‹ Lettres sur quelques cantons de la SuisseChapitre 18 sur 37 · EP ER MAT PAPA TER EE AA ER AU TRE · texte numérisé non relu

EP ER MAT PAPA TER EE AA ER AU TRE

SARNEN. 255 prete d’un âge reculé, elle atteste aussi une plus grande exactitude et une ressemblance, sinon plus parfaite, du moins plus réelle. Le plus ancien de ces portraits porte la date de lan 1581. Ïl se rapproche ainsi de Pépoque où fut fondée lindépendance de PEelvétie ; et à la rudesse des traits, autant qu’à la barbarie du pinceau , on reconnoiît avec une émotion que ne produiroient peut-être pas des compositions d’un art plus avancé, la figure d’un de ces héroïques citoyens, à la fois magistrats et guerriers, émules et contemporains de WVimckelried, qui dirigèrent la république naissante de PUnterwald. Un fort bon portrait en pied du vénérable Nicolas de Flüe, qui orne aussi la salle du conseil, est Pouvrage d’un artiste habile; et les portraits de six fils et d’autant de petits-fils de ce bienheureux solitaire, qui furent tous, comme lui, de dignes magistrats d’un peuplelibre, attestent qu’avant de renoncer au monde, il avoit bien payé son tribut à sa patrie.

Une colline qui domine le bourg de Sarnen , et du haut de laquelle la vue s'étend sans obstacle sur lune des plus délicieuses vallées de la Suisse , porte encore à présent le nom de Zandenberg, en

. mémoire du cruel baillif qui y faisoit jadis sa résidence. Un arsenal et une église ont été bâtis sur l'emplacement même et avec Les débris du château

de cet ancien gouverneur : ainsi les citoyens de l'Unterwald trouvent tout à la fois des moyens de défense et des lecons de modération, là où leurs ancêtres venoient en frémissant recevoir les ordres ou subir les outrages d’un maître ; et c’est encore à cette place remplie des souvenirs de la tyrannie, que se tiennent chaque année les Landssgemeind, ou les assemblées de la nation. Ces rapprochemens entre le passé et le présent, qui ne tendent qu'à mieux faire apprécier à ce peuple le bonheur de sa condition actuelle, sont désormais la seule vengeance qu'il exerce contre la mémoire de ses anciens oppresseurs; et quand on réfléchit que la révolution même qui le délivra de leur joug, fut aussi innocente que le souvenir qu’il en garde, peut-on s empêcher d’adnurer ces barbares 1h quatorzième siècle, qui surent devenir libres, sans cesser d’être humains, sans se croire même bia d’être justes; et qui, maîtres de la vie et de la fortune de leurs tyrans, se contentérent en les bannissant du milieu d'e eux, de les réduire à limpuissance de nuire ?

Depuis Pépoque de cet affranchissement , le canton d'Unterwald a toujours jou d’une consütution démocratique et d’une entiére indépendance;et dansune période de cinq siècles, lerepos et la Hberté qui y régnoient, n’auroient pas été inter-

SARNEN. 237 rompus , S'il n'eut pris fantaisie à nos républicains d'apprendre à ce peuple à être libre comme euxmêmes. On ne sait que trop quel a été le résultat de cette expédition hbérale:les traces en subsistent encore dans toute cette partie de lUnterwald, dont Stantz estle chefieu. Lebourgde Stantztad, situé au fond d’un des golfes du lac des WValdstettes, fut complétement détruit par le fer et le feu ; 1] n’en resta debout quela tour de l’ancien phare, bâti lors des guerres autrichiennes, pour éclairer les démarches de cet ennemi de Pindépendance helvétique. Presque toute la population du Nidwalden fut moissonnée par le glaive; et le peu qui échappa à ce massacre, auroit trouvé une mort lente dans ses foyers détruits, sans les abondantes aumônes qui furent recueillies dans la Suisse entière, ou même dans les pays étrangers, en Allemagne, en Angleterre et jusqu’en Danemarck. Des monumens qui ne rappeloient que des idées de gloire et de liber té, tels Le la chapelle des dis héroïques vvidoeldie à peu de distance de Sfantz , ne purent trouver grâce devant des vainqueurs impitoyables : cette chapelle fut livrée aux flammes le 9 septembre 1708, et jenai vu les débris. Mais écartons, pour l’honneur des deux peuples, des souvenirs dont il est à souhaiter que la trace s’efface de plus en plus,

et laissons , s’il le faut, le soin de les renouveler aux écrivains qui savent si bien concilier Pesprit libéral avec le fanatisme nrihtaire.

Quoique le canton d'Unterwald ne compte dans la ligue helvétique que pour un seul et même état, les deux distriets du zaut et du bas Unterwald, dont il est composé, ont toujours formé et forment encore actuellement deux républiques indépendantes. Ainsi ,non-seulement leurs assemblées nationales et leurs conseils ordinaires sont distincts et séparés; mais encore leur constitution, quoique de part et d'autre démocratique, présente des différences assez notables. Leurs représentans à la diète fédérale ne sont pas non plus les mémes; et les résolutions les plus importantes , telles que celles qui concernent des traités d'alliance , ou des déclarations de guerre, y sont souvent prises dans un sens absolument contraire. Ces différences dans l'administration du pays remontent sans doute à l’origine même de la population. Car la race de l’Obwalden ne semble pas an prenner coup d'oeil la même que celle du Nidiwalden ; et généralement les hommes du premier de ces districts n'ont paru plus grands, plus forts, plus vigoureux, que ceux de lautre. Il est vrai que sous d'autres rapports ces deux races offrent la plus parfaite analogie ; la langue allemande , la religion

SARNEN. | 280 catholique, les habitudes de la vie privée, Le courage , le patriotisme, tout ce qui caractérise en un mot l’une de ces républiques, se retrouve également dans l’autre.

L'assemblée générale des citoyens du Haut- Unteriwald, dans laquelle réside autorité souveraine, se tient régulièrement chaque année, le dernier dimanche davril, à Sarnen, sur la place du Zandenberg. Tout citoyen est de droit membre de cette assemblée, sitôt qu'il a atteint Pâge de vingt ans. Au même âge commence aussi pour Lui éibfontbe du service militaire ; et il est juste en effet que la patrie appelle à sa détloe ceux à qui elle confie ses intérêts. Aucune condition de fortune n’est exigée des citoyens qui exercent le droit de souveraineté. Le pauvre, aussi bien que le riche, apporte à lassemblée générale le tribut de ses lamières. Mais 1l est des conditions morales que la loi spécifie, et d’autres qu’elle sous-entend. L'homme frappé d’une condamnation judiciaire, ou mis en interdiction ; celui qui a fait failhite, ou qui a été dégradé ét quelque cause que ce püt être, ne pourroient apporter le scandale de leur présence et lindignité de leur personne dans ce sanctuaire de la liberté républicaine. Ainsi, la patrie ne reconnoît ici pour ses enfans , que des hommes avoués par Phonneur et par la raison; et

la nation, la plus libre qui soit au monde, fonde sur la morale publique Pégalité politique des c1toyens. |

Les landammans, au nombre de quatre, le , statthalter ou le lieutenant d'Etat, le trésorier, les chefs de la milice et d’autres magistrats supérieurs, sont nommés à vie dans l’assemblée du peuple. Mais le landamman régnant est désigné chaque année par les suffrages de ses concitoyens ; et toutes les magistratures importantes sont de même soumises à une confirmation annuelle. Sans doute, la souveraineté des lois est satisfaite de cet hommage ; et la faculté qui est laissée au peuple, de ne pas continuer ses suffrages au magistrat qui auroit perdu sa confiance, suffit pour prévemr la négligence où pôur arrêter l'ambition. Les députés à la diète fédérale sont aussi nommés par lassemblée du peuple; les projets de lois, les résolutions importantes, lx répartition des impôts , le droit de bourgeoisie, sont encore des objets dont elle s’est réservé la sanction. Mais par une modération qui rappelle une des plus sages dispositions

des lois de Sparte. la discussion de ces divers objets, qui pourroit entraîner de graves inconvéniens au sein d’une réumion aussi nombreuse, est réservée au conseil ordinaire. J’ajoute que, : pour empêcher aussi les influences privées qui

peuvent si aisément s'emparer d’une assemblée populaire, au moyen du scrutin secret, les suflrages, pour l'élection des magistrats et pour la promulgation des lois, se donnent ouvertement en levant la main. Malgré les précautions prises par le lésislateur pour concilier la liberté et la tranquillité publiques, il est vrai de dire que l'une et Pautre ont été souvent compromises dans les assemblées du canton d’Unterwald. Le calme et la dignité qui conviennent aux délibérations d’un peuple libre , sont trop souvent oubliés ici dans la lutte des ambitions privées ; et j'ai regret d’avouer que ces rivalités déplorables ont plus d’une fois transformé une réunion de citoyens, en un champ de bataille livré à toutes les passions populaires. Heureusement ces orages s’apaisent aussi promptement qu'ils s'élèvent; l'esprit public n’en recoit, dans un état aussi borné, qu’un ébranlement plus salutaire encore que nuisible ; et une effervescence passagère, qui contrarie la marche sourde de Foligarchie, fléau secret de ces petites républiques, assure bien mieux leur existence, qu’une obéissance passive et une tranquillité apathique.

Le pouvoir administratif et exécutif réside dans le conseil ordinaire, ou conseil simple , composé des chefs du pays, nommés, comme je l'ai dit plus haut, par assemblée générale, et de soixante.

cinq membres nommés par les assemblées de paroisses. Ces derniers se renouvellent tous les ans, quoique la faculté de les réélire soit laissée au peuple qui, le plus souvent, en use avec modération et avec prudence. Cest certainement au bon sens de ce peuple qu’est due la stabilité de ses institutions; et ilest bien clair que là , sa hiberté est Pouvrage de sa sagesse. Les élémens démocratiques que les élections de chaque année jettent dans le conseil de la république, sont trop supérieurs en force et en nombre à la partie permanente et aristocratique de ce conseil, pour qu'il ne fût pas facile de la réduire à une impuissance absolue , et de modifier, au gré des passions populaires, la forme du gouvernement établi. Mais Pattachement du peuple à la constitution de ses péres, l'esprit religieux qui dirige ici la bberté, et les habitudes plus puissantes encore que les lois, maintiennent les divers pouvoirs dans les limites qui leur ont été tracées. Les objets d'administration publique et de police intérieure, les affaires judiciaires et tous les intérêts des citoyens sont portés devant le conseil. Les lois, avant d’être soumises à l’approbation de l'assemblée générale, y sont également discutées ; et c’est sous sa surveillance immédiate qu'elles s’'exécutent, lorsqu'elles ont recu le caractère de Pautorité publique. Les instructions des députés à

la diète, examen des comptes et de l’emploi des revenus publics sont encore dans les attributions du conseil. 1l détermine la nature des délits commis contre l’ordre public et la société ; et suivant le degré d’importance et de gravité de ces délits, le conseil est doublé et triplé, au moyen de membres assesseurs nommés par chaque paroisse, dans la même proportion et avec les mêmes formes que les membres du conseil ordinaire. Le conseil triple ne connoît que des causes criminelles qui peuvent cnroriee la peine capitale: car telle est lim portance que l’état attache ici à l'existence d’un citoyen, qu'il semble craindre de ne pouvoir assez justifier par le nombre et la gravité des suffrages, la rigueur de la sentence qui Le frappe dans un de ses membres. Cette crainte honorable et si digne d’une nation généreuse, est poussée plus loin encore dans le Nidualden. La, le tribunal appelé à décider de la vie d’un homme, et nommé tribunal de sang , se compose du conseil simple et de tous les citoyens âgés de plus detrente ans. Ainsi la république entière y participe à larrêt fatal prononcé contre un citoyen; et, dans ce concours solennel de volontés et de lumières, elle trouve au moins laseule consolation qui puisse adoucir le senti-

ment de sa perte : la certitude de ne pas frapper un innocent.

Je nai esquissé que quelques traits d’une constitution si simple. Le reste, ou, pour mieux dire, cette constitution toute entière, est bien plutôt exprimée dans les mœurs et dans les habitudes du peuple, que dans un corps de lois positives; et cependant le droit public n’a presque pas changé dans ce pays, depuis cinq siècles , c’est-à-dire depuis qu’on y jouit de la liberté la plus entière : que pourrois-Jje ajouter à cet éloge ? Plusieurs circonstances dont il est facile de se rendre compte, ont concouru à produire 1c1 cette stabilité dans les institutions, ou, ce qui est la même chose, cette persévérance dans les mœurs. La nature du pays ne permetpasà ceux qui y vivent, des’éloignerdesgoûts et des habitudes de la vie pastorale. La pauvreté, école de toutes les vertus mâles, est ici attachée ‘au sol ; et, en même temps qu’elle exerce et entretient l'énergie physique, elle amortit les passions par le défaut d'objets propres à les irriter. Mais surtout la religion, profondément imprimée dans l’âme des citoyens, communique à la société la fixité qui la constitue elle-même. C’est un fait éminemment remarquable, et qui seul suffiroit à la gloire du christianisme , que ces petites républiques, cachées dans les vallées des Alpes, aient pu constamment allier la liberté la plus absolue et la foi la plus soumise ; que, sous le joug de croyances

séveres, le patriotisme et la valeur y aient produit des miracles; et que des hommes asservis aux pratiques de dévotion les plus basses en apparence, se soient montrés autant de héros, toutes les fois qu’il s’est agi de défendre leur indépendance, ou celle de leurs alliés. Le peuple de l'Unterwald s’est signalé dans toutes les batailles livrées pour la cause de la liberté helvétique ; et, sans jamais calculer le nombre de ses ennemis, on l’a toujours vu obéir au premier appel de ses confédé rés

Dans la fatale guerre, où la chute de Berne prépara celle'de la Suisse entière, les braves de PUnterwald se portèrent au- devant du danger avec cette héroïque simplicité des premiers âges. «Nous « ne sommes encore que trois cents », dirent-ils à leurs alliés. « Mais, ajoutoient-ils, trois cents au- « tres de nos frères s’apprêtent à descendre de nos « montagnes. » Leur courage sembla redoubler à mesure que le torrent, qui déjà avoit tout renversé devant lui, s’'approchoit de leurs frontières. Abandonnés de leurs frères du Æaut-Unterwald, qui, avoient cru devoir se soumettre au vainqueur, ceux du Nidwalden , animés par trois prêtres, plus enthousiastes qu’éclairés, se flattèrent de balancer encore avec leurs seules forces, lascendant de la puissance françoise. La foiblesse de l’âge et celle du sexe ne se crurent pas dispensées de tenter cette

lutte glorieuse autant qu'inégale. Des corps de jeunes gens malarmés s’opposèrent aux soldats aguerris qui avoient vaincu toutes les milices de PEurope. Une troupe de dix-huit jeunes filles se fit massacrer près de la chapelle de Winckelried; et les champs de bataille offrirent presque autant de femmes que d'hommes, parmi les victimes de cette résistance désespérée.

Il est impossible de ne pas être frappé, même en traversant rapidement ce pays, comme je Var fait, de l'extrême dévotion qui y règne. Presque toutes les maisons sont ornées à l’extériéur de peintures, ou chargées d'inscriptions religieuses. Les nombreux édifices consacrés au culte sont décorés avec tout le luxe que comporte la pauvreté de ce peuple. Quelques églises ; et notamment celle de là commune d’Æ/pnach, dont la construction n’est pas encore achevée, se distingueroient, même dans tout pays, par l’élégance de leur architecture et la somptuosité de leurs ornemens. De petites chapelles, ouvertes sur les chemins, se remplissent incessamment de dévots des deux sexes, qui viennent, à tous les instans du jour, s’y délasser de leurs fatigues , ou s’y consoler de leurs peines. Les murs de ces chapelles sont chargés d’ex voto de formes plus bizarres les nes que les autres, et qui pourroient exciter le sourire d’un philosophe, si la pau-

vreté de ces offrandes n’en compensoit pas suffisamment le ridicule. Des bornes, posées de distance en distance , renferment le plus souvent quelque image de la Vierge ou des saints, grossièrement peinte ou sculptée ; et il est rare que le paysan, en passant devant ces images , ne les salue pas d’une pricre courte et fervente. J’ai rencontré même assez fréquemment sur les chemins, des femmes tenant à la main de longs chapelets, et récitant tout haut et alternativement leurs litanies, sans que la vue et l’approche d’un étranger leur causassent la distraction la plus légère. Du reste, J'ai été extrémement satisfait de l’accueil bienveillant de ce bon peuple; et je ne puis m’empêcher d’accorder ici un souvenir à mon hôte de Sarnen , honnête aubergiste et grave conseiller d'Etat , qui, en me versant à boire avec tout le zele de son pays, m ’explquoit assez bien dans la langue du mien, une constitution sous laquelle il me paroissoit tout à la fois heureux et fier de vivre.

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