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LETTRE XV

A LA MÊME

Lucerne , ce 24 août.

Aspect général du luc de Lucerne ,ou des quatre Cantons ; beautés infinies de ce lac. — Description de Lucerne ; les trois ponts ornés de peintures ; l'Hôtel de Ville ; l’Arsenal ; monumens qu'il renferme. — Etablissemens nouveaux de Lucerne. — Charmant costume des Lucernoises. — Constitution actuelle du carton.

Rien n'est plus irrégulier que la forme générale du lac de Lucerne , autrement dit des quatre W'aldstettes, ou des quatre Etats Forestiers, à cause des quatre cantons d’Ury, de Schwytz, de Lucerne et d’'Unterwald, qu en occupent les rivages. Il se compose de trois bassins prin-

cipaux , ceux de Trichter, de Buochs et d'Ury; et de plusieurs golfes, entre autres ceux d”#/pnach , de Winkel, de Lucerne et de Kusnacht.

Sa plus grande longueur de Lucerne à Fluelen , au canton d'Ury, est de neuf lieues ; 1l en a de quatre à cmq, en largeur, du fond du golfe d’4/pnach à celui de Æusnacht. Son élévation audessus du niveau de la mer, surpasse treize cents pieds, et sa profondeur, en quelques endroits, a été trouvée inaccessible à la sonde. La Reuss, rivière considérable qui tombe du Saint-Gothard, entre dans le lac de Lucerne , au - dessous de Fluelen , et en ressort plus pure et plus limpide, à lendroit même où est bâtie la ville de Lucerne. Quelques torrens, et surtout les deux 4a et le Welchbach, y apportent aussi le tribut de leurs ondes. Toutefois ces foibles sources sont évidemment trop disproportionnées avec le volume d’une pareille masse d’eau , pour qu’il ne soit pas infiniment probable qu’elle résulte d’un écoulement naturel et souterrain des glaciers des Hautes- Alpes qui couronnent ce vaste bassin dans toute sa partie méridionale.

Mais la variété infinie de ses rives, mais le charme inépuisable des images qui les décorent, comment pourrai-Je t’en donner une idée ? Chacun de ses golfes se distingue par des beautés particulières ,

tantôt imposantes et mâles , tantôt douces et gracieuses. Chaque sinuosité du rivage, chaque coup de rame, pour amsi dire, y fait apercevoir mille points de vue toujours intéressans et toujours nouveaux. Le golfe d Alpnach , à l’extrémité duquel je n’embarquai, est encaissé des deux côtés par de hautes montagnes habillées depuis leur base jusqu’à leur sommet de forêts de sapins, dont la sombre verdure, réfléchie dans les eaux du lac, leur donne une couleur plus foncée encore ; et l'énorme masse d'ombre qui descend presque perpendiculaire de la cime du Pilate, ajoute à ce tableau je ne sais quelles teintes sévères et mélancoliques , dont l'effet sur l’âme est impossible à décrire. La scène change tout à coup, lorsqu’après avoir franchi Hd formé par les rochers du Pilate, le lac se découvre dans sa plus grande étendue, jusqu’au fond du golfe de X usnacht. Un horizon immeuse, embelli des plus rians objets , s'ouvre alors, comme par enchantement; et dans un beau jour d'été, les flots de Inmière que le soleil semble se plaire à verser sur ce magnifique théâtre, secondent si bien Peffet de cette illusion subite et de ce contraste inattendu, qu’on est ig d’un attendrissement involontaire. ‘Fout vis-à-vis de vous, le joli golfe de Winkel se montre avec ses collines agréablement arrondies, au-dessus des-

quelles la vue pénètre sans obstacle sur une partie considérable du canton de Zucerne. Un peu plus vers la droite, la vue est arrêtée et tout à la fois enchantée par la chaîne majestuense du Righi, dont les sommets légèrement ondulés se dessinent sur Pazur du ciel, et dont la croupe , chargée de päturages et de hameaux, étale tout le luxe de la végétation la plus belle. À mesure que l’on avance dans le lac, les images ou s’égdient , Ou se rembrunissent, au gré de mille accidens variés de terrain et de lumière. Mais c’est surtout lorsqu'on pénètre dans le golfe, au fond duquel Lucerne apparoît avec ses clochers pointus, que ces contrastes se multiplient , et que les illusions les plus smgulières sont produites par l'opposition subite de la clarté et des ombres. Tandis qu'une foule d'objets agréables attirent les yeux sur les deux rives de ce golfe, et principalement en decà de la pointe de Meggenhorn , Vâpre et sourcilleuse chaîne du Burgenstock se dresse comme un mur de l'aspect le plus effrayant ; et à travers l’étroite ouverture des deux zases, la vue peut quelquefois s'étendre jusque sur les glaciers du canton d’'Ury, dont la blancheur pâle et lointaine réfléchit l'éclat des neiges éternelles, sur toutes ces scènes d’une nature si riante et si aimable.

Cest dans cette position charmante, au sein

2b2 LETTRES SUR LA SUISSE,

d'un pays fertile qui n’offre que des collines, quoique à la base même des Alpes, qu'est située Lucerne, chef-lieu du canton de ce nom. Cette -ville, assez ancienne, puisqu'elle existoit déjà sous la prennère race de nos rois, à l’époque où Pépin le Bref la placa sous la domination de l’abbaye de Murbach,ne possède cependant aucun monument de cette antiquité ; car la tour, élevée sur la rive du lac, à l'endroit même où lon y aborde, est regardée sans raison, à ce que je crois, comme un ouvrage des Romans. C’est une construction lourde et gothique, qui a pu servir de phare dans lemoyen àge ; et l’analogie qu'offre le mot ZLucerna avec usage probable de cet édifice, donne assez de vraisemblanee à lopimion des antiquaires, qui font dériver de là Pétimologie du nom de Lucerne.Quoi qu'ilen soit, Lucerne offre dans sa constructionirréguhère plus d’agrémens que n’en ont des villes ou plus ornées ou plus anciennes; et indépendamment des avantages de sa situation , je la préférerois à toutes celles que j'ai vues en Suisse. Ses divers quartiers témoignent par la variété de leur architecture la succession des âges qui ont passé sur cette cité célèbre; et lon peut en quelque sorte étudier son histoire, en parcourant son enceinte. La partie qui s'étend surle bord de la Reuss, est généralement bâtie dans le goût moderne et même

avec élégance ; c’est de ce côté que la ville tend principalement à s’accroître, et qu’elle a fait de nos jours le plus dacquisitions. Les ponts jetés sur la Reuss et même sur le lac, pour opérer la communication des différentes parties de la cité, en sont le principal ornement, même avant les églises, qui pourtant né manquent point ici de magnificence. Trois de ces ponts sont couverts; et outre l'utilité dont ils sont pour les relations des habitans, ils offrent en tout temps un abri contre la chaleur ou la pluie, qui peut en faire une promenade charmante par la vue délicieuse dont on y jouit, surtout sur le pont du Æof, le plus grand pont couvert de toute la Suisse, et sur celui de la CAapelle, qui lui-même n’a guère moins de mille pieds de long. Ce ne sont pas encore là tous les agrémens qu’on y trouve; même quand le théâtre de la nature est obscurci par des nuages, l'œil du citadin et de l'étranger s’y fixe avec intérêt sur des tableaux de forme triangulaire, placés entre les chevrons qui soutiennent le toit. | Les sujets de quelques-uns de ces tableaux , et ce sont assurément les plus curieux , sont tirés de l’histoire héroïque de la Suisse , et représentent les principaux faits d’armes de cette histoire, expliqués par de courtes inscriptions en vers. Un beaucoup plus grand nombre retrace des scènes de

l'ancien et du nouveau Testament, et des traits de Ja vie de saint Léger et de saint Maurice, les deux patrons de la ville, et fabuleux héros de la fabuleuse légion thébaine. Les peintures du pont des Moulins , au nombre de trente - six tableaux à double face, sont une copie, faite par Meglinger , de la fameuse Danse des Morts de Holbein, qui se | voit à Bäle. Je ne sais quel attrait peuvent avoir aux yeux de ce peuple, ces dégoûtantes caricatures de la vie humairre, qui du moins se recommandent dans les esquisses de Holbein par quelque artifice de pinceau. Mais dans ces copies les traits hideux de la mort reproduits sans cesse au milieu des plus burlesques images, forment un spectacle si repoussant, qu'il autoriseroit la prévention la plus fcheuse contre le goût du peuple qui sy complait. Au reste, je puis observer ici en passant que rien dans les autres ornemens de Lucerne , ne jusüufieroit une. opinion plus favorable à cet égard. S'il est permis de juger de lesprit d’une nation par celui qu’elle étale elle - même dans ses inscriptions publiques, celles qu’on lit, en trés-grand nombre , au cimetière d’in-Hof, sont tellement pleines d’antithèses ridicules et d'images bizarrement accouplées, qu'il est impossible d’accorder impression de cette lecture, avec la gravité du lieu et la nature des sentimens qu'il ins-

pire. Les images peintes ou sculptées qui accompagnent ces inscriptions, ne sont pas plus judicieusement choisies, ou plutôt elles y sont parfaitement assorties. Un tableau peint à fresque au-dessus de la tombe d’un respectable chanoine, fondateur de la Société de Musique, le représente assis, dans l'attitude de la méditation; et près de lui la mort sous la forme d’un squelette, joue du violon à ses oreilles. Maisil est vrai de dire que toutes ces traces de mauvais goût appartiennent à une époque déjà ancienne ; et 1l seroit peut-être injuste d’en tirer une induction applicable à la génération actuelle.

L'hôtel de ville, où le gouvernement du canton tient ses assemblées ordinaires, et dans lequel siégent actuellement les députés de la diète fédérale, est un édifice de peu d’apparence, mais décoré à l’intérieur avec assez de magnificence et même de goût. Quelques peintures ornent les salles du conseil, entre autres deux tableaux médiocres de Carle Maratte ; deux autres représentant Moïse au mont Sinaï, par Wursch, célèbre peintre, natif de l’Unterwald ; et le jugement de Salomon, par M. Reinhard , artüste distingué , surtout dans le genre du portrait , lequel a fixé sa résidence à Lucerne. La première salle est décorée des portraits de quarante - six avoyers de la république de Lucerne, ouvrage du pemtre que je viens de nom-

mer. Queer uns de ces magistrats pp teur nent à des époques voisines de celle où l'État dont ils dirigeoient les conseils, entra dans la confédération helvétique. Mais on y cherche vainement celui de tous qu’on voudroit le plus y trouver, cet héroïque Gundoldingen qui, à la glorieuse journée de Sempach , scella de son sang l'indépendance de son pays. Plusieurs petits tableaux représentant les exploits les plus mémorables des Suisses, et dus, je crois , au pinceau du même artiste, complètent la décoration vraiment républicaine de cette salle, où de toutes parts Poil du citoyen ne se fixe que sur des images et des traits également chers à la liberté et à la gloire. Lucerne possède plusieurs églises consacrées au tulte public, sans parler de quelques autres qui appartiennent à des ordres religieux, notamment aux Capucins, aux Franciscains, aux sœurs de sainte Anne, et aux Ursulines. Ces édifices n’ont rien de remarquable, si ce n’est l’église des Jésuites , qui est l’une des plus belles de la Suisse, et qui, bâtie des libéralités du public, lui a été restituée depuis la destruction de Pordre. Mais tu me pardonneras sans doute de n’avoir donné à ces monumens qu'une attention légère. En général, la Suisse ne se recommande guère par les productions de l'art; et cela ne pouvoit être autrement : car,

LUCERNE. | 257 quel ouvrage de l’homme se soutiendroit ici en présence des œuvres de la nature ?

J’ai visité l'arsenal , petit bâtiment où reposent sous la garde d’une seule personne, tous les moyens de défense de la république. On y compte quarante canons, deux mille quatre cents fusils , ete. ; tout cela, entretenu avec un soin et arrangé avec un ordre qui satisfont l’œil , plus encore qu’ils ne rassurent l’imagimation sur le sort d’un état qu seroit réduit, en cas d’attaque, à ces seules ressources. Mais j y ai vu surtout avec intérêt, quelques monumens de l'antique patriotisme des Suisses, que lon a d'autant plus de raison de conserver ici , que c’est sans doute à peu près là tout ce qui en reste aujourd’hui. De nombreux drapeaux, enlevés dans les guerres d’Itahe, sont déployés en trophées, avec des armures, des flèches et des arcs antiques ; et ce que ces armes m'ont offert de plus remarquable, c’est tout à la fois la force prodigieuse et l'extrême petitesse qu’elles supposent à la main qui s’en servoit. La cotte de maille du duc Léopold, tué à la bataille de Sempach, orne aussi la muraille d'une des salles de l'arsenal ; et tout près de là, on voit l’énorme collier de fer, garni d’aiguillons, que le duc d'Autriche destinoit au magistrat de Lucerne, à ce généreux Gundoldingen , traité de rebelle, parce qu'il défendoit

la liberté de son pays. Les annales de plusieurs peuples anciens el modernes font mention de plusieurs monumens du même genre, qui prouvent que dans tous les temps la présomption et Pinjustice des conquérans ont reçu le même chatiment. Je doute au reste que la tradition des Lucernois concernant ce coller de fer, soit bien constante et bien avérée ; et toutefois je serois disposé à le croire , Où du moins à le désirer, parce qu’elle renferme une grande lecon de morale. Mais le scepticisme même seroit forcé de respecter la cotte de maille que portoit Arnold de Winckelried à la bataille de Sernpach et les précieux lambeaux de la bannière de Lucerne encore tachés du sang du magnanime avoyer. Oh! comme en touchant ces reliques , où s’attachent tant d’héroïques souvenirs, mOn Cœur palpitoit d’une émotion délicieuse! et que j'aurois aimé à laisser cou-ler sur elles les généreuses larmes dont mes yeux étoient remplis ! Du moins, je soulage ici, en les versant dans ton sein, les sentimens que j'ai été forcé de dérober à la curiosité d’un étranger ; et je suis sûr qu’à la distance qui nons sépare, cet hommage échappé de mon âme sera recueilli par la tienne.

On me montra aussi au même endroit le casque et la hache d'armes du fameux réformateur

Æwinghi, tué en 1531 à la bataille de Cappel. Je ne confonds point cependant avec les monumens de Fhéroïsme , ceux de la fureur du zèle religieux ; et quoi qu'on puisse dire, les armes de Zwingk, tué, en combattant vaillamment, il est vrai, dans une gnerre civile excitée par ses funestes doctrines, ne sont pas un trophée digne d’orner le sanctuaire du patriotisme et de lhonneur. Mais ce prêtre qui, sous l’orgueil d’un prédicant, cachoit Pâmed’un héros, mérite encore à ce titre d’intéresser l’homme qui fait cas du courage ; il eut du moins le mérite que ne lui envieront pas les réformateurs de notre âge , de sceller sa doctrine de son sang; et une mort aussi honorable peut expier bien des erreurs. La fanulle de Zwingli subsiste encore en Suisse; Zurich et Glarus s’honorent de posséder des hériliers de son nom.

Quand M. Coxe visita la Suisse, en 1776, àl

trouva qu'a Lucerne les sciences étoient on ne

peut plus mal cultivées. Un voyageur françois, dont la relation est datée de 1789, confirme ce témoignage , et ajoute que, dans ce chef-lieu du prenuer des cantons catholiques, on chercheroit vainement un hbraire. Du reste, la description que Vun et l’autre font de Lucerne, s'accorde à nous la représenter comme une ville de Paspect le plus maussade , sans agrémens de société, sans aucune

espèce de culture, de commerce, d'industrie , et dont la population s'élève à peine à trois mille âmes. En supposant qu’iln”y eût pas un peu de prévention dans ces récits, 1l faut convenir qu’en un bien petit nombre d’années, la condition de cette ville s’est sngulièrement améliorée. Lucerne possède actuellement tous les établissemens d’instruction publique qui peuvent convenir aux cités les plus éclairées. Outre l’école primaire ouverte à tous les enfans des dernières classes du peuple, et entretenue aux frais de la commune, et une pareille école réservée pour les personnes du sexe et dirigée par les Ursulines, il y a à Lucerne un lycee et un gymnase, où toutes les branches de la philosophie et des belles-lettres sont cultivées avec succés. Treize professeurs sont attachés à ces deux écoles, pour lesquelles la munificence du gouvernement et celle des particuliers ont fondé plusieurs bourses qui permettent aux jeunes gens nés avec plus de dispositions que de fortune, de recevoir Péducation la plus brillante *, labos

* Des bibliothèques publiques , dont la plus remarquable est celle qu’avoit formée M. le trésorier Balthazar , et qui a été achetée par l'Etat ; trois imprimeries , et deux vastes magasins de librairie, notamment celui de M. Meyer, où tous les étrangers vont se pourvoir de cartes , de descriptions et de livres relatifs à la Suisse , prouvent en outre que les études

LUCERNE. 261 ment de ces établissemens littéraires, 1 y a encore à Lucerne une école de dessin , fondée en 1784, par le célèbre peintre Wursch, et rétablie par le gouvernement, en 1796, sur une base plus vaste et plus solide ; et une académie de chant, instituée en 1607 par deux professeurs habiles. Lucerne est une des villes de la Suisse, où le goût des beaux arts, particulièrement de la peinture et de la musique, est le plus répandu dans toutes les classes de la société. Des prix, des encouragemens de toute espèce ont été accordés par l'Etat et par les citoyens, pour seconder ces dispositions générales: enfin, les jeux du théâtre y sont accueillis avec plus de faveur que dans aucun autre canton helvétique. Une société de riches amateurs s’est formée à Lucerne, et y donne chaque hiver des renrésentations des ouvrages dramatiques les plus célèbres du théâtre allemand, tragédies , comédies et opéras. Cette réunion de citoyens a eu pour objet de prévenir les inconvéniens que les vices, attachés à la profession de comédiens, pourroïent entrainer au sein d’une république qui tient encore à sa | croyance et à ses mœurs; et, afin de donner à un amusement frivole un caractère utile et noble qui lui réconcilie la religion elle-même, le produit

propres à orner et à éclairer l’esprit, ne sont pas aussi dénuces de ressources à Lucerne, qu’on l'a prétendu.

des représentations, consacré tout entier à Pindigence, fait du plaisir une bonne action.

La situation de Lucerne, sous d’autres rapports, n’a pas moins heureusement changé; et quoiqu'elle n’ait pas encore profité de tous les avantages que lui assure sa position sur la Reuss, pour le commerce de transit entre litalie et PAIlemagne , l'augmentation considérable de sa population qui s’élevoit , lors du dernier dénombrement, en 1810, à plus de six mille âmes, prouve évidemment un accroissement d'activité et d’industrie. Jai déjà remarqué que le quartier situé entre la Reuss et la route de Bâle est presque entièrement neuf, et bat avec élégance. Les campagnes voisines, que lun des voyageurs, dont jai parlé plus hant, avoit trouvé incultes ou négligées, sont maintenant embellies d'habitations charmantes ; et je ne sais même si l'aspect de Lucerne, du côté qui conduit à Semnpach , n’offre pas autant d’attraits que les parties de la ville qui sont favorisées de la vue du lac. En un mot, le séjour de Lucerne m'a paru plein d’agrémens; et quoiqu'il soit bien encore un peu empreint de cet air de dévotion, ou, si on veut, de bigotterie qui domine dans les mœurs du peuple, cette dévotion m'a semblé du moins plus riante; et l'impression générale qui en résulte , comparée à celle qui né-

LUCERNE. 263 toit restée du séjour de Fribourg, na fait Pelfet , non-seulement d’un autre pays, mais même d’un autre siècle, el presque d’un autre culte.

Je dois dire aussi que les circonstances dans lesquelles je me suis trouvé à Lucerne , ont pu contribuer à en embellir la scène à mes veux. La diète fédérale y étoit assemblée; et cette réunion devoit naturellement y jeter plus de mouvement et de vie. De plus, lorsque j’arrivai à Lucerne ; un mardi, c’étoit le jour du marché, jour où une partie de la population des campagnes étoit réunie dans le chef lieu ; et le coup-d’eæil des groupes villageois, disséminés sur tous les points de la ville, étoit véritablement enchanteur. Le joli costume des Lucernoises étoit étalé dans tout son éclat, dans toute sa fraîcheur ; et pour tracer fidèlement ce costume , surtout à des yeux aussi exercés que les tiens en de semblables matières, j’aurois besoin de changer ma plume contre le crayon de Reinhard ou d'A berhi. E’habillement lourd et grotesque des paysannes de Berne se modifie, par des gradations insensibles , depuis T'hun jusque dans l’'Unterwaid , où déjà il a pris une forme plus dégagée et plus élégante. Mais c’est à Lucerne qu'il brille dans toute sa perfection. Une juppe qui descend à peine jusqu’au genou, laissant à découvert une jambe, ordinairement fort jolie ; car, si

la nature avoit fait 1c1 quelque bévue , l’art se seroit sans doute empressé à la cacher; cette juppe, de couleur éclatante , se rattachant à un corset d’une forme simple et agréable, chargé quelquefois avec profusion, d’ornemens en broderie, ou même de petits bijoux attachés par des chaînes d’argent; et si Javois quelque reproche à fre à ce corset, ce seroit d'établir, par ce qu'il cache , une compensation trop rigoureuse avec ce que la juppe découvre ; enfin, un large chapeau de paille, légèrement appliqué sur le haut de la tête, couvert de fleurs artificielles et de rubans des plus vives couleurs; et sous ce chapeau, de longues tresses de beaux cheveux, qui flottent et descendent jusqu'aux talons ; tel est, ma chère amie , l’ensemble de ce costume , le plus agréable que j’aie encore vu, et qui, lorsque toutes ces femmes, pour la plupart d'une physionomie animée et d’un coloris vif et éclatant, sont réunies et pressées dans un vaste espace, offre véritablement, et cela soit dit sans fadeur, l’image d’un parterre émaillé de fleurs. L’étendue et la circonscription politique du canton de Lucerne ont très-peu varié, depuis lan 1415, époque où la république, rassurée contre les intentions hostiles de la maison d'Autriche, semble ne s'être plus occupée que du soin d’affermir sa constitution intérieure. En général, cette républi-

| LUCERNE. | 265 que ne paroït point avoir été jamais animée d’un esprit aussi. martial que ses confédérés des trois JF aldstettes, dans lalliance desquels elle n’entra, en 1552, * que par suite de ’impuissance où étoient les ducs d'Autriche de la protéger contre les incursions de ses voisins. Cette disposition pacifique doit surtout être attribuée à la nature du gouvernement de Lucerne, qui fut bien moins dansson principe unearistocratie forte et généreuse,comme celle de Berne , qu'une oligarchie ombrageuse et habile seulement à abaisser autour d'elle tout ce qui pouvoit compromettre son existence ou son crédit. Les habitans du canton, gouvernés à titre de sujets, plutôt que de concitoyens, par un petit nombre de familles nobles, s’efforcérent à plusieurs reprises de secouer le joug de ces maîtres aussi foibles que tyranniques; et les chroniques de Lucerne ont conservé le souvenir de mouvemens, qualifiés de révoltes, qui en 1477 ,1603, 1712 et 170%, éclatèrent contre cette vieille oligarchie. Les ressentimens cachés au fond des cœurs, produisirent enfin à la longue leur effet ordinaire; le pouvoir des sénateurs de Lucerne, insensiblement afloibli dans leurs mains par les efforts mêmes * Et non en 1352 , comme le dit le traducteur françois de

M. Coxe , qui paroît avoir confondu cette date avec celle de l'accession de Berne à la confédération helvétiqne.

qu’ils avoient faits pour l'y fixer, alloit leur échapper, lorsqu'en 1708 ils prirent spontanément et sans aucune provocation nouvelle de la part du peuple de la ville et de la campagne, le parti d’abdiquer une autorité de toutes parts attaquée. Les progrès de la révolution qui menaçoit la Suisse entière, s’étendirent bientôt jusqu’à Lucerne. Mais je Supprimerai de mon récit, comme la Suisse ellemême voudroit pouvoir retrancher de son histoire, l’époque où cette république ,subjnguée par des influences et des armes étrangères , perdit sa dignité, en perdant son indépendance. Les événemens qui, en 1814, changérent de nouveau la face de la France et de l’Europe, exercèrent aussi sur les républiques helvétiques leur rapide influence ; et Lucerne ne fut pas des dernières à la ressentir. Dés le 29 mars de cette année, la nouvelle constitution qui régit ce canton , fut rédigée d’après des principes qui, en conservant plusieurs des institutions anciennes, consacroient quelques innovatons importantes. Voici les principaux traits de cette constitution.

Le gouvernement de Lucerne est resté aristocratique. Le pouvoir suprême réside comme par le passé dans le conseil des Cent, ou le Grand Conseil, dont les places sont à vie, et dont le chef, nommé avoyer , est également inamovible.

Mais la bourgeoisie de Lucerne ne possède plus exclusivement le droïit de nommer les membres de ce conseil. Les villes et les communes du eanton sont admises pour moitié à la jouissance de cette prérogative essentielle. Ainsi la ville de Lucerne ne nomme actuellement que cinquante conseillers; les cinquante autres sont choisis, d’après une proportion fixée par la loi, dans les arrondissemens judiciaires du canton Mesnil sont au nombre de dix-huit.

Dans le sein de ce Grand Conseil est formé le Conseil Quotidien, dont les membres, au nombre de trente-six, exercent directement toutes les foncüons de lautoritéadmimistrative et judiciaire, sans autre restriction que de soumettre à Papprobation du Grand Conseil, lequel s’assemble trois fois seulement par année, les actes et mesures décrétées par eux. Les projets de lois, les instructions des députés à la diète fédérale, établissement, la répartion et la perception des impôts, ne peuvent être délibérés que dans le Petit Conseil, sauf à recevoir au sein du Grand, le caractère et la sanction de l'autorité souveraine. Cette précaution est portée si loin, que toute proposition faite dans le Conseil des Cent, ne peut y devenir lobjet d’une discussion légale , que lorsqu’à la majorité absolue les suffrages, elle a été renvoyée à l'examen préa-

able du Conseil Quotidien. De même, il faut pour qu’une affaire importante soit soumise à la décision du Conseil des Cent, que douze membres au moins de ce conseil aient pris l'initiative auprès de Pavoyer, et obtenu Pavis du Conseil Quotidien. On concoit d’après cela, que ce conseil est investi d’un pouvoir immense; et, si l'aristocratie qui en fait le fond , ne tourne pas à l’oligarchie, on conviendra sans doute que c’est moins aux formes de la constitution, qu'il en faut rendre grâce , qu’à la modération des magistrats. | Deux avoyers, lesquels exercent alternativement d'année en année les pouvoirs de leurcharge, sont les chefs des conseils et de la république. Mais quoique nommés à vie, celui des avoyers qui entre en charge, est soumis à une confirmation annuelle : 1l est vrai que c’est plutôt encore une chose de forme , qu’une restriction salutaire mise au pouvoir. L’avoyer régnant préside et convoque au besoin les deux conseils; 1l a Pinitiative de toutes les propositions, et la signature de tous les actes publics. Son collègue préside le tribunal d’appel, ou la cour suprême, laquelle est composée de douze membres pris dans le sein du Petit Conseil, et se renouvelle en totalité dans le cours de six années, au moyen de l'élimination, par la voie du sort, de deux de ses membres chaque année.

À ne juger de ce gouvernement, que d’après les traits généraux que je viens d’esquisser, il seroit encore possible d’y trouver, à la rigueur, une représentation assez équitable des intérêts d’une petite république. Mais, quand on en examine de plus près la composition actuelle , il devient évident que les pouvoirs en ont été distribués de manière à ne laisser au peuple qu’une ombre de représentation, et que le génie de loligarchie règne encore dans le sénat de Lucerne. Les communes du canton ne nomment directement et par ellesmêmes, que vingt-un membres du GrandConseil; * lacommunede Zucerne n’en élit de mêmeque dx; les quarante autres que la constitution lui accorde, et les vingt-neuf membres de la campagne, sont nommés par le Grand Conseil lui-même: or, qui ne sent que des élections sorties du sein d’une aristocratie permanente ne peuvent être faites que dans son intérêt et à son profit ? Des restrictions encore plus rigoureuses, à proportion que lobjet en est plus important, sont également nuses à l’entrée du Petit Conseil. Le peuple est entièrement exclu de la nomination aux places de ce conseil, quise recrute lui-même au sein du Grand, de manière à ce que dix seulement de ses membres appartiennent à la campagne. Mais qui ne voit encore que ce nombre, insuffisant pour balancer l’in-

fluence et troubler la majorité de Paristocratie, n’est là qué pour ôter an peuple le chagrin ou le prétexte de se croire étranger au gouvernement de son pays ? (

Les conditions d'âge et de fortune auxquelles la loi a mis le droit de voter dans les élections et de siéser dans les conseils de la république, sont également empreintes de cet esprit ombrageux de l'oligarchie. Il s’y trouve cependant une exception assez généreuse en faveur des citoyens pauvres , qui auroient rendu des services essentiels à Etat. Pourquoi faut:l que le droit d’apprécier ces services soit réservé au corps qui, en isolant son intérêt de celui du peuple, ne peut guère estimer et reconnoître d’autres mérites que ceux qui sont utiles à son autorité?

De tout ce que je viens de dire, 1l résulte que le gouvernement actuel de Lucerne, sons des formes en apparence plus populaires, n’a guère fait que consolider Pancienne aristocratie. Sa constituton se ressent, plus peut-être qu'aucune de celles des républiques helvétiques, de Pinfluence des

conjonctures où elle fut rédigée, c’est-à-dire

d’un temps où la faction démocratique , vaincue avec Napoléon , laissoit le parti contraire ressaisir presque partout lavantage. La Intte des deux partis fut plus vive à Lucerne que partont ailleurs;

un mouvement populaire fut même sur le point de compromettre lexistence de la constitution nouvelle. Mais, grâce à l’énergie de quelques hommes qui se dévouèrent pour le salut de leur ouvrage ; à lindifférence d'un assez grand nombre d’habitans de la campagne, qui là, comme à Æribourg et à Berne , préfèrent aux pémbles fonctions du gouvernement les utiles travaux de Pagriculture ; et surtout aux traces profondes de défiance et de haine, que le génie turbulent de la révolution francoise propagé en Suisse par ses agens, a laissées dans tous les esprits ; le gouvernement de Lucerne a triomphé de cette crise passaoère ; et la modération et Péquité de ses chefs affernussent de jour en jour leur ouvrage par une conduite qui semble concilier tous les vœux, comme elle garantit tous les intérêts.

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