LETTRE XIV
A LA MÈME, Sa , ce 23 août.
Voyage le long du lac de Brientz. — Golswyl.
— Château de Ringgenbers. — Description du lac et du village du Brientz. — Traversée du mont Brünigg. == ac et village de Luri-
gern. — Saxeln. — Saint-Nicolas de Fliie. — Description du bourg de Sarnen, chef-lieu du Haut - Unterwald. — Constitution politique de ce canton. — Mæœurs et caractère de ses habitans. +
La plupart des voyageurs qui se rendent d’/nterlacken au canton d’Urnterswalct, en passant le mont Brünrigg, traversent le lac de Brientz , dont la longueur, dorient en occident, est d’un peu plus de trois lieues, sur une largeur de près de trois
quarts de lieue. Mais le temps superbe qu'il faisoit , et l’air de fête répandu sur les habitans, comme sur la nature (car c’étoit un dimanche), m'engagérent à suivre, le long du lac, un étroit sentier praticable seulement pour les gens à pied, et qui, traversant une foule d'habitations et plusieurs hameaux situés sur la rive septentrionale de ce lac, me procura le moyen d'observer, en passant, les habitudes imnocentes et paisibles de ces bons montagnards. Je m’arrêtai quelques instans au-dessous du tertre arrondi de Æohbühl, afin de contempler pour la dernière fois le magnifique spectacle qu'on y découvre, et surtout cette resplendissante cime de la Jung frau , que désormais je ne devois plus entrevoir qu’à de longs intervalles. La pente rapide qui, des bords du lac , s'élève jusqu’au sommet du ZZarder, est presque partout ombragée de superbes noyers ; et les chaumières disséminées le long du sentier que je suivois, offroient alors une image d'autant plus riante de la vie pastorale, que les habitans de tout âge et de tout sexe, parés de leurs plus beaux habits, se Hvroient sur le seuil de leur maison , aux seuls divertissemens que leur permettent la médiocrité de leurs ressources et la nature de leurs travaux journaliers, c’est-à dire au repos ou à la lutte. Les jeunes-gens surtout essayoient leurs forces à cet
exercice, sous les yeux mêmes de leurs parens, qui encourageoient leurs jeux et excitoient leur adresse. La manière affectueuse dont ces villageois m’accueilloient partout sur mon passage, ajoutoit encore pour moi un nouveau degré d'intérêt à ces scènes pastorales dont je ne m’étois encore formé d'idée que d’après les tableaux de Théocrite ou de Gessner. De charmans groupes de jeunes filles, rangés d’une manière pittoresque sur une pointe de rocher, ou sous une toufle d'arbres frutiers, chantoient en chœur quelques chansons nationales ; et chaque fois que j'en rencontrois sur mon chemin, une des plus johes de la troupe venoit, avec une simplicité naïve et pleine de grâce, me présenter des fleurs et me faire un petit compliment, auquel je regrettois toujours de ne pou voir répondre autrement que par une pièce de monnoie.
Le village de Goslwyl, quise rencontre à peu de distance du Æ/ohbühl, est situé tout près d'une paroi de rochers coupés à pic, qui descendent dans le lac, et d’où lon tire ces larges dalles de pierre employées depuis quelques années à la construction des arcades de Berne. Les murs à moitié ruinés de lantique église de ce hameau , fixent Pattention du voyageur par leur aspect mélancolique qui contraste avec l'agrément des objets
champèêtres répandus tout à l’entour. Je nr’arrétai au milieu de ces ruines pour jouir plus longtemps de ce contraste intéressant, et contempler, assis sur un fragment d'inscription du vieil âge, lé riant tableau que la nature déployoit à mes regards ; et j’eus encore occasion de remarquer 1c1 combien est éclairée et sage la vigilance du magistrat qui protége ces vénérables restes de Pantiquité, et qui, ménageant ainsi au peuple des moyens de comparer le passé qui lui échappe sans cesse, avec le présent dont il jouit souvent sans lapprécier , nourrit son attachement au sol qui Pa vu naître, et fortifie, par les monumens de son existence ancienne , le sentiment de sa sécurité actuelle. Ces réflexions se reproduisent à Paspect des ruines plus imposantes du château de Ringgenberg, monument encore empreint , dans sa sombre décadence, des simistres images de la féodalité. Un charmant village, épars sur un cotea planté de tilleuls , et dont les toits humbles et grisâtres, tournés vers le lac, s'élèvent en gradins sur la pente de la montagne, s’est formé peu à peu autour de cet antique manoir qui fourmt à Pétat naissant de Berne de vigoureux champions el d’héroïques soutiens. Cependant la race des chevaliers a disparu depuis long - temps, et eelle des pètres s'accroît tous les jours.au pied même du
SARNEN. 223 donjon gothique qui fit jadis trembler toute la contrée. Ce donjon, auquel la tradition du pays a conservé le nom de Schadburs, ou fort de la vexation, domine le plus élevé de trois bancs de ro- | chers, placés à une distance irrégulière les uns des autres, et que leur couleur grisätre et leur nudité sauvage rendent tout-à-fait propres à supporter ce monument des vieux âges. Je ne pus encore une fois passer devant ces ruines , sans me pénétrer des souvenirs qu’elles rappellent, sans penser à cette glorieuse succession de preux, tour à tour ingénieux troubadours et guerriers mtrépides , qui illustrèrent , au quatorzième siècle, la république de Berne, par leurs exploits et par leurs chan- sons , et opprimèrent souvent autour d'eux la Hberté qu'ils protéseoient ailleurs. Maintenant, 1l ne reste plus de ces preux, dans le pays même qui fut le théâtre de leur puissance, que quelqnes pierres que le temps dévore chaque jour ; et le nom attaché à ces misérables débris défend seul de loubli un nom jadis illustre dans les fastes de la chevalerie.
Le site du château et du village de Ringgen-berg, etla vue qu’on découvre sur le lac, des hauteurs qui le dominent, ont exercé les talens des plus célèbres paysagistes de la Suisse ; et la plume cle Stapfer, qui n’excelle guère moins à rendre les
scènes gracicuses ou sublirnes de ce pays, que le pinceau des Lori et des Koenig, s’est aussi essayée à pemdre ce tableau charmant. Je quittai à cet endroit même le sentier qui n’avoit conduit jusque-là ; et je m'embarquai sur le lac, dans une barque conduite par deux femmes ; car la navigaüon est si facile sur la plupart des lacs de la Suisse, que le sexe le plus délicat peut aisément s’en faire un moyen de subsistance ; et les batelières de Brientz sont particulièrement renommées par l'adresse qu’elles déploient dans cet exercice, comme elles le sont d’ailleurs par les charmes de leur voix et de leur figure.
Le lac de Brientz, profond et sombre, suivant l'expression de Muller , offre un aspect tout. différent de celui de Thun, et, par là même, plus propre à éveiller dans âme du voyageur des sensations nouvelles. fncaissé des deux côtés par de hautes montagnes qui, nulle part, ne permettent à la vue de s’égarer au-delà de ce formidable rempart, il produit , par ce seul aspect, une impression mélancolique , que l’heure avancée à laquelle je le traversois, le bruit monotone des rames et le calme profond de l’onde rendoient plus pénétrante encore. Derrière moi, la superbe pyramide du Niésen bornoïit l'horizon déjà obscurei des premuéres vapeurs du crépuscule. Au sud-ouest , Pé-
SARNEN. | 220 troite gorge de Saxeten se perdoit à mes regards au pied du chapiteau de glace qui couronne la Suleck , et derrière l’arête bizarrement crénelée qui domme la vallée de Lauterbrunnen. Les montagnes qui se prolongeoïient à ma droite, et qui forment la barrière méridionale du lac, étaloient le sombre rideau de sapins qui les couvrent depuis leur base, baignée des eaux du lac, jusqu’à leur cime chargée de neige ; car plusieurs pics de cette . Chaîne, et entre autres le Faulhorn etle Schwarzhorn, dont j'avois vu le revers septentrional dans la vallée de Grindelwald , s'élèvent à plus de huit nulle pieds au-dessus du niveau de la mer. La pente de ces montagnes , du côté du lac , est généralement trop escarpée pour être habitable, Aussi n’y voit-on que deux chétifs hameaux , qu’à peine encore peut-on apercevoir de la rive opposée; et la sombre verdure de cet énorme amphithéâtre n’est interrompue de loin en loin, que par quelque chalet solitare; et vers lextrémité du lac, que parles cascades du Giessbach et de POltschernback , dont la premiére dérobe à la vue plusieurs de ses chutesles plus hardies, et dont l’autre ,entiérement détachée du roc, offre l'aspect d’une longue colonne d’albâtre de la forme la plus régulière et de la plus éclatante blancheur. Les monts qui enferment au nord le lac de Brientz, et dont la cime la plus
élancée , sous Le nom de Zfohgant, s'élève à près
de sept mille pieds, ollrent une pente DONS escarpée et d’un aspect moins sauvage , qu'embellissent une foule de chalets et d'habitations disséminces à différentes hauteurs, sans compter les nombreux villages qui ornent le rivage même, presque partout abordable; et c’est le contraste de ces deux rives si rapprochées et néanmoins si dissemblables, qui fait le principal caractère du lac de Brientz.
IL étoit trop tard pour que je pusse gravir la montagne derrière laquelle se cachent les cascades que forme le Giessbach, depuis sa source, au pied même du Schwarzhorn,jusqu’au lac où il vient en bondissant mêler ses ondes écumantes. Je fus donc obligé de différer jusqu’à mon retour Le tribut d’admiration que tout voyageur en Suisse doit à cette cascade célébre; et je me hâtai d'aborder à Brientz, dont les habitations nombreuses et rapprochées, mais peu élevées au-dessus du sol, et d’une cou leur bleuâtre, se confondoient presque, à cette heure, avec les nuages de fumée qui s’en échappoient de toutes parts. l'obscurité qui,de moment en moment, enveloppoit l’horizon, m’empêcha de contempler à mon aise cette extrémité du lac où je me trouvois alors , et qui, bornée par les sommilés du Rothhorn, du Wylerhorn et du Brü-
rs
FR" Rue
nigg , semble offrir à peine, entre la chaîne méridionale et une énorme masse calcaire, placée, sous la forme d’un bastion, en avant du IWylerhorn , un passage aux rapides eaux de l’Æar.
Heureusement mon attention, en se fixant sur d’autres objets, ne fut pas moins agréablement occupée. Une partie de la population de Brientz, hommes et femmes, étoient rassemblés sur le bord de la petite baie que forme le lac en cet endroit, et en face de l’anberge où j'allois descendre. Ces bonnes gens, qui ne se cachoient pas pour me rendre la curiosité qu'ils m’'inspiroient, formèrent autour de moi divers groupes animés de la joie la plus vive et la plus folâtre. Mais les chants qui se firent entendre aux approches de la nuit, Commandérent bientôt le silence au sein à cette bruyante assemblée. Des chœurs de jeunes filles, qui se répondoient alternativement, comme dans les églogues de Virgile, chantèrent, à plusieurs reprises, ue. unes de ces ni du pays, nommées ranz, sur des airs généralement doux et mélodieux, mais dont] Jeregr ettois vivement de ne pouvoir assez bien saisir le sens pour partager lémotion qu’elles causoient à l’auditoire. Je n’en pris pas moins, je l'avoue, un plaisir extrême à ces chants, quoique les éclats quelquefois un peu aigus de la voix de ces jeunes filles ne flattent pas tou-
jours agréablement Voreille. Mais ce calme d’une belle nuit, ce lac dont les eaux réfléchissoient tout l'éclat de la voûte céleste, ce sombre amphithéätre qui bornoit et reposoit la vue, ce silence qui n°étoit mterrompu que par le murmure lointain des ondes tombantes du Giessbach , cette nature si imposante et:si aimable, tout prêtoit un charme ravissant aux accens de ces voix fraîches et pures. Les batelières de Brientz exercent communément, à leur profit et à la satisfaction des étrangers, le talent musical qu’elles ont recu de la nature; et il est peu de voyageurs qui, dans les auberges d’Unterséen, Interlacken et de Brientz , où elles se présentent sans facon, ne se soient donné le plaisir d'un concert de leur composition; mais ce concert, en plein air et dans les circonstances où 1l me fut offert, me sembla bien plus intéressant; et quoiqu'il se fût prolongé assez avant dans la nuit, je n’aurois pu me lasser d’en jouir, s’il ne m'avoit fallu partir le lendemain dès le point du jour.
La traversée du mont Brünigg, qui sépare le canton de Berne de celui d'Unterwald, fatigante dans quelques endroits par la roïdeur et Pâpreté du sentier qu'il faut suivre , n’est dangereuse nulle part, et est constamment praticable pour les chevaux. Cette traversée n'offre qu'un seul village, celui de Brientzwyler, dont les premières
SARNEN. 229 maisons sont bâlies au-dessus d’un précipice , dé la manière la plus pittoresque et la plus hardie. On jouit, en plusieurs endroits de cette route, d’une vue délicieuse, principalement sur la vallée inférieure du /Jasli , de laquelle un sentier également agréable conduit dans le canton d’Unterwald, et sur les hautes montagnes qui séparent le ÆJasli da Grindelwald. Sur le point le plus. élevé du passage , une douane du gouvernement bernois annonce la limite des deux cantons ; et, quelques pas plus loin, on rencontre une chapelle du rit catholique : ainsi les monumens de la main de l’homme élévent des barrières et marquent de différences là où la nature, toujours semblable à elle - même , avoit créé que l’espace et que la f6condité! La descente du Brünigg, du côté de ?Unter wald, est infiniment moins longue et moins rapide qu’elle ne Pest du côté par lequel j'y arrivois. On suit, à travers des bois et des pà turages, de la verdure la plus fraîche et de Paspect le plus riant, une vallée presque circulaire qui aboutit au lac de Lungern, et au village du même nom. Là, toutes les images sont gracienses; toutes les formes de la nature semblent arrondies ; et il est impossible de ne pas être ému d'une transition si douce, des grands aspects et des scènes imposantes des Hautes-Alpes, à la. riante végé-
lation des plaines et au tranquille séjour des bergers.
Lungern , premier village du canton d’Unterwald , ne n’a rien offert de remarquable que, sa position sur un lac qui, quoique lun des plus petits de la Suisse, en est certainement lun des” plus romantiques. Sa forme elliptique et son étendue médiocre, car 1l n’a guère plus d’une lieue de long, permettent d’embrasser sans effort et de distinguer sans confusion, tous les objets qui bordent ses rivages ; et il est peu d’endroits où la vue attirée et flattée dans tous les sens, ne se repose sur quelque image agréable et nouvelle. La chaîne du Pilate qui le domine du côté dn nord, et qui s'élève par des degrés hardis et irréguliers , est parsemée d’une foule d'habitations champêtres; et des chalets, bâtis d'étage en étage, marquent, à une grande hauteur , la dernière limite de la végétation qui , dans l’espace le plus circonscrit , étale ainsi, sous les yeux du voyageur, tontes les couleurs dont elle peut $embellir. Les montagnes de la rive opposée, qui est celle que l’on suit pour aller à Sarnen , sont d’une moindre hauteur, et offrent aussi moins de variété dans leur aspect. Mais les magnifi iques forêts de sapins et d'arbres divers qu les ombragent , déploient également un luxe de végétation pen commun ; et la verdure y pro-
SARNEN. 251 digne, sur le plus vasté amphithéätre , toutes les nuances qu’elle est susceptible de revêtir.
De Lungern à Sarnen, d'où je Vécris actuellement, on compte trois heures de marche, qu’on abrège ordinairement en s’embarquant près de Gishwyl, sur le joh lac de Sarnen. Mais je préférai de prendre le sentier qui suit les bords de ce lac, et dont je m’écartai encore pour aller à quelque distance visiter le village de Saxeln, et la magnifique église, ornée de colonnes du plus beau marbre noir, laquelle est consacrée à la mémoire de saint Nicolas de Flüe, et contient dans un cercueil richement décoré les restes de cet homme vénérable. On ne sauroit faire un pas dans lV'Unterwald, sans rencontrer quelqu’une de ses images. Elle orme la grande place de Sarnen et la salle particulière des conseils de cette république. On la retrouve sous le toit du pauvre; et j'ai rencontré sur les chemins des groupes de paysans agenouillés devant elle. Chaque année des foules de pélerins vont visiter sa chapelle, et s’en retournent satisfaits d’avoir prié sur sa tombe, et d’emporter quelques parcelles du bois qui formoit sa cellule. Et quelle dévotion est en effet plus légiüme que celle qui honore dans Nicolas de Flüe le bienfaiteur de son pays, et, si jose le dire, Papôtre même de la confédération helvétique ? Distingué
dans les camps par sa valeur, plus grand encore dans les conseils de son pays par sa prudence, heureux époux, heureux père, cet homme illustre s’arracha au monde à l’âge de quarante-sent ans, et se retira dans une solitude où le suivirent les regrets et les hommages de la Suisse entière. Pendant vingt-trois années que dura cette réclusion volontaire , 1l ne sortit qu’une seule fois de sa retraite , et ce fut pour rendre la paix à son pays. En 1481, les députés des huit anciens cantons assemblés à Stantz, sy disputoient le partage des dépouilles du duc de Bourgogne. La discorde s’étoit glissée, à la suite de la victoire, dans le conseil de ces républicains ; et l’opulence, toujours fatale à la liberté, alloit amener la rupture d’une bgue réputée inviolable, tant qu’elle étoit restée pauvre. Les conférences, agitées par les discussions les plus vives, étoient au moment de se dissoudre, lorsque Nicolas de Flüe', secrètement averti durant la nuit, apparoît au milieu de cette assemblée, comme le génie tutélaire de la confédération. À sa voix, qu sembloit emprunter Pautorité de la religion même qui linspiroit, loutesles passions se taisent, toutes les fautes s’oublient, tous les torts sont réparés. Au bout d’une heure, le traité célèbre sous le nom de Convenant de Stantz, en vertu duquel Æribourg et Soleure étoient admis
Ne
: ë Fa hr