‹ Lettres sur quelques cantons de la SuisseChapitre 21 sur 37 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

Lucerne , même jour.

Examen de la question : s’il est avantageux à la Confédération helvétique d'entretenir des troupes au service et & la solde des puissances étrangères.

Paru les questions agitées cette année à la diète, il en est une d’un intérêt commun à la Suisse et à la France, que je ne saurois passer sous silence: c’est le sort des troupes helvétiques capitulées au service du Roi. Il est douteux néanmoins, que la diète prenne une décision à cet égard, précisément parce que la question est importante, ce qui est une suite nécessaire ,de la foiblesse dont j'ai parlé dans ma lettre précédente. Mais des législateurs, sans pouvoir à la diète, se dédommagent,

LUCERNE, 505 hors de là, de l’impuissance de leur mandat, et reprennent lindépendance de leur Opinion , en déposant leur caractère de députés. Il ne m’a done pas été difficile de connoître, à ce sujet, le sentiment des citoyens, quoique le vœu de la nation n’ait pas encore été exprimé par ses organes. Deux changemens importans ont été proposés par le ministre de France aux capitulations faites avec la Suisse. Le premier est relatif au code militaire des régimens suisses , que la France voudroit voir mettre en harmonie avec sa propre législation ; le second concerne l'administration de la justice dans les différens survenus entre les individus des deux nations : dans ce cas, la France demande que les délits imputés aux étrangers soient justiciables de ses tribunaux. La première de ces propositions sera certainement accueillie par Suisse, dont le code militaire est d’une rigueur généralement avouée, même dans ce pays; et déja des dispositions ont été prises par la diète, pour y apporter les adoucissemens que réclame l’état actuel des habitudes sociales. Quant à l’autre point, je doute qu'il soit aussi facile de parvenir à laccommodement désiré. La Suisse ne peut, je crois, sans trahir ses intérêts et son honneur , abandonner sa justice sur ses propres enfans, dans un moment où toutes les passions semblent déchaînées

contre eux; et la France ne sauroït non plus souffrir que, dans son sein , des étrangers qui se sont volontairement voués à son service, puissent violer ou éluder ses lois. Ainsi, des deux côtés, l'honneur national est intéressé à ce que Pun de ces peuples refuse ce que Pautre exige; et le sort des capitulations devroit paroître très-incertain , si le maintien de ce traité dépendoit d’une décision conforme en tout point au vœu de la France.

Mais une question plus générale, et depuis longtemps agitée, à laquelle celle-ci ramène naturellement, c’est de savoir s'il est utile en ce moment, pour la Suisse, de consacrer une partie de sa population guerrière au service des autres puissances, et particulièrement de la France. Ici les raisons se pressent et se balancent, de manière à rendre une solution plus difhcile encore. J’écarterai du moins de cette discussion ce que la logique des passions y ajouteroit de fausses et trompeuses lumières; je n’y comprendra point l’intérêt de la France. Non que cet intérêt me paroisse. douteux, ou que je craigne d’avoir et d'exprimer une opinion à cet égard: loin de là, voici, au sujet des Suisses, ma pensée toute entière. L'alliance des Francois avec les Suisses naquit sur le champ de bataille où les deux peuples venoient d’éprouver leur valeur; et, ce qui fonde l'amitié entre les

braves , cette alliance fut scellée de leur sang. Louis XI, qui se connoissoit en hommes, quoiqu’on lui ait reproché de n’être pas homme luimême; Louis XI, vaincu par les Suisses à la bataille de Béle, voulut avoir pour alliés de si redoutables adversaires ; il leur tendit , en signe de paix, cette main qu'ils avoient presque abattue ; et pendant trois siècles, ses successeurs ont éprouvé que la fidélité des Suisses n’étoit pas moins inébranlable queleur courage. Confondus dans nos rangs ils ont toujours vaincu ou succombé avec nous;admis à nos revers aussi bien qu’à nos succés, ils ont toujours soutenu avec orgueil la gloire du nom francois. Cette honorable fraternité d’armes qu les hoit à nos guerriers , s’est étendue des camps aux hameaux. Nos mœurs, nos usages , notre langue ont pénétré en Suisse plus que chez aucun peuple de l’Europe ; et depuis même que , dans l’ardente fièvre qui nous dévoroit, nous avons porté chez eux le fer et la flamme, l’ancienne et douce habitude de nous aimer a prévalu sur les trop justes sujets que nous leur avons donné de nous hair. Partout encore ils chérissent, ils honorent le caractère de la nation francoise ; et sur les débris encore fumans des villages détruits par nos armées, j'ai recueilli, moi, simple et obscur voyageur, à ‘titre seul de François, les soins de la bienveillance

la plus touchante. Je pense donc, d’après tous les témoignages de l’histoire , qu'il ne sauroit être qu’honorable à la France, de voir marcher sous ses couleurs de si braves guerriers et des alliés si fidèles. Je pense qu’au prix de lhospitalité qu'ils ont droit d’attendre d’une nation généreuse, leur prodiguer linjure et la menace, c’est se rendre coupable de la lâcheté la plus insigne ; et que le caractère françois est bien plus compromis par ceux qui les insultent que par ceux qui les appellent. Je pense que cet acharnement à les poursuivre, provient moins de l’honneur blessé de nos guerriers ; car des braves se mesurent et ne s’outragent pas, que de la haine d’une vieille et sanguinaire faction dont ils ont voulu jadis parer les coups, et dont ils pourroient encore déjouer les complots. Voilà mon opinion à cet égard ; et j'ose croire qu'après l'avoir exposée aussi franchement, ma sincérité, pour ce qui concerne la Suisse, ne paroîtra point suspecte. |

IL est certain qu’à ne considérer cette question, que sous le point de vue général, usage de vendre le sang des hommes à quelque chose d’odieux, et qui le paroît bien davantage, quand c’est une république qui trafique envers des puissances et pour des querelles étrangères, de l’existence de ses plus braves citoyens. Que dansles monarchies, où

l'honneur est la loi suprême, chacun simmole à cet

honneur, bien où mal compris ; et que , pour un intérêt inconnu, des milliers d'hommes se précipitent au loin sur les champs de bataille, à la voix du prince qu'ils ne distinguent point dé celle de la patrie, cela n’est pas seulement juste et nécessaire : 11, l’héroïsme est dans le dévouement , et Vobéissance est la gloire même. Maïs il semble que les républiques se dirigent par d’autres principes. Là, tous les hommes, égaux entre eux et devant la loi, lui doivent également , en retour de la protection qu’elle leur accorde, le rempart de leur personne et le sacrifice de ur vie. Obligés par le même intérêt, à rendre à la patrie le même ser.

vice, il faut, qu'au-dedans comme au-dehors, ils

combattent et se dévouent pour la même cause; éducation, travaux , services , tout doit être commun entre des concitoyens. Prodiguer le sang des uns, tandis qu’on ne demande aux autres que des corvées et des sueurs, c’est donc déjà rompre par l'inégalité la plus choquante , le contrat qui lie au même titre les membres de la même société. C’est en second lieu préparer, ce cetle inégalité même entre des citoyens occupés à des travaux si divers et imbus de maximes si différentes, le changement de la coristitution : car il est difficile que des hommes,

restés constamment attachés au sol de la patrie , à

et des soldats vagabonds, qui ont cessé durant plusieurs années, d’en respirer l’air, d'en entendre la langue, et peut-être d’en prononcer le nom, se montrent , en se retrouvant sous le même ciel, animés du même esprit, et reprennent leurs habitudes, en rejoignant leurs destinées. Je ne parle pas ici des vices que ces soldats peuvent contracter au milieu des nations étrangères : on sait assez que la Hcence des camps se conforme mal aisément à la sévérité des mœurs républicaines ; et, quoi qu’on puisse dire, je doute qu’un guerrier, habitué à placer toujours sa raison dans son épée, courbe aussi docilement sa tête sous le joug deslois, qu'un citoyen qui n'en a jamais connu d'autre. Je parle encore moins de la condition de ces soldats placés au service étranger , dans le cas où les diverses puissances qui les soudoient, venant à se déclarer la guerre, ils tourneroient leurs armes les uns contre les autres ; et comme l’honneur militaire a ses lois et ses maximes à part, déchireroïent leur patrie pour ne point trahir leur drapeau. Encore une fois, je n’examine ici que la question générale, sans entrer dans des applications particuhères. | On à cité Pexémple des républiques anciennes ; on a parlé de la garde scythe d’ Athènes. Cest à coup sûr un moyen d’embrouiller les questions les

LUCERNE. 30ÿ

plus claires, que d'appliquer à nos mœurs et à nos usages modernes des faits qui appartiennent à des temps et à des peuples si éloignés de nous, des faits mal compris et interprétés tout de travers. Que prouve en particulier l’exemple des Athéniens, dont , à la distance de tant de siècles , nous connoissons si imparfaitement les institutions publiques ? Un corps d'étrangers immolés sur le théàtre aux sarcasmes des poëtes comiques et faits pour servir à lamusement de la populace, plus encore qu’à la sécurité du peuple, étoit chargé à 4Æfhènes de la garde des portes, de la sûreté des voies publiques, en un mot, de cette police subalterne, par laquelle PEtat eût cru dégrader le dermier de ses citoyens. Mais s’ensuit-il de là qu’à Zthènes la défense de la république fût confiée à des mercenaires, et que les lois de Solon fussent placées sous la sauvegarde de larc et du javelot des Scythes ? At-on jamais oui dire que, lorsque toute la puissance des Perses menacçoit la liberté des Grecs, et que Thémistocle recueilloit sur sesvaisseaux les dernières espérances de sa patrie, {thènes admit des étrangers à l’insigne honneur de combattre et de mourir pour elle? On ne trouveroit sans doute dans toute lPantiquité aucun exemple propre à justifier la pratique des Suisses ; et en trouvât-on un seul, que feroit en-

core cela à la question dont il s’agit ? Est-ce par de pareils emprunts que doit se signaler la politique des peuples modernes ? L'histoire des Grecs w’offre-t-elle rien de plus digne de limitation des Suisses ? et leur patriotisme a-t-1l épuisé tous les exemples de la vertu républicaine, pour se restreindre à celui-là ? ? |

Il n’y a donc pour la confédération helvétique ni honneur , misûüreté, à vendre ainsi le sang de ses braves ; et ue quelles circonstances cette ancienne erreur de sa politique fut-elle plus évidente, que dans celles où la placent ses relations avec la France ? Comment le Ro helvétique , cet État qui ne dut son origine qu’aux efforts d’une honorable indépendance , et dont une réputation sans tache fit long-temps toute la force au dehors, souffre-t-il que l'honneur de ses citoyens soit sans relâche attaqué au sein même de la nation qu'ils défendent, et que leur sûreté même y soit journellement compromise par l’eflervescence des passions populaires ? Je sais que ces vils outrages ne sauroient atteindre le caractère d’un peuple généreux, et qu'il n’est pas au pouvoir d’obscurs pamphlétaires, d’avilir un drapeau que l’Europe a respecté durant cinq siècles. Mais un gouvernement, blessé dans le plus cher et le plus noble de ses intérêts ,

LUCERNE, STÉ s’en doit-il moins à lui-même d'obtenir une réparation éclatante, où d’abjurer une alliance aussi Fi RE profane ?

11 n’y auroit qu’un cas où la politique des Suisses pourroit être justifiée, ou du moins excusée : c’est celui d’une population excessive, qui compromettroit leur sûretéintérieure et dont l’excédant ne sauroit être plus utilement employé qu'à assurer celle des peuples voisins. Dans ce cas, les anciens, toujours d'autant plus économes du sang des hommes qu'ils en connoissoient mieux le prix, envoyoient les citoyens onéreux à l’État fonder des colonies, qui portoient au loin, avec le feu sacré allumé snr lautel de la patrie, les arts, les mœurs et les lois de la mé-

tropole; et cet usage en valoit peut-être bien un autre. Mais cette raison n’est point applicable à la Suisse. Loin qu’elle ait à s’alarmer de la surabondance de sa population , elle possède à peine le nombre de bras suffisans pour cultiver ses terres, sans parler de ceux qui pourroient être occupés aux travaux de lPindustrie, laquelle est encore si rare et si imparfaite en ce pays. H y auroït certainement plus d’avantages pour la Suisse, à ce que les hommes qu’elle place au service des nations étrangères, pour y apprendre à faire l'exercice, pour vivre dans des casernes, et figurer à la porte des palais,au prix d’un peu dor et de beaucoup de vices qu'ils rapportent

dans leur pays, fussent employés, au sein de ce pays même, à féconder un sol ingrat, à fouiller des mines, à ouvrir des routes nouvelles, à disputer à l’hiver les espaces qu'il envahit, à combattre, en un mot, avec toutes les ressources de Part et de l’industrie, contre les rigueurs du climat et de la nature. Indépendamment des avantages réels que ces travaux procureroient à l'Etat, la population entière acquerroit, en s’y livrant, plus de vigueur, plus d’aisance et de contentement; et l'esprit public y gagneroit certainement aussi dans la même proportion que le bien-être particulier.

La Suisseprétend encore que le service étranger lui est uüle pour entretenir, parmi ses enfans, cet esprit martial si nécessaire aux peuples hbres, et pour mettre ses institutions militaires en rapport avec celles des autres peuples de l’Europe : c’est dans cette double vue qu'a été formé l’établissement de T'hun. Mais je pense que c’est payer trop cher la connoissance de quelques manœuvres et de quelques évolutions, que de les acheter au prix de ses mœurs publiques et de sa considération extérieure;et d’ailleurs, 1l n’est pas bien démontré que ces manœuvres mêmes et ces évolutions si savantes, soient rigoureusement applicables à la Suisse, pays dont la structure ne ressemble, en eflet, à celle d'aucune autre contrée du globe, et dont la défense

LUCERNE. d15 exigeroitconséquemment une tactique particulière. J’avouerai néanmoins que linconvénient le plus grave qui puisse résulter de ce service étranger , c’est à savoir, l'introduction de coutumes et de manières

exotiques au sein d’un peuple qui a tant de raisons . de tenir à ses institutions propres et à ses habitudes

locales; que cet inconvénient, dis-je , est beaucoup diminué, depuis que les progrès, ou, si lon veut, les vices de la civilisation moderne se font à pen près

. remarquer au même degré chez les divers peuples

delPEurope. L’habitant des Alpes avoit tout à perdre autrefois en s’éloignant de ses foyers rustiques; et les importuns souvenirs qu’il rapportoit dans ses glaciers, de l'abondance et du luxe de nos cités, ne pouvoient que lui rendre son ignorance plus sensible et sa condition plus triste. Maïs il faut convenir que les Suisses sont bien changés, depuis que les Francois leur ont rendu visite. L'Helvétie, un moment subjuguée par nos armes , est demeurée presque universellement asservie à nos usages;et je ne sais laquelle de ces deux conquêtes lui deviendra quelque jour plus funeste. D’un autre côté, la curiosité sans cesse plus vive dont ce pays est devenu l'objet, ne peut que lui être également nuisible. Il est Haposss que le commerce de tant d'étrangers n’al-

tére pas à la longue l antique Re pe des mœurs

helvétiques; et si la vue de l’or que ces étrangers

prodiguent, évaille enfin la cupidité; si le goût du luxe pénètre dans un pays aussi pauvre; si industrie, qui devance chez nous-mêmes les besoins réels de la société, commence à germer sur un sol, dont la nature y est aussi rebelle; je n’ose prévoir ce qui doit en résulter : mais je crains qu’acquérant de nouveaux besoins, sans aucun moyen de les satisfaire, le peuple suisse, qui ne peut cesser d’être l’un des plus pauvres du globe, n’en devienne le plus malheureux. Il est vrai qu'il pourra servir alors sans danger dans toutes les cours de Europe; et que, n’ayant plus de vices à y prendre, il n’en rapportera que des écus. Mais la Suisse en deviendra-t-elle plus forte en elle-même, et plus respectable aux nations étrangères, quand elle sera corrompue comme elles? J’en doute encore; et je pense que, tout considéré, les Suisses gagneroient bien plus à restér retranchés derrière leurs montagnes, à défendre Paccès de leurs pays parses barrières naturelles, et surtout par de bonnes mœurs el par des institutions nationales, qu’à aller s’offrir, en vue d’un vain savoir et d’un gain sordide, aux vices et aux ressentimens des autres peuples.

Je suis, etc.

RIGHI-STAFFEL.

QN bi UT

Page 1