‹ Lettres sur quelques cantons de la SuisseChapitre 14 sur 37 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

À LA MÊME

Lauterbrunnen, ce 19 août.

Voyage aux glaciers de Lauterbrunnen. — S3= chellauinen. — Lavange permanente de Stufenstein. — Refroidissement progressif de ces vallées , et réflexions à ce sujet. — Fameuse cascade du Schmadribach.— Description du vallon dd’ Ammerten. — Retour à Lauterbrunnen : triste condition de ses habitans.

La plupart des voyageurs ne passent qu’une journée à Lauterbrunnen ; et il faut convenir que pour voir le Saubbach qui seul les y attire, :l n’en faudroit même pas tant. Mais cette vallée est d’une structure si extraordinaire, que je n’ai pu me résoudre à la quitter, avant d'en avoir envisagé tous les aspects et atteint les profondeurs, Tel est

LAUTERBRUNNEN. 169

le but que je me proposois dans Pexcursion dont je vais te rendre compte. La cascade du Schmadribach, qui se trouve à l’extrémité la plus reculée de cette vallée, commence d’ailleurs à jouir d’une célébrité qui échpse celle du Sraubbach ; et yétois d'autant plus curieux de vérifier si à cet égard la renommée r’étoit pas un peu trompeuse, qu'aucun voyageur, à lexception du professeur WVyss, dont l’ouvrage n’est pas connu en France, ne nous avoit donné encore une description du Schma- dribach ; car le peu de mots qu’en dit M. Coxe, loin de pouvoir satisfaire la curiosité, feroit presque soupconner qu’il n’en parle pas d’après luimême.

Les gens du pays estiment de trois à quatre heures le chemin qu'il faut faire depuis Pauberge de Lauterbrunnen, jusqu’au pied des glaciers qui terminent la vallée. Une grande partie de ce chemin traverse une région déserte et presqu’inabordable. Je partis donc de trés-bon matin, afin d'attendre au terme d’une course si fatigante, avant Pheure où les feux du soleil concentrés dans ces gorges profondes, y font éprouver, en présence même du plus rude hiver, une chaleurinsupportable. Ün léger brouillard répandu au-dessus de la vallée, me déroboit la vue des Hautes-Alpes, dans la région desquelles j’allois pénétrer ; je n’arrêtai quel-

ques instans devant le Sfaubbach , dont la source cachée par ce brouillard, sembloit alors jaillir du sein des nuages ; et la blancheur de ses ondes, foiblement éclairées par le crépuscule, donnoit à cette cascade laspect mélancohque d’un long spectre vaporeux appuyé contre leroc. À quelque distance de là, celles de Mürrenbach et de G'immelbach , quitombent avec fracas de plusieurs saillies du rocher, animoient cette scène silencieuse par le bruit de leur chute et par les mouvemens variés de leurs ondes. Bientôt les énormes rochers qui enferment la vallée, se rapprochent et prêts à se toucher , dressent avec plus de roideur leurs flancs escarpés et leurs têtes menaçantes. I est impossible de ne pas éprouver une sorte de terreur, en se voyant resserré de toutes parts entre des masses aussi gigantesques. Vainement voudroit-on s’élancer au-delà par la pensée ; œil ne découvre aucune issue, et l’imagination même est circonscrite dans les bornes étroites de l'horizon. La profonde vallée de Sévinen, qui s'ouvre sur la droite, ne se présente que sous l’aspect d’une large fente irrégulière, à demi-voilée par un noir rideau de sapins, et presque entièrement obstruée par les rochers qu’entraîne la Sévi-Lutschine, une des sources de la Lutschine de Lauterbrunnen ; et sur la gauche, humide gorge de riümmlethen

LAUTERBRUNNEN. 171

attristeroit bien davantage les regards, par le spectacle des avalanches qui s’y écoulent incessamment, si la vue pouvoit plonger dans ces effroyables profondeurs.

Parvenue en cet endroit , la route jusqu'alors assez droite et assez unie, s’élève rapidement sur une éminence nommée Séechelberg. À quelque distance, le chétif et misérable hameau de Sichellauinen marque la dernière limite entre le sol habitable et l'empire des frimas éternels. On ne rencontre plus dans ces déserts, que quelques chalets solitaires et les ruines des bâtimens construits il y a peu d'années, pour l'exploitation des mines de plomb. Mais tant de causes de destructuion conspirent ici contre ces foibles restes de Pindustrie humaine, qu'ils auront bientôt disparu ; comme si la nature elle-même dédaignoit ce contraste des monumens de notre impuissance , avec la grandeur et la perpétuité de ses ouvrages !

On passe pour la dermière fois, sur un pont formé de tiges de sapins assemblées sans art, le torrent de la Lutschine qui bondit avec un bruit épouvantable. La vallée, en se dirigeant à l’ouest, s'élève et se rétrécit de plus en plus. Bientôt la roche primitive perce le sol léger qui la recouvre, et l’on ne marche plus que sur des débris de oneis et parmi d'énormes blocs de granit. La route

aboutit enfin à un enfoncement que la Lutschine remplit tout entier de ses ondes écumantes. Il faut gravir, au moyen d’entailles qu’on y a faites au c1seau, Sur un énorme rocher qui domine le torrent, et qu’on peut regarder comme la première marche du palais de l'hiver. Tout en effet offre ici Pem-

prete de la désolation éternelle. On touche à

ces montagnes colossales, dont la cime est en tout temps chargée de neige; etles glaconsquis’en détachent, roulent à vingt pas du voyageur dans le torrent qui les emporte avecune violence et un bruit inexprimables. Cest surtout du haut du roc dont J'ai parlé, en face de la Stufenstein-Lavine , ou Lavange de Stufenstein , que Pon jouit le mieux de laspect et des effets de ce terrible phénomène. Au-dessous de la région des neiges, qui du sein de la Jung frau se prolongent sur les innombrables sommets du Breithorn, du Groshorn et du Tshingelhorn , les flancs déchirés d’un mont rougeätre, ou Rothhorn, servent habituellement de Et aux avalanches. Les neiges, en s’écoulant par cette voie à mesure qu’elles se fondent dans les régions supérieures, ont produit peu à peu une croûte solide qui chaque jour s’étend dans la vallée, et sur laquelle les frimas sans cesse accumulés se dureisent et se perpétuent. D’énormes glacons, entassés dans le lit de la Lutschine, y for-

LAUTERBRUNNEN. 175 moient encore au mois d'août les arches mobiles d’un pont, qui bientôt peut-être étendra plus loin le triste domaine de lhiver. Debout sur ces glacons, j'ai contemplé de près avec douleur le progrès de cette avalanche permanente, dont Patmosphère glacée desséche au lom un sol auparavant fertile ; et j'ai craint d'envisager l'époque, sans doute trop prochame , où l’humble et foible végétation qui vient expirer à ses pieds, disparoîtra tout-à-fait sous les glaces.

C’est une chose bien digne de Pattention des philosophes, et qui ne sauroit manquer de frapper même le simple voyageur, que cette marche de l'hiver vers des contrées long-temps favorisées par la nature; et il est peu d’endroits dans les Alpes, qui rendent cette observation plus sen- sible, que celui où je me trouvois alors. Je ne sais quelle confiance méritent certaines traditions locales , suivant lesquelles une route auroit jadis été pratiquée entre le Mænch et l'Eiger ; pour descendre au ’alais ; je doute qu'il ait été un temps où, de mémoire d'homme , les cimes de la Bliümlis- Alp et même de la Jungfrau, ces cimes revêtues aujourd’hui d’une cuirasse impénétrable de glace , étoient couvertes de verdure et semées de pâturages. Mais il est difficile de révoquer en doute

le voyage de ces quatre mineurs valaisans qui, sut

.vant un sentier depuis lors envahi par les glaces, entre le Tshingelhorn et le Breithorn , pénétrerent de la vallée de Lauterbrunnen dans celle de Loësche, au Palais. Ce seroit également pousser trop loin le scepticisme, que de démentir le récit de ce voyageur , dont M. Bourrit s’est fait l’interprète, et qui s’ouvrit un passage direct des vallées dé Gastern et de Kander-Steg, dans le fond de celle de Lauterbrunnen, quoique ledésordre qui règne dans cette partie de sa narration, permette peu de se fier au témoignage de M. Bourrit luimême. Il est donc certain qu’à une époque assez peu éloignée, des passages de montagnes conduisoient de cette partie du canton de Berne dans le Valais ; et il n'est pas moins certam, par le témoignage unanime des gens du pays que j'ai consultés , que ces passages, ensevelis à présent sous

les neiges, sont devenus absolument impraticables,

même pour les plus hardis chasseurs de chamois.

Si ces preuves , tirées de la tradition du pays, paroissoient insuffisantes , le progrès de la layanche de Stufenstein en seroit une bien autrement authentique, de ce refroidissement qui, des Alpes supérieures, s'étend aux monts secondaires, et de là menace d’envahir les régions situées à leurs bases. Or, à quelle cause fortuite ou naturelle faut-1l attribuer la naissance de ces frimas récents

LAUTERBRUNNEN. 135 qui augmentent sans cesse la masse et l'intensité des olaces primitives? et comment expliquer ces usurpations de lhiver, ou plutôt ces contradictions de la nature, qui, faisant sortir du sein de la stérilité même, une sorte de végétation des frimas , place ainsi l’éternel mouvement tout à côté de l'éternel repos?

Quel lieu plus propre à élever l'âme vers ces méditations sublimes, que le désert qui meles suggéroit ! L’oil n’y découvre presque plus de traces de la culture et de l’industrie humaines : la destruction semble habiter seule ces régions désolées, À gauche, l'énorme base des glaciers ne présente, qu'à de longs intervalles, quelques plages de verdure , espèces d’îles au milieu de cet océan de neiges. Sur la droite, des montshorriblement fracassés attestent, par leurs larges crevasses, par leurs cimes découpées de mille manières, l’affreuse convulsion qui les sépara de la chaîne opposée, et - joncha de leurs débris la vallée intermédiaire. On marche sur ces débris contemporains de la formation du globe. Tantôt il faut gravir sur des masses

de granit confusément entassées , et se laisser glis-

ser sur l'antique mousse qui s’y attache ; tantôt on entre jusqu’à la ceinture dans lherbe épaisse et touflue qui croît entre ces débris : car la nature

qui semble toujours se plaire à ces contrastes, étale,

sur ce théâtre de destruction , toute la vigueur de la végétation la plus riante. À l’endroit le plus resserré du vallon, un énorme rocher, qui en rempht entièrement le fond, est formé des débris de montagnes écroulées, parmi lesquels une industrie grossière a taillé quelques degrés informes. On s'élève sur ces ruines, tandis que la Zutschine, qui mugit à vos côtés, et bondit de cascade en cascade, vous couvre de son écume et vous étourdit de sa chute. Arrivé sur cette éminence qu'ombragent encore quelques arbres, on découvre la vallée d’Æmimerten, dernier enfoncement de celle de £auterbrunnen , ét entièrement dirigée à l’ouest. On apercoit en même temps la chute supérieure du Schrnadribach, et œil peut embrasser une des scènes les plus extraordinaires, quoiqu'une des plus bornées que présentent les Hautes-Alpes.

Il'étoit dix heures quand j’arrivai sur le bord d’un ruisseau qui tombe, presque en face du ScAmadribach, du haut de la montagne opposée. Les brouillards du matin ne me déroboient plus aspect des monts glacés qui s’étendoient devant moi, et les feux du soleil, réfléchis par armure éblouissante, dont ces géants sont revêtus, les couvroiïent tout entiers d’un éclat incomparable. J’apercevois alors distinctement, je pouvois compter cette

AT Fr,

LAUTERBRUNNEN. 177

foule d’aigrettes brillantes qui percent si hardiment les nues; ces larges sillons de glace qui descendent de leurs sommets, comme les plis irréguliers d’une longue robe flottante; et, plus bas encore, ces profondes vallées de neiges sans cesse renouvelées et bouleversées par les orages. Audessous d’un immense cône de glace qui domine ce magnifique amphithéâtre, et dont l’inaltérable blancheur dessine les contours sur le fond azuré du ciel, on voit un large torrent tomber de la corniche du roc, qui sert de base au glacier; et ce torrent, aussitôt arrêté et brisé dans sa chute par les nombreuses saillies du rocher, former au même instant mille cascades bouillonnantes qui de loin offrent l'apparence d’une immense gerbe d’écume , tandis que les innombrables flocons qui s’en échappent, réumis et condensés sur le sol, redescendent, en ruisseaux delait, le long de cette roche aride et noirâtre. Bientôt les eaux du torrent disparoissent dans un profond ravin que cache un monticule d’une forme arrondie et ombragée par des sapmms. Mais on le voit encore se frayer d’espace en espace une route hardie à travers les flancs crevassés de la montagne; et tantôt les nuages de poussière humide qu'il fait jaillir au loin dans les airs, tantôt les larges bandes de gaze argentée qu’il | déploie sur le noir rideau des sapins, révèlent à

l'œil les détours et Pimpétuosité de son cours. Î descend ainsi, par mille bonds qui se succèdent et se varient sans cesse, jusqu’au fond de la vallée, où son onde, comme épuisée par tant d'efforts, ne fait plus entendre qu’un léger murmure entre les cailloux.

Telle est cette cascade si justement célèbre du Schmadribach, autant du moins que J'ai pu te retracer, avec des paroles , ce que la peinture ellemême seroit impuissante à rendre avec toute la magie et tout léclat de ses couleurs. J'ajoute, comme un dernier trait à ce tableau, que mes souvenirs du Staubbach ne purent un seul moment soutenir le parallèle avec leffet imposant de cette magnifique cascade ; et la querelle des deux rivaux fut dès lors décidée, du moins dans mon esprit.

Le fond de ce tableau singulier ne diffère pas moins de celui qu'offre la vallée de Lauterbrunnen. Là, des images agréables contrastent du moins avec Pâpreté de ces rocs et la profondeur de ces abîmes. Mais ici, les affreux vestiges d’une destruction universelle affligent de toutes parts la vue, en même temps qu'ils bornent Phorizon du voyageur. Le vallon du Schmadribach ne présente, au-dessous de l'immense chaîne des glaciers qui l'enserrent, que des débris accumulés depuis la naissance du monde. Cependant , au milieu de ces

LAUTERBRUNNEN. 170 ruines, monumens des combats que s’y livra la fureur des élémens, quelques bouquets de sapins sont encore restés debout ; mais chaque jour ces tristes familles, déjà si rares, s’éclaircissent de plus en plus. Des forêts entières ont été moissonnées par les avalanches ; et l’on voit encore , à quelques pieds au-dessus de terre, les troncs rasés par Pouragan, tandis que les longues tiges de ces sapins desséchés et blanchis jonchent au loin le sol qu’ils ombrageoïient autrefois, et forment d’énormes ababis sur le penchant des collines, où tout au travers du cours des torrens qui les emportent. Rien ne sauroit égaler les sentimens mélancoliques que l’on éprouve à contempler, sur de vastes espaces ainsi dégarnis par les orages , ces sapins solitaires, étendant tristement leurs rameaux velus au-dessus des cadavres de leurs frères | et comme pleurant eux-mêmes , au milieu de ce deuil de la nature, sur la destruction de leurs familles.

Apres avoir contemplé quelque temps lensemble et les détails de ce spectacle extraordinaire , Je Songeai à réparer mes forces, au moyen d’un excellent morceau de chamoïs que notre hôte de Lauterbrunnen avoit prudemment placé dans mon sac. Le clair ruisseau, au bord duquelje m’étois assis, me fournissoit une eau exquise, comme toutes celles des glaciers, dont, quoi qu’on en

dise, on peut toujours boire sans crainte, quelque chaleur que Pon éprouve, en ayant soin d’y mêler quelques gouttes d’eau de cerise, ce qui procure une boisson tout à la fois très-saine et trèsagréable. Un chalet récemment construit au pied des montagnes, et qui est la seule habitation humaine dans cette sauvage solitude, m’offrit un supplément à mon repas, que j'étois loin de nrattendre à y trouver. Mon guide, que j'avois envoyé à ce chalet, m’en rapporta dans un large baquet une crême délicieuse; et je ne pense pas avoir fait de ma vie un ip Le agréable, m1 parmi des objets plus propres à en Gr le souvenir. Jé voulois d’abord laisser passer en cet endroit la plus grande chaleur du jour; mais elle devint bientôt excessive dans cet entonnoir, dont les parois de glace réfléchissoient les rayons du soleil, et m’éblouissoient les yeux de leurs clartés, renvoyées plus vives de mille points à la fois. Je me vis donc forcé de reprendre le chemin de Zauterbrunnen. Je le suivis du moins aussi lentement qu’il me fut possible, pour jouir des nouveaux aspects que cette route me découvrit au retour ; et j'atteignois à peine les pres maisons du lies quand la nuut COM mencçoit à les couvrir de son ombre.

Le ferai-je part des observations que je recueillis en traversant, à la foible clarté du crépuscule,

LAUTERBRUNNEN. 101 cette longue file de maisons isolées les unes des autres, où le cours des habitudes se règle si exactement sur celui du soleil, et où le mouvernent cesse avec le jour ? Les habitans venoient de rentrer après le travail des champs, qui, à cette époque de l’année, ne consiste que dans la récolte du foin. Assis devant la porte de leurs maisons, ces bonnes gens me regardoient avec autant de curiosité que je Les considérois moi - même ; car , après deux journées’entières employées à examiner les œuvres et les phénomènes de la nature , J’éprouvois Île besoin de reporter sur des créatures humaines toute lattention dont j’étois encore capable. Mas, hélas! que cet examen fut loin de n'offrir un résultat aussi agréable que Pautre ! Ce r’étoient plus ces visages, si frais, si fortement colorés, qui m'avoient tant plu à Unterséen. Des figures hâves et amaigries, où le sentiment du besoin se voit em-

preint dans les rides d’une vieillesse anticipée ;

partout l'aspect rebutant de la misère , et des physionomies qui repoussent presque la pitié par le dégoût qu’elles inspirent: voilà l’affigeant spectacle que présentent les habitans de Lauterbrunnen. Nulle part encore ces tributs importuns, que l’indigence vient lever en ce pays sur la curiosité des voyageurs, ne m'avoient paru si péwbles à acquitter ; et le plus souvent, en éten-

dant la main vers le malheur, j’étois forcé d’en détourner les yeux. Je vis sortir d’une de ces imisérables huttes qui semblent à peine capables d’abriter les troupeaux contre les inclémences de Pair, un homme et trois enfans en bas âge, dont les corps paroissoient presque entièrement nus à travers les haillons dont ils étoient couverts. Cet homme m'adressa la parole en françois, et en des termes qui annoncoïent une éducation plus cultivée qu’on ne la trouve ordinairement dans ces montagnes. Je lui en témoignai ma surprise, et j'appris qu'il étoit Génevois , et que, forcé par des revers de fortune de se retirer en ce pays-c1, il y trouvoit à peine de quoi procurer à sa famille une misérable subsistance. Hélas! qu'il y a de tristes conditions ici-bas! Cet homme a dressé sa cabane vis-à-vis du Staubbach. À chaque instant du jour, il à devant les yeux l’un des plus magiques tableaux de la nature ; mais il le voit, sans en être ému autrement, É par le contraste de sa misère avec l’opulence de ceux que ce spectacle atüre. Pour moi, je avoue, cette réflexion fit perdre en un moment au Séaubbach tous les charmes que sa contemplation n’avoit offerts ; et je fus tenté de reprocher à la nature le vain ee qu'elle étale ici, aux dépens de la subsistance et du bien-être des hprmmes.

LAUTERBRUNNEN. 105

La vallée de ZLauterbrunnen ne produit que du foin ,un peu de chanvre et de lin, et trés-peu d'orge qu’on est obligé de cultiver à la bêche. Quelques légumes, et surtout la pomme de terre, y réussissent assez bien. Le noyer, cet arbre dont la croissance est si belle et le produit siconsidérable dans la vallée d’Interlacken, ne se rencontre ici que rarement. {érable et le tilleul sont presque les seuls arbres qui y prospérent. Avec si peu de productions, le pays offre encore moins d'industrie. A peine y trouve-t-on les artisans les plus nécessaires ; et néanmoins les longues soirées de l’hiver, qui dure ici près de-huit mois, et pendant lequel les humbles maisons de ce village demeurent presque entièrement ensevelies sous la neige, devroient éveiller le goût et stimuler la paresse de ces montagnards. Mais ils ne déploient que dans la vie pastorale le peu d'activité dont ils sont doués. Ils passent l’été sur les montagnes avec leurs troupeaux, et l’hiver encore, uniquement occupés du soin de ces bestiaux , qui sont toute leur richesse, ils en font aussi leur unique ressource contre la solitude qui les environne et l’ennui qui les assiége. Ils vivent confondus pêle-mêle avec leur bétail. Les maisons construites de troncs de sapins, et dans lesquelles Pair circule hbrement, au moyen des interstices que laissent entre elles

ces longues tiges, superposées presque sans aucun art, s'élèvent à peine de quelques pieds au-dessus du sol; et les énormes pierres dont le toit est chargé ajoutent encore au sentiment d’anxiété que fait éprouver la vue de ces misérables habitations.

Les voyageurs que la curiosité attire à Lauterbrunnen , logeoient, 1l y a quelques années, chez le pasteur du village. Mais, depuis peu de temps, 1l s’y est établi une auberge où l’on trouve à meilleur marché qu’on ne devroit s’y attendre, un bon gîte, une excellente chère, et même un domestique qui a servi dans la Chaussée d’Anün, et qui en a rapporté toutes les belles manières des laquais de Paris. Cependant, te Pavouerai-Je ? j'ai regretté l’asile du pasteur, où les soins obligeans et les attentions délicates déguisoient au moins 0e que cette hospitalité a de mercenaire , et offroient quelque image du bon vieux temps. C’est, en général , une des choses que j'ai vues avec le plus de peine en Suisse, parce que jy étois moins préparé par les récits des anciens voyageurs , que d’y trouver des auberges avec toutes les commodités de nos grandes villes , là où j’aurois mieux aimé rencontrer le toit hospitalier, la table frugale et Paccueil bienveillant du montagnard.

Le second soir que je soupai à l’anberge de Lau-

LAUTERBRUNNEN. 185

terbrunnen, vingt-quatre voyageurs , venus de divers endroits de la Suisse, étoient rassemblés autour de la même table; et parmi tous ces étrangers, dont dix-huit étoient Anglois, j'étois Le seul de ma nation. C’est presque partout dans la même proportion que les deux peuples voyagent. Mais à en juger d’après les individus que j'ai rencontrés, je doute que celui qui court le plus le monde, soit celui qui en profite le mieux. C’est un spectacle parfois assez divertissant , que de voir ces Anglois traîner partout , en ce pays, lattirail de lopulence du leur ; parcourir les montagnes, pârés et brillans comme à une fête, en nombreuses caravanes d'hommes et de laquais , de femmes et de chevaux; étaler, en présence du luxe de la nature, celm de leur toilette, et porter leurs pompons sur les glaciers. Ces pauvres gens, qui viennent de si loin et à si grands frais admirer la nature, ne l’apercoivent guère qu’à travers leur lorgnette, comme une décoration d’opéra. En un mot, ils sément les routes de guinées et de ridicules ; et je dois rendre aux Suisses cette justice, qu'ils ne laissent rien perdre de ce que les Anglois leur prodiguent.

RAY R/Q/QA/V/S UV AL A/R VS ALU A/R LULU LAB LVL SL LV BL LVL LE LAS AL L/ AS

LETTRE XIL

A LA MÊME

Grindelwald , ce 21 août.

Description de la vallée de Grindelwald ; les deux Eiser ; le Wetterhorn ; le Schreckhorn.

— Vue des deux glaciers.— Voyage a la mer de glaces, le long du Mettenbers, au-dessus du glacier inférieur. — Phénomènes des glaciers ; réflexions & ce sujet.

Jr frémis encore à la seule idée des dangers que je viens de courir, et dont je vais essayer de te tracer une foible esquisse, moins pour exciter dans ton âme une émotion pénible, que pour m'en procurer une agréable à moi-même, par la comparatson de mes craintes passées et de ma sécurité

présente.

Jarrivai hier soir à Grindelwald par une route

GRINDELW ALD. 107 qui n’avoit extrêmement fatigué. Pour mieux jouir de la journée du lendemain et réparer un peu mes forces, je me couchai presque en arrivant; mais je ne pus fermer Poil de la nuit. J'habitois une de ces maisons de bois si sonores, qu’on ne peut y faire un pas, ni presque prononcer un mot, sans que le bruit en retentisse aux oreilles; et, pour comble de disgrâce, le tumulte d’une noce et les” sons du violon le plus discordant ajoutoient pour moi le tourment de l’impatience à celui de Pinsomnie. Je me levai au point du jour, presque aussi fatigué de ma nuit que de la journée laborieuse de la veille; et, trouvant mon guide éveillé, je me mis en marche vers le glacier inférieur de la vallée, celui qui, étant le plus près de moi, sembloit n’offrir aussi une pente plus facile, et par conséquent plus de chances de succès pour le voyage que je projetois. Îei, ma chère amie, je suis obligé d'interrompre le récit qui me concerne, pour te donner une idée des lieux et le moyen de me suivre dans ma périlleuse excursion.

La vallée de Grindelwald , plus longue et surtout plus large que celle de Lauterbrunnen , court dans la direction du nord -est au sud-ouest. Enfermée de toutes parts par d'énormes montagnes, on ne distingue pas d’abord lesissues par lesquelles on peut y pénétrer,et qui ne sont qu’au nombre de

trois ; la quatrième étant maintenant occupée par un glacier. Le passage de la petite Scheideck, par lequel jy étois arrivé , est à plus de six mulle pieds au-dessus de la mer. Celui de l’autre Scheideck , qui s’offre vis-à-vis, et qui conduit dans la vallée de fLasli, n’est inférieur que de quelques centaines de pieds. Enfin, dans la partie la plus basse du Grindelwald s'ouvre une troisième issue qui, resserrée entre les parois de hautes montagnes, se dérobe tout-à-fait à la vue sous un rideau de sapin, et celle-ci communique avec la vallée de Lauterbrunnen. Au nord, le Grindelwald est borné par des montagnes qui, du fond du vallon, s’élèvent, par une pente généralement assez douce, jusqu’à une ‘ hauteur considérable , puisque le Faulhorn, le pic le plus élancé de cette chaine, surpasse la limite des neiges perpétuelles. Mais c’est dans la partie méridionale , que le plus rude hiver a établi son siése, sur des montagnes colossales, dont la cime supporte un immense chapiteau de glaces, et dont les bases mêmes sont ensevelies dans les glaciers qui en dérivent. Le grand Eiger , à plus de 12,000 pieds, et le Fetterhorn, à 11,555, s’élancent dans les nues avec une roideur extraordinaire ; et sur leurs vastes flancs , souvent couverts de légers brouillards, tandis que leur tête orgueilleuse semble menacer le ciel, s’éten-

dent de profondes vallées remplies de neiges et sillonnées parles avalanches. Entre ces deux montagnes, d’une hauteur déjà si démesurée, la nature a placé, comme pour maintenir la paix des élémens dans l’espace qui les sépare, le mur immense des Schreckhorn et des Fieschhorn, dont les pics les plus élevés sont éternellement couverts d’une neige de la plus éblouissante blancheur. L’aiguille principale des Schreck}orn ne se montre pas à l'observateur placé de face ; elle disparoît derrière le Hettenberg, qu’on peut regarder comme la base du Pic de la terreur (c’est le sens du nom allemand ScAreckhorn ), et quilui-même cache son sommet sous d’éternels frimas , tandis que ses flancs présentent , du côté de la vallée , une énorme masse calcaire presque coupée à pic. Des deux côtés du Mettenbers , qui est, comme je Pai dit plus haut, la borne posée entre l’Eiger et le Wetterhorn , dans les profonds ravins qui sont creusés à leurs bases, descendent ces deux fameux glaciers qui, semblables à deux torrens, saisis tout à coup par la gelée, paroissent toujours près d’engloutir le sol accablé de leur poids. Je désespere de te donner une juste idée de lPaspect que je viens de te retracer ; mais j'ajoute que le fond de ce tableau si effrayant et si sublime, est formé par la chaîne des Vieschho rn , dont les crêtes, pareilles

igo LETTRES SUR LA SUISSE.

à des aigrettes irrégulières et brillantes , réfléchis: sent l’éclatante blancheur qui les décore, sur toute cette scène incomparable.

Le glacier inférieur, ainsi nommé parce qu'il descend plus avant dans la vallée, un peu moins large que l’autre à son embouchure, qui n’a guère moins cependant d’un quart de lieue , étoit celui que je me proposois de visiter, tant à cause que je le croyois plus accessible dans toute l'étendue de son cours, que parce que sa surface, hérissée de plus hautes pyramides et sillonnée de plus nombreuses crevasses, me sembloit offrir, sous un plus bel aspect, le terrible phénomène qu’on vient admirer à Grindelwald. Je me dirigea donc de ce côté, résolu de gravir le long des flancs escarpés du Mettenberg, afin de pouvoir, à l'extrémité postérieure, contempler, dans toute son étendue, ce qu'on nomme la mer de glaces, c’est-à-dire Pimmense vallée de glaces, qui règne entre les diverses chaînes de montagnes que jai désignées plus haut. Le guide qui m’accompagnoit, et qui n’est encore qu’à son treizième voyage dans les Alpes, n’avoit jamais tenté une pareille voie, et je n’avois d'autre renseignement, pour la suivre, que les notes de M. Wyttenbach et les directions qu'il avoit bien voulu me donner lui - même, en me recommandant toutefois de ne m’y pas engager

GRINDELWALD. tgi

témérairement, Maïs je l'avoue que je crus d’abord ces avis un peu timides, et le péril fort exagéré. Du point où j'avois pu considérer le glacier, il me sembloit que les aspérités de sa surface pouvoient être aisément franchies, et que ses bords présentoient un espace assez large et une pente assezdouce, pour permettre de remonter son cours. Tu vas voir à quel point je me trompois dans toutes mes conjectures.

Au pied du glacier, et près de l’endroit même où en sort le torrent de la Zutschine noire, je trouvai un petit sentier qui s’élevoit, en serpentant, le long du revers du Mettenbers et à travers un charmant pâturage. L'air si vif et si pur du matin augmentoit les forces que j'apportois à cette excursion, et les feux naissans du soleil, repoussés par l'énorme rempart du Mettenbers , ne devoient pas échauffer encore de sitôt le théâtre où j'allois les déployer. Je montois donc lestement, quoique par un sentier roide, étroit et rocailleux ; et je ne commençai à reprendre haleine, qu'après avoir dépassé un petit bois de sapins qui succède au pâturage. Cest alors que, jetant, pour la premiére fois, les yeux sur le glacier au-dessus duquel je nv'étois déjà considérablement élevé, je reconnus avec un étonnement, dont tu ne peux te faire une idée, la forme de ce vaste courant de glaces. Je

le vis, poussant ses pointes aiguës sous mille aspects effrayans et bizarres; et je m’apercus combien cette image de mer en furie, subitement condensée par le froid, image vulgairement employée pour le peindre, et dont je m’étois servi moi-même, étoit loin encore de l’affreuse réalité. Que sont en effet ces vagues arrondies, ces. flots ondulés que je nr'étois figurés d’abord, auprès de ces énormes aiguilles si droites, si serrées, dont je voyois alors se hérisser la surface du glacier, et de ces crevasses 1rrégulières, tantôt larges, le plus souvent étroites, qui, échappant à l’œil par des détours infinis, vont se perdre dans la profondeur de labime! Du côté où je me trouvois placé, ces énormes glacons laissoient entre eux et le roc dont ils ont arraché les débris, un vide considérable ; et cet espace me servoit à en mesurer la hauteur, sur laquelle cependant je me trompai encore dans ma première évaluation ; car en ne les estimant que de quatre-vingt ou cent pieds à l'élévation d’où je les voyois, je suis bien sûr que, vus de leurs bases, 1ls m’auroient offert davantage. À cet aspect inattendu, qui éveilloit en moi tant de sensations nouvelles et confondoit tant de notions acquises, je demeurai quelque temps immobile de surprise et d’admiration. Le plaisir que j'éprouvois dans le choc de ces diverses impressious, ne fut troublé que par le regret de voir ces

beaux glaçons, naturellement d’un vert si éclatant, Pour la plapart salis par une terre noirâtre et par d’autres dépouilles calcaires, qu’en se précipitant dans la vallée, ils ont entraînées avec eux. Cette sorte de souillure imprimée à des flots qui sembloient devoir offrir une inaltérable pureté, comme les neiges qui les couronnent et qui les produisent, est d’un effet désagréable; et comme je ne veux ici que rendre mes propresimpressions, sans m'asservir à celles d'autrui, j'avouerai, qu’en ce point seulement, mon imaginalion avoit surpassé la réalité.

Mais, lorsqu’après n'être quelque temps perdu clans la contemplation de cette scène magnifique, je revins enfin à moi-même; mes premières réflexions ne furent pas aussi satisfaisantes que les sensations que je venois d’éprouver. Je me voyois sur le bord d’un abîme dont je pouvois alors envisager la profondeur ; et ces pointes de glaces , toutes prêtes à me recevoir si le pied m’eût manqué, ou si ma vue se füt égarée un seul instant, me causoient un affreux vertige. Le sentier que j'avois suivi jusque-là, disparoissoit insensiblement sous le gazon rude et épais qui croît dans ces lieux a Dans lincertitude du chemin qu'il falloit suivre, je me collois de plus en plus contre le roc; et, moitié par honte d’abandonner une

entreprise si bien commencée, moitié dans lespérance de parvenir à Pextrémité de la montagne, derrière laquelle s'étend la mer de glaces, j’avancois toujours, avec des peines infinies, sur une pente qui, de momens en momens, devenoit plus roide et plus escarpée. La route n’étoit plus tracée que par quelques vestiges d'animaux ; et détournant les yeux du glacier qui, à mesure qu'il s’enfoncoit sous mes pas, m’apparoïssoit plus menacant, je gravissois pémiblement le flanc de fa monegne. Dans un endroit, 1 me fallut passer sur le roc même dont une saillie, incessanment minée par les eaux , offroit des espèces de degrés de deux ou trois pouces de large, que humidité, dont ils sont imprégnés , rendoit encore plus glissans. Plus loin, quelques marches aussi étroites, diraï-je, tailiées dans une terre végétale qui s’affaisse par le poids du corps, étoient le seul appui que je pusse donner à mon pied , tandis que de la main Je me Cramponnois aux branches des sapins, dont les fortes racines retiennent cette terre prête à s’ébouler. Enfin, dans un endroit auquel je ne pense pas encore Sans terreur, lé roc fait une salle si forte contre Pétroit sentier taillé au-dessous, qu il faut se placer de face et avancer de côté en renversant la tête en arrière,au risque de perdr È Péquilibre et de tomber dans un etroyable abîme.

Sorti de ce pas dangereux, et sentant mes forces épuisées, Je m'assis, à demi-courbé, sous une voûte qui n’a sans doute servi jamais d’abri qu’a des chévres surprises par orage dans cet affreux désert. Encore ému des périls que je venois de courir, je : ne songeois même pas à l’épouvantable masse qui couvroit ma tête, tandis qu’à deux pas de moi le glacier étendoit directement sous mes pieds ses tranchantes aiguilles et ses profondes cavernes. Mon guide, jeune homme de vingt-deux ans, plein de vigueur et d’intrépidité, marchoit en avant de quelques pas, pour découvrir où aboutissoit enfin la redoutable route qui nous avoit conduits jusquelà. Il revint bientôt m’en annoncer le terme;et mum1 de deux bons verres d’eau-de-vie, que j’avois heureusement pris la précaution d’emporter sur moi, je me remis en marche, et j’arrivai, après quelques minutes , à Pextrénnté du Mettenbers, d’où mon œil put s'étendre sur la vaste superficie de la mer de glaces.

La relation de M. Wyttenbach marque ici plusieurs stations sur le Mettenberg , qui, déjà à cette époque, en 1776, devenoient dejour enjour plus escarpées et plus inaccessibles. Les terribles avalanches qui tombent si fréquemment de ces montagnes , fracassent les rochers et en entraînent de vastes débris dans les abîmes qu’elles vont se

creuser, de sorte qu'il n’est bientôt plus possible de gravir le long de ces parois déchirées de mille manières. Mais la route que suivit M. Wyttenbach, étoit plus élevée sur le flanc de la montagne ; et, quoique sans doute infiniment dange- Ent c’est, ainsi que je l'ai appris à mon retour, la seule que fréquentent encore actuellement les chasseurs de chamois. Le sentier que j'ai pris , dans lignorance où se trouvoit mon guide, est probablement abandonné depuis long-temps, parce que les glaces ont envahi. Ilse termine directenient au glacier; et, tandis que mon pied posoit encore sur la corniche de la montagne, je pus étendre lautre vers la vague solide qui se dressoit à mes côtés. Dans une situation si pémible, il me fat impossible de prendre une idée nette du spectacle extraordinaire qui se découvroit à mes regards. Le pic le plus élevé des ScAreckhorn dominoit alors sans rival cette nombreuse suite d’aiguilles brillantes qui s’élancent à ses côtés, et qui, chan- ., geant brusquement de direction , portent vers le sud-ouest les éternels frimas out elles sont chargées. À leurs pieds s’étend la mer de glaces, dont les énormes flots descendent à la fois des Hancs du Mettenberg, des Schreckhorn et des Vieschhorn, et couvrent un espace large en quelques endroits de deux lieues, et beaucoup plus

considérable en longueur ; celle-ci le seroit encore bien davantage, si des crêtes de rochers restées debout au milieu de cet océan de glaces, n’en interrompoient la jonction avec les glaciers qui découlent de la Jungfrau. Mais quel homme osera jamais se lancer sur cette mer terrible, pour en décrire les bords , pour en signaler les écueils et en sonder les profondeurs? qui jamais donnera des noms à cette multitude d’aiguilles qui dominent sans doute sur ce vaste domaine de l’hiver ? Quelle vue assez percante s’élevant au-dessus de l’abîme , pourra seulement en découvrir l'étendue et en indiquer la forme ? Je n’ai pas eu au reste de si ambitieuses pensées. Arrêté sur le seuil même de l’empire de la désolation éternelle , je n’ai songé qu’à m'éloigner de cet affreux séjour ; et le cœur agité d'espérance et de it j'ai repris le sentier étroit et glissant qui m’y avoit conduit.

En me PHRAAS de nouveau sous la voûte du rocher , où j'avois précédemment essayé de ranimer mes esprits, je pus avec plus d'attention que je ne l’avois fait encore, examiner la structure singulière de ces énormes glacons que je voyois à mes pieds. Un bruit sourd et continu que je n'avois pas remarqué, régnoit au fond de cette masse inerte; et de temps en temps, d’horribles craque-

mens qui en ébranloient les fondemens, sembloient

retentir jusqu’au fond de mes entrailles. J’éprouvois , le croiras-tu ? je ne sais quel plaisir mêlé de frayeur, à recueilhr ces signes de vie cachés dans les abîmes de la mort. Le bruit de l’eau qui filtre incessamment dans les fentes des glacons amollis par le soleil, le pétillement des roches qui se brisent , et la poussière humide qui s’en échappe, tous ces signes apparens d’une fermentation intérieure plaisoient à mon imagination. Il me sembloit voir s’animer cette masse, dont l’effrayante immobilité ne m’avoit d’abord offert que l’image d’une destruction depuis long -temps accomplie, lorsqu’un violent coup dé tonnerre éclate soudamement à mes côtés ;je lève la tête,et je cherche vaisement dans un ciel pur et serein de toutes parts, d’où a pu provenir cette détonation subite. Mais la tempête étoit à mes pieds. Une crevasse profonde s’étoit formée dans Le glacier ; je vis d’énormes rocs y tombér, en se choquant d’une manière épouvantable ; et le roulement prolongé de leur chute imitoit tellement le bruit des éclats du tonnerre, que je doutai quelque temps encore de la réalité. Jétois ému à un point que je ne puis L’éxprimer; je me levai cependant pour continuer ma route.

Mais en partant je‘voulus saluer ces lieux, où je venois d’éprouver tant de sensations inattendues, et juger Peffet que la voix humaine pouvoit

GRINBELWALD. 199.

produire dans ces échos de glace. Un son triste et mélancolique qui sembloit se prolonger lentement dans lPabîme, me fut renvoyé de toutes parts; je frémis en recueillant ces lamentables acsens ; et , le cœur palpitant d’une émotion inexprimable, je me hâtai de redescendre avec plus de circonspection toutefois, mais aussi avec plus de facilité que je ne l’avois espéré d’abord.

Parvenu au pied du glacier, je nvarrétai près de la voûte, d’où s'échappe à grand bruit le torrent de la Lutschine, qu’alimente la fonte per pétuelle de ses neiges, et dont les eaux, grossies par le premier dégel, portent souvent la désolation dans la vallée. De cette place exempte de danger, Je pus contempler à mon aise, et depuis leur base jusqu’à leur sommet, ces g#lacons dont les pointes aiguës m’avoient tant inquiété. J’aurois voulu pénétrer jusque sous la voûte que forme le glacier, et dont, à la distance où j’en étois, ouverture ne me parut pas moindre de trente pieds. La belle couleur bleue des glacons qui en forment les parois, sembloit m’inviter à m°y reposer. Mais les amas de. glaces qui remplissent cette cavité profonde, et les flots écumans du torrent qui en sort, la rendoient alors tout-à-fait inabordable. Je me dédon:mageai de cette privation en cueillant des fraises dans un charmant petit bois d’aunes qui entoure

le pied du glacier. Concoit-on que près de ces fr1mas éternels, à deux pas du torrent, dont les eaux blanchies ne semblent être et ne sont réellement qu'un vaste courant de neiges, la terre étale, sur un riche tapis de verdure, ses fleurs les plus aimables et ses fruits les plus exqnis ? J’avois toujours cru qu'il entroit quelque exagération dans les récits des voyageurs à cet égard ; je suis détrompé. La végétation la plus belle est ici dans tout son éclat; de petites fraises de la couleur la plus vive, brillent à chaque pas sous le verd gazon qui les recèle. Tandis que la main incertaine erre de l’une à l'autre, on les écrase, on les foule aux pieds. Jen ai mangé beaucoup ; et en rentrant dans le village, chaque petite fille que je rencon trois sur ma route, n’en présentoit une assiette. J'ai profité d’une de ces offres ; et à mon retour à l'auberge, j'ai fait avec ces fruits du glacier un repas, auquel 1l n’a manqué que ta présence pour être le plus délicieux de ma vie. Ce sont ces contrastes de l’hiver et du printemps, d’une riante végétation et d’une affreuse stérilité, de la vie et de la mort, qui reproduits à chaque pas dans ces régions sublimes des Alpes, ravissent l’âme et la plongent en une perpétuelle extase. Il semble que dans un étroit espace toutes les merveilles de la création soient rassemblées sous vos yeux , et l’on

GRINDELWALD. oi

éprouve à tout moment le besoin d'élever son esprit et son cœur vers la main puissante qui s’est si fortement imprimée sur la cime de ces monts, comme dans la profondeur de ces abîmes.

Le glacier inférieur du Grindelwald est cel qui présente le plus de problèmes dans sa formation et dans son histoire. L'origine en est assez rccente peus que les traditions du pays remontent aisément à une époque, où la place qu'il occupe actuellement étoit un passage fréquemment praüiqué pour aller du 7alais au Grindelwald. Au seizième siècle, une noce valaisane suivit cette route ; un baptême y passa encore depuis ; et, enfin, au dix - septième siècle, un cortége de nouveaux époux traversa aussi cette vellee maintenant envahie par les glaces. Une forêt de pins existoit alors en cet endroit, et une chapelle de sainte Pétroniile y attiroit chaque jour une foule de dévots adorateurs: on la trouve encore marquée sur une carte géographique de Van 3570.

Quelle subite interruption des lois de la nature fit tout à coup avancer dans la vallée cette énorme masse de glace qui menace de Pengloutir ? Quel fut le principe de ce rapide et prodigieux accroissement de frimas dans les vallées supérieures ? et quel sera le cours de leur effrayante progression au-delà du domaine de l'éternel hiver? Le pe-

tit glacier ne paroît pas avancer sensiblement. Maïs celui d’en haut à fait depuis quelques années des pas terribles ; et cependant les indolens villageois élévent leur fragile habitation de bois à trente pas de la montagne mobile ; et des enfans se jouent et cueillent des fraises sur les bords de labime qui recèle dans ses profondeurs glacées les ossemens de leurs pères!

SI

UNTERSEEN.

Page 1