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LETTRE XIIL
A LA MÊME
Ünterséen, ce 22 août.
Betour de Grindelwald & Interlacken. — Description de la route qui conduit de Lauterbrunnen à Grindelwald, par la petite Scheideck.— Passage de la Wengen-Alp. — Aspect admirable de la Jung frau, et description de cette montagne fameuse. — Avalanches.
— Chalets des Hautes-Alpes. — Vue de la vallée de Grindelwald,du haut de la Scheideck.
Après les trois journées fatigantes que je venois de passer , j’avois besoin d’un meilleur gîte que celui de Grindelwald, où les voyageurs sont généralement taxés en raison des charmes de la belle hôtesse qui les héberge , de cette célébre Lisbeth, dont la réputation commence à échipser
celle des glaciers mêmes de Grindelwald. Je suis donc revenu coucher à Unterséen, par une route que je ne connoissois point. Un autre motif me portoit encore à nv’éloigner de Grindelwald : c’étoit, te le dirai- ne pour mieux conserver les vives impressions que j'y avois recues. Un plus long séjour auprès des magnifiques scènes que la nature y déploie, ne peut que familiariser l'œil et esprit avec ces étonnans phénomènes. Insensiblement, l'habitude de les voir diminue le plaisir que lon éprouvoit d’abord àles admirer; et l’on deviendroit bientôt semblable au grossier habitant de ce pays que ce spectacle n’émeut et n’étonne plus, si lon ne se hâtoit de le quitter , afin d’en recueillir audedans de soi-même les vives et ineffacables images. Je me serois cru, je te l'avoue, coupable envers la nature, si j’avois donné à l'indifférence le temps de succéder à l'admiration; et j'ai promptement salué d’un dernier regard les magiques tableaux qu’elle venoit de nv'offrir, pour n'en point laisser affoiblir le souvenir par des impressions nouvelles. |
Deux routes peuvent conduire de la vallée de Lauterbrunnen , oh je me trouvois le 19 août, dans celle de Grindelwald ; lune, plus courte et praticable même pour les chars, serpente dans Icereux du vallon, où coule la Lutschiné blanche,
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et remonte par une pente assez douce vers la vallée de Grindelwald , en suivant de même le cours de la Lutschine noire. L'autre route qui n’est guère fréquentée que par des voyageurs intrépides, est au moins de huit lieues, et s’élève sur le flanc de montagnes très=hautes et très-escarpées, du som - met desquelles on jouit, mieux que dans aucun autre passage des Alpes, de l'aspect sublime des montagnes de neiges. Cette route, qui ne fut longtemps connue et pratiquée que par les bergers des Alpes , fut ouverte pour la première fois en 1771 par M. le pasteur Wyttenbach et par son ami, M.de Bonstetten : depuis cette époque, quelques voyageurs ont voulu marcher sur leurs traces ; et M. Wyttenbach ayant bien voulu me donner luimême, à mon passage à Berne, des renseignemens sur cette route , je n’eus pas de peine à me déterminer à la suivre.
Le chemin monte d’abord par une pente extrémement roide et raboteuse pendant une lieue, jusqu’au village de #engen, dont les habitations isolées et éparses comme celles de tous Les hameaux alpestres, couvrent une charmante prairie. Du haut de cette montagne l'œil ne peut déjà plus plonger dans la profonde vallée de Lauterbrunnen , qui disparoît tout-à-fait entre les rochers. Mais on est dédommagé de cette privation par
la vue de la chute supérieure du Staubback , qui se développe complétement avec tous ses détours jusqu’au point d’où le torrent s’élance dans la vallée. Le soleil qui commencoit à éclairer cette partie des montagnes, relevoit encore Péclat des teintes argentées du Staubbach, et je m’arrétai quelque temps à le considérer, lorsque jetant les yeux sur la partie la plus reculée du vallon, j’apercus distinctement la chute du Schmadribach, qui, à la distance de plus de trois lieues que j'en étois alors, jailhssoit éclatant de blancheur du pied des montagnes qui en recèlent la source. Je pus alors , ayant à la fois sous les yeux ces deux fameux rivaux,comparer, mieux que je mavois pu le faire encore, les ondes du Schmnadribach et celles du Staubbach, et mon jugement de la veille fut plemement confirmé.
Je continuai ma route par une pente qui commence , à cet endroit, à se relâcher un peu de son extrême roideur. Mais le paysage, à mesure qu'il s'approche des Hautes-Alpes, se couvré, de momens en momens, de teintes plus rembrumies et plus sauvages. Les torrens sillonnent largement le roc sur lequel il faut marcher, et, en quelques endroits, le sentier traverse des ponts naturels, formés de troncs de sapins déracinés, que ces torrens ont entraînés avec d'énormes blocs d’ardoise.
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La végétation la plus aimable apparoît cependant encore au milieu de ces ruines amoncelées, et j'ai cueilh les fraises les plas parfumées au sein de ce désert sauvage. Au sommet de la Fengen-Alp, c’est-à-dire au point le plus élevé des pâturages du mont #engen , la route tourne subitement à l'est, et recommence à monter péniblement vers le haut de la Srheideck. Tu te feras aisément une idée de Pélévation de ce passage, quand tu sauras que, parti avant six heures du matin, je ne Vatteignis qu'à près de dix, sans m'être reposé que le temps nécessaire pour reprendre haleine dans une montée aussi rapide. Malheureusement , le soleil, contre lequelles énormes parois du Fengenberg nous avoient long -temps protégés, nous couvroit à plein de ses feux, quand la route changea de direction. Là, plus d'arbres ; plus de sapins , dont l'ombre pût nous garantir de ses rayons. Une herbe rude, quelques broussailles humbles et rabougries peuvent seules percer Île sol de ces régions élevées; et malgré Pair vif et frais qui y circule, j’arrivai, trempé de sueur, aux chalets de la Scheideck.
Ce fut là qu’aprèsm’être largement abreuvé d’une crême délicieuse , seul rafraîchissement qu'on puisse se procurer dans ces misérables babitationr,
je jous du mogmfique spectacle que la nature éta- A c e
loit alors à mes regards. Les deux Æiger, deux des plus hautes cimes de la chaîne des Alyes sunérieures, élesoient à mes côtés leurs têtes altières qui n’ont jamais secoué la neige dont elles sont couvertes ; et, tout-a-fait devant moi, la sublime Jungfrau déployoit son magnifique manteau de glace. Cette fameuse montagne, que j’apercevois de presque tous les points de lhorizon, depuis mon entrée en Suisse, et dont je ne me trouvois plus alors séparé que par Pétroite gorge de Trümlethen , est peut-être, sans en excepter le Mont- Blanc, la plus imposante de toutes les cimes des Alpes ; et du petit nombre de points accessibles qui permettent de lPenvisager, il n’en est aucun d’où l’œil se promène plus à Paise sur toute létendue de ses vastes flancs, que celni-là même où je me trouvois alors : c’est ce qui devroit seul recommander le passage de la Scheideck à ious les voyageurs qui viennent admirer les Alpes.
Couché sur l'herbe, à deux pieds du sombre précipice où s’écoulent incessamment les neiges de la Jungfrau , la tête quelquefois tendue audessus de cet eflroyable abîme, je demeurai deux heures entières comme anéanti dans la contem plation de cette masse extraordinaire. De toutes parts d’affreux ravins, creusés par lesavalanches, descendent de ses flancs glacés. Une de ses pointes nom- ,
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mée particulièrement le Siberhorn , ou le Pic d'argent , jusufie ce nom par léclatante blancheur de sa neige, qu'aucun souflle n’a jamais ternie, qu'aucun orage n’a jamais agitée. Audessus s'élève encore le sommet de la Jung- Jrau , mais tellement roide et escarpé, que la neige ne peut s’y fixer complétement. Plus bas règnent d'immenses vallées de glaces bouleversées par les tempêtes, et que parcourent, avec un fracas horrible, les avalanches qui roulent, pendant dix minutes, dans les noires profondeurs de ces abîmes. J’eus plusieurs fois, dans le cours de ces deux heures, le spectacle de cet effrayant phénomène, que nulle part on ne peut contempler de si près et avec autant de sécurité. Une détonation semblable au bruit du tonnerre annoncoit la chute des neiges dans quelque partie reculée de la montagne. Je tournois les yeux de tous côtés, et un nuage de poussière me montroit au loin la route que suivuit le torrent. Grossi à chaque pas, je le voyois alors descendre par le sentier glissant qu'il se frayoit, et le bruit croissant de sa marche étoit, à chaque instant, renvoyé plus terrible par les nombreux échos de la montagne. On dit que, dans ces flots de poussière, qui paroissent de loin si déliés et si subtiles, on distingue de gros glacons qui s’entrechoquent dans leur chute rapide ; et cette
circonstance peut seule expliquer le bruit effrayant qui accompagne la marche des avalanches.
Comment pourrai-je cependant Vexprimer les sensations que faisoit naître en moi un spectacle si imposant , si nouveau , cherché de si loin et contemplé de si près ! Muet, immobile et comme privé du sentiment par la force même de celui qui tenoit alors toutes mes facultés suspendues, je versai des larmes d’admiration ; et je te jure qu'en ce moment , où Je L’écris , les mêmes pleurs humectent encore mes yeux et sont prêts à se répandre. Quel calme solennel régnoit alors sur cette cime glacée ! quelle majestueuse immobilité ! quelle pureté inaltérable ! quelle fière et imposante attitude au milieu de tant de convulsions qui ontagité notre slobe, et de révolutions qui ont consumé notre espèce ! Quel éternel silence dans ces lieux, si fort élevés au-dessus du théâtre des passions humaines! Quelle paisible domination au-dessus de la région où se forment les orages! Et combien aupres de ces masses sisantesques qui peut-être n'ont pas changé d’aspect depuis Porigine du globe, paroît plus foible et plus misérable encore cette race de pygmées qu’on voit se consumer à leur pied en efforts si impuissans , et s’épuiser en de si folles espérances |
Ft c’est cependant à cette masse immuable
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comme le monde, éternelle comme le temps, que l’homme incapable de fléchir jamais devant la maüucre, a cherché à prêter les formes et en quelque sorte les affections de sa propre nature! Le pâtre des Alpes, en donnant à ce mont sublime le nom de Jungfrau, se plaît à l’envisager comme une jeune fille, dont la ceinture éblouissante ne sera jamais détachée, dont le sein inabordable ne sentira jamais l’impression d’une main humaine. Cette masse de neige qui la couvre est sa robe virginale ; sa tête superbe, élevée au-dessus des nuées semble dédaigner hommage même qu’on veut lui rendre; et le vaste manteau qu’elle porte en tout ps, recèle dans ses immenses replis la mort du téméraire mortel qui tenteroit d'y pénétrer.
C’est ainsi que l'imagination grossière de l’habitant des Alpes a su animer ces masses inertes siége de l’hiver et de la mort. Forcé de vivre dans le voisinage de ces monts redoutables, ila d’abord senti son esprit accablé par Pidée de leur effrayante immobilité ; et pour se distraire de cette idée, il a cherché, en les personnifiant à sa manière, à leur préter le mouvement etla vie. Un des pics voisins de la Jung frau arecu le nom de æœnch ou de Moine.
Un peu plus loin, le glacier de la Blumlis- Alp , dont les flancs plus larges et la forme plus épaisse suggéroient aisément une comparaison avec {a taille
élancée de la Jungfrau, s’est appelée la Frau, ou la Femme : mythologie qui dans sa grossière simplicité atteste encore la répugnance invincible de l’esprit humain à admettre l’idée du néant et. l'empire de la matière. De pareilles illusions dérivent au reste si facilement de la nature même de ces régions sublimes , qu'il est impossible de s’en défendre. L'esprit le plus borné contracte je ne sais quoi de poétique sur la cime de ces monts voisins du ciel. L'âme s’élance naturellement vers l'esprit créateur, dont ils semblent être le siége; et je -CONÇOIS maintenant pourquoi les anciens , toujours ingénieux et vrais dans leurs allégories, avoient placé sur le mont Parnasse le séjour des Muses et les inspirations du gémie.
J’aurois mieux fait peut-être, ma chère amie, de m’abstenir de peindre à tes yeux ce qu'aucun pinceau nrortel ne pourra jamais rendre; et en relisant ce que je viens d'écrire, je trouve mes expressions si foibles, si languissantes, auprès de ce que j'ai vu et senti, que je suis tenté d'effacer mon misérable barbouilla ge. Maïs je trouve encore je ne sais quel charme dans le sentiment même de mon impuissance; et je puis dire ici de mon sujet, ce que Rousseau a dit avec tant de vérité de l’idée d’un être suprême qui s'allie si bien avec celle - là: c’est mon ravissement d'esprit, c’est le charme de ma
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foiblesse, de me sentir accablé de sa grandeur ! S'il en faut croire quelques traditions du pays , cette Jung frau, si long-temps maccessible, ne mérite plus le glorieux titre de vierge, dont elle s’enorgueillissoit entre toutes les cimes des Alpes. Le défi quese portèrent deux bergers, de gravir jusqu'à son sommet, et le couteau que lPun d'eux y laissa comme un monument de sa victoire, peuvent n'être encore qu'une fiction agréable. Mais le voyage que deux frères intrépides, MM. Meyer, d’Arau, entreprirent sur la Jung -frau , du côté du J’ulais , voyage dont ils ont publié en 1811 les détails intéressans, accompagnés d’une carte topographique , sembloit devoir forcer les incrédules au silence. Toutefois, l'antique réputation de la Jungfrau combat encore dans l’esprit de ses nombreux adorateurs la foi d’une expérience si récente ; et , soit par un effet de cette répugnance à abandonner les opinions avec lesquelles on a été bercé, soit par un sentiment de vanité, dont ces montagnards ne sont pas plus exempts que les autres hommes, je n’ai pu trouver parmi les chasseurs de Grindelwald, ni chez les pâtres de Lauterbrunnen, un seul homme qui crût à la réalité du voyage de MM. Meyer. Leurs découvertes m1néralogiques n’ont guère trouvé moins d’opposi-
tion parmi les géologues *; et la science s’est accordée cette fois avec la superstition, pour défendre contre toute atteinte la virginité de la Jung frau. Cette superbe montagne a inspiré des chants à plursieurs poëtes célèbres. Le grand Haller lui a consacré quelques-unes des plus belles strophes de son poëme des Alpes. Un voyage à la Juncfrau est le sujet de la Parthénéide | poëme allemand de Baggesen , dont 1l existe en francois une élégante traduction publiée en 1810. Enfin c’est dans le voisinage de la Jung frau que lord Byron a placé la scène d’une de ses compositions , empreintes , comme cette région même des Alpes, d’une origimahté si sauvage et quelquefois si sublime. Après avoir joui tout à mon aise du ravissant spectacle que j’ai essayé de te décrire, j’entrai, pour m°y reposer quelques instans, dans un des chalets construits en face de la Jung frau. Mais quel contraste que celui de ces misérables huttes, si basses, si enfumées, si dégoûtantes de malpropreté, avec l'immense pyrannde de glace, qui, frappée en ce moment des rayons du soleil, me présentoit Péclat et la solidité du diamant! De tous les chalets des Eautes-Alpes, il n’en est peut-être pas dont lindus- * Voy.le fayage pilloresque dans l’Oterland, p. 56, note.
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UNTERSEEN, DAS trie soit plus grossière et l'aspect plus rebntant que ceux de la Scheideck ; et l'identité de nom, ou Fiimagination deRousseau pourroitseule établirquelquerapport entre les jolischaletsdu Paysde F'aud, et les tristes et sales demeures des pâtres de Lau. terbrunnen. Quelques solives, si maljointes qu’elles laissent entre chacune d’elles une ouverture d’un pouce, par laquelle se joue un vent impétueux et s’échappent de noirs torrens de fumée ; un toit en bardeaux, très -aplati, chargé de pierres, et si bas, qu’à peine peut-on se tenir debout sous son abri; un foyer creusé en pleine terre, entouré de dalles larges et inégales, et un chenil jonché de feuilles sèches où le berger repose tout habillé ; toiles sont Les principales parties d’une habitation, où l’homme, oubliant tout soin de sa personne pour la commodité de ses troupeaux , brave in punément pendant quatre mois de l'année , Pennui des longues journées , le froid piquant des nuits, et tous les eflets des fréquens et terribles orages qui, repoussés par da enirasse ampénétrabie des monts glacés, mondent sa cabane sous un déluge de pluie ou de grêle. Là, tout est ouvert, quoiqu'il n’y ait point de fenêtre , et que la porte mérile à peine ce nom, attendu qu'il faut se courber en deux pour y passer. Là, on ne voit d’autres meubles que les ustensiles qni servent à la prépara-
tion du fromage, et qui seuls annoncent par leur travail un peu de goût et d'industrie. La terre, couverte au-dedans comme au-dehors, du fumier des troupeaux, est l'unique siége qu’on y connoisse, à moins que, par un excès de magnificence , il ne s’y trouve une ou deux escabelles de bois à un seul pied, sur lequel j'ai appris à mes dépens à me tenir en équilibre. À l’exception du briquet et de la chaudière de cuivre où se fait le frommage, tout y est absolument de bois d’érable, de tilleul ou de sapin, que les bergers sculptent eux - mêmes au couteau ; et ces vases, de diverses formes suivant les différens usages auxquels ils sont destinés, suspendus par des chevilles de bois tout autour de l’âtre enfumé, reluisent seuls d’une propreté capable de balancer le profond dégoût dont on se trouve ici affecté par tous les sens à la fois.
Il faut encore gravir pendant une demi-heure au-dessus de la station des chalets, pour atteindre le point le plus élevé du passage de la Scheideck , longue et étroite arête qui joint la chaîne des montagnes de neige à la chaîne opposée. Parvenu à ce point d’où l'œil embrasse à la fois toute la vallée de Grindehvald et celle qu’on vient de quitter, et du haut duquel on conçoit que deux pelottes de neige lancées dans une direction différente par une main vigoureuse, rouleroient, lune à l'occident
UNTERSEEN. da dans la vallée de Lauterbrunnen , Vautre à Porient dans celle de Grindelwald , on jouit sur la dernière de ces vallées, d’un coup d'œil dont il est impossible à imagination même d’égaler Poriginalité sauvage et les oppositions sublimes. 'Fandis qu’à votre droite , et presqu’à vos côtés, le second Ziger , le Mettenberg et le Fetterhorn , énormes géans couverts de neige et séparés par deux torrens de glaces qu’on aperçoit distinctement, semblent posés là comme les bornes mêmes du mouvement et de la vie, de l’autre, d’agréables collines, ombragées d’arbres, s’élèvent par une pente légère, jusqu’à une hauteur considérable; et partout dans ce vaste espace,des habitationséparses ou groupées dune mamière également pittoresque , et les traces nombreuses de lindustrie humaine, font contraster l’image du bonheur et de l’aisance de la vie champêtre avec celle d’une affreuse et éternelle stérilité.
La descente de la Scheideck, du côté de Grindelwald, est beaucoup plus longue que par le revers opposé: car, parvenu à midi au point le plus élevé de cette route, je n’arrivai que sur les quatre heures à Pauberge de Grindelwald ; et pourtant ce fut presque par une course continuelle, tantôt en sautant sur les rochers qui forment les degrés escarpés de la montagne, tantôt en glissant sur ies
schistes et les débris d’ardoises décomposées, qui en forment le sol, à peine recouvert dans sa partie supérieure d’un peu de mousse, ou d’une terre noirâtre et visqueuse. La fatigue de cette longue descente est aggravée encore par l'aspect lugubre et mélancolique des objets qu’on y rencontre. Que de fois j'ai tressailli, à la base même du redoutable Figer, en voyant suspendus à quelques toises audessus de ma tète d'énormes amas de neige, qu’on diroit les lambeaux de sa robe déchirée par les orages el soulevée par les vents ; plus bas, des forêts entières de pins moissonnées par les avalanches, et dont les trones blanchis, véritables cadavres du règne végétal, reposent si tristement sur la terre dépouillée de toute verdure ! Placé entre tant d'objets sinistres, au milieu du silence et du deuil de la nature, heureux le voyageur , si Pap- * ou le bruit éloigné dune cascade solitaire , peut faire quel-
parition subite du laemmergeyer,
que diversion à ses pensées et quelque tréve à ses fatignes !
* Grand vautour des Alpes.