. 163 nord-est; et, sur le revers opposé, celle de T'riimmlethen , gorge étroite, stérile, d’un aspect et d’une profondeur horribles, dans laquelle descendent les neiges et les torrens du pied de la Jungfrau. Les montagnes qui forment le revers oriental du vallon de Lauterbrunnen, le Monnlichen, le Tschuggen et le Lauberhorn, parviennent généralement à une momdre hauteur , que la chaîne occidentale, dont les principales sommités, le Shilthorn, le Pletshberg et le Sausgrat, sont presque toujours couvertes de neïge. De là, sans nul doute, et non pas d’après la raison que donne M. Ramond , ces nombreuses sources qui jaillissent des rochers de celte chaîne, et qu’alimente la fonte perpétuelle des frimas dont elle est chargée. Les principales de ces sources, sous les noms de Spissbach, de Staubbach, de Mürrenbach, de Gimmelbach et de Schiltwaldbach, se précipitent vers la vallée, en cascades écumantes ; et le bruit et l'élévation de leur chute, le volume et éclatante blancheur de leurs eaux contribuent à appeler surtout de ce côté lattention des voyageurs. Mais lautre paroi de la vallée n’est pas aussi complétement dépourvue de cet ornement, que l’assure le savant que je citois tout-à-lheure: et, sans parler de plusieurs petits ruisseaux sans nom, qui, tombant de la #engen-Alp, ressem-

blent de loin à des rubans argentés flottant sur le gazon , deux cascades charmantes, le Trümmelbach et le Maettelibach, sont dignes de fixer les regards des voyageurs, comme elles ont exercé les pinceaux des artistes.

Dirai-je qu'au-dessus de ces rochers à pic du revers occidental, dont l’œ1il mesure en tremblant la hauteur, et qui ne semblent accessibles qu’à Paigle des Alpes, des hommes ont fixé leur habifation ? Je le croyois pour Pavoir lu, et j’y crois à peine depuis que je lai vu: car c’est surtout ici que là vérité même est invraisemblable. En se plaçant sur les premiers gradins de la engen- lp, on découvre, au-dessus de la corniche qui domine le bassin de Lauterbrunnen, une crète de montagnes qui s'élèvent par des degrés peu sensibles jusqu’à la limite des neiges. Le flanc de ces montagnes, sillonné de profondes vallées et semé de pâturages, Offre aussi plusieurs hameaux qui, disséminés à la manière suisse, couvrent presque, en y comprenant les chalets intermédiaires , une ligne de deux à trois lieues, et dont les humbles habita-

ons, vues à cette hauteur, ressemblent à ces petits

dômes de sable que, dans tes promenades champêtres, tu as sans doute plus d'une fois foulés aux pieds: ces villages aériens sont ceux de Eisenflue, de Ginmelwald et de Märren , dont le dernier

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compte presque un aussi grand nombre d’habitans que la paroisse même de Lauterbrunnen. On est saisi d’un frémissement mvolontaire, en contemplant ces fragiles demeures suspendues au bord des abimes, et placées si fort au-délà des nues; et Pœil ne se promène qu'avec effroi sur des pentes rapides que le hardi montagnard franchit habituellement, sans y attacher l’idée du danger.

Je crus cependant m'être assez familiarisé par une longue contemplation, avec la structure et la direction de ces sentiers escarpés, pour essayer en les suivant de parvenir à la corniche du haut de laquelle le Siaubbach se verse dans la vallée. Je fus obligé de gravir pendant près de deux heures avec des peines infinies , jusqu’au dernier escarpement du roc qui soit accessible. Placé enfin au-dessus de lendroit même d'où le Stuubbach prend son essor , je jouis d’un des plus beaux spectacles qu'il soit “acte d'imaginer. Quand ma vue se fut rassurée sur l’effroyable précipice qui s’ouvroit à mes pieds, sans que j'en pusse envisager la profondeur, et que, planant sans crainte au-dessus de l’abime, je pus promener mes regards autour de moi, quel éclat et quelle magmificence dans les masses gigantesques qui, de toutes parts, bornoient mon horizon et agrandissoient ma pensée ! Au nord, les pointes aiguës de PZselten- Alp, pa-

reilles à deux dents terribles, me sembloient défier la foudre dont elles portent les redoutables cicatrices. Les pâturages de la F'engen-Alp, ornés, d'étage en étage, de johies habitations champêtres, se développoient devant moi, et contrastoient par leur verdure si fraîche et leur aspect si riant, avec les formes sauvages des rochers bizarrement découpés qui les surmontent. Enfin , le fond de ce ta- Dleau étoit formé par la ligne des glaciers , dont l'œil peut embrasser ici une étendue considérable, depuis le sommet du grand Ziver jusqu'aux cimes du large Proeithorn. La Jung frau domine encore tout cet amphithéâtre de glaces ; et, nulle part, son attitude ne n’avoit paru si majestueuse et si fière. Debout entre ses pâles courtisans, cette reine des frimas se montre ici appuyée sur son énorme piédestal, la Sielliflue , dont la couleur sombre et rougeûtre fait ressortir plus vivement l’éclatante blancheur de sa robe argentée; et, au-dessus de cette masse imposante, un rocher, faconné d’une manière bizarre, rappelle à imagination superstitense et grossière du pâtre des Alpes, le capuchon d’un moine, dont 1l offre la forme et dont il a recu le nom.

Le soleil commencçoit à s’abaisser derrière l’am phithéître des montagnes , lorsque j’étois encore occupé à considérer tous les détails de ce magnifi-

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que tableau. Bientôt il disparut tout-à-fait, et tan-

dis que les premières ombres du crépuscule se projetoient à mes pieds dans le sombre bassin de Lauterbrunnen, les cimes des monts opposés se

coloroient successivement des diverses nuances de Viris. Peu après je vis s’éteindre les derniers feux du soleil sur les sommités de glace qui les réfléchissoient auparavant ; le front seul de la Jungfrau brilloit encore de tout son éclat. Il se couvrit enfin lui-même dune pâleur mortelle; et je ne sais si

ce front décoloré et cette attitude morne et silen-

cieuse d’un colosse qui s’enveloppe des sombres voiles de la nuit, ne faisoient pas sur mon âme une

impression plus forte, que lorsqu'il m’avoit apparu à la clarté du jour, dans toute la majesté de ses

formes. Il fallut enfin que mon guide vint m’arracher à cette contemplation mélancolique ; et je re-

descendis d’un pas rapide, au risque de me briser contre les rochers et de rouler dans la vallée déjà obscurcie par la nuit.

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