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LETTRE XIX

À MA FEMME

Righi- Stafflel, ce 27 août.

Voyage au Righi. — Le mont Pilate. —L'Ile d’Alstadt ; obélisque élevé par l’abbé Ray-

nal. — Kusnacht ; château de Gessler ; chapelle de Guillaume Tell. — Vue magnifique du Righi.— Le RighisStaffel ; le Righi-Culm.

— Aspect admirable des Hautes - Alpes au moment du coucher du soleil.

Rien ne prouve mieux l’empire de la mode que le voyage dont je vais entretenir. Le Righi est une montagne à trois lieues de Lucerne, sur laquelle on se rend maintenant en foule de toutes les parties de l’Europe. Vis-à - vis de cette montagne aujourd’hui si célèbre, s'élève à une plus grande hauteur un autre mont qui eut autrefois

autant de renommée, et qui se voit à présent dans Pabandon. C’est le fameux Plate, sur le nom duquel la tradition populaire avoit forgé un conte dévot, mais encore plus ridicule, avec lequel ont cessé des voyages dont cette fable étoit sans doute le principal motif. Personne ne se hasarde plus à gravir la cime escarpée du Pilate , et son heureux rival voit des foules d’admirateurs se succéder sur son large plateau : les montagnes ont donc aussi leur destinée ! Mais 1l y à cette ete rE entre les productions de la nature et celles de l’homme où la mode s’attache, que les premières justifient toujours l'engouement qu’elles excitent ; et c’est assurément heu le cas du Rig hi. Je don cependant que les enthousiastes, qui cherchent lorigme de ce nom dans les mots latins regina montium, soient aussi bien fondés dans leur étymologie, que dans leur admiration. Le Righiportoit déja ce nom bien avant le temps où 1l n’étoit encore que le rival obscur, ou plutôt l’hümble voisin du Pilate ; et, en général, je me défie beaucoup des étymologies latines appliquées aux montagnes de l’'Helvétie.

Je me suis embarqué à midi sur le lac de Lucerne, en me dirigeant vers Xusnacht. S1, dans ce trajet de. deux heures, quelque autre objet que le lac même avoit pu attirer mon attention, une foule de points de vue charmans sur les montagnes op-

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posées et sur les coteaux voisins, auroient pu la fixer tour à tour. En doublant le cap, nommé Heggenhorn, qui sépare les deux golfes de Lucerne et de Xusnacht, on passe près de trois îlots, dont le plus grand, nommé île d’Ælstadt, se recommande par une particularité assez étrange. Ce fut là que l'abbé Ra ynal, échauffé d’un bel enthousiasme pour la mémoire des trois libérateurs de la Suisse, voulut élever, à ses dépens et à leur honneur, ou plutôt à son honneur et à leurs dépens, un obélisque de granit. On dut sans doute bien rire dans ce pays de voir un abbé françois, de si fraîche date, se mêler d’ériger en présence des Alpes, un monument à la gloire de trois hommes si chers à la Suisse : mais On le laissa faire. L’obélisque s’éleva jusqu’à la hauteur, assurément trés-imposante, de quarante pieds; ce qui ne laissa pas de faire un fort bel effet dans le voisinage de ces monts sublimes, dont tous les échos répètent depuis cinq siècles, les noms des trois héros de l'Helvétie, et qui semblent n'être eux-mêmes qu’un monument de leur gloire. Malheureusement on avoit oublié la précaution essentielle d’un paratonnerre : la foudre tomba sur l’obélisque et le détruisit, au point qu'il n’en est pas resté une pierre. J’ai visité la place, et tu peux juger si jy ai médité à mon aise sur la fragilité des grandeurs humaines.

Voilà qui est bien humiliant sans doute pour les œuvres de la philosophie ; mais, comme pour rendre cet affront plus sensible encore, les ruines féodales du château de Æapsbourg subsistent tout . près de là sur une petite éminence, nommée Ramenflie , et font l’ornement du plus charmant paysage. Ce manoir , depuis si long-temps abandonné, est le berceau de la maison d'Autriche: * c’est de là que la fortune des comtes de Hapsbourg s'éleva au trône des Césars; c’est de ce donjon gothique, retraite actuelle des hiboux, que l’aigle impérial prit un essor si brillant et si rapide : qu'il y a là de sujets de méditations!

Kusnacht estun gros bourg, que semble dominer encore l'antique tour du château de Gessler.On l’aperçoit du rivage; et ses sombres ruines qui contrastent avec la riante couleur des bois qui Penvironnent , relèvent par d’austères souvenirs le tableau des beautés champêtres. Tel est presque

* Ce château, nommé Nova Habesburck, où Neu-Haëbsbourg, dans une chartre de 1244, n’étoit proprement qu’une maison de campagne des comtes de Hapsbourg , et ne doit pas être confondu avec celui dont on voit encore les ruines non loin de Bruck, dans le canton d’Æ#rgovie, Mais celui-ci fut aussi habité par l’empereur Rodolphe I, , fondateur de la maison d'Autriche , et doit par conséquent être considéré de même comme le berceau de cette maison fameuse.

RIGHI - STAFFEL. 519 partout l’aspect que présente la Suisse. Aux agrémens de la plus riche nature s’y jomt l'intérêt des monumens historiques. Des débris d’édifices gothiques y semblent jetés, comme pour servir : la décoration des campagnes. Mais le peuple y attache des idées plus nobles; il les regarde comme les témoins de son existence passée ; 1l les révère comme les monumens de sa liberté ; et il se plaît à voir, en quelque sorte , imprimées sur le sol qu'il habite , les vieilles pages de son histoire.

A une demi - lieue de Xusnacht, sur le chemin qui conduit au lac de Zur, le terrain s’abaisse entre deux collines agréablement ombragées. Le sentier devient étroit et profond ; et, sous l’épaisse voûte du feuillage qui le couvre, les objets ne sont plus éclairés que d’un jour mystérieux. C’est là que Guillaume Tell, échappé de la barque de Gessler, vint attendre le tyran; et par un coup heureux autant que hardi, délivra sa patrie , comme 1l avoit délivré son fils. En cet endroit, qu’il semble que la nature même avoit destiné à devenir le théâtre d’une action romanesque, on a bâti une chapelle : car le peuple suisse trouve que les monumens de la religion s’allient très-bien avec ceux de la Hiberté. Une inscription, dont la simplicité ne s'allie pas moins bien avec l’héroïsme , rappelle la date de cet événement mémorable, du 18 novem-

bre 1307. Un tableau qui en représente le trait principal, est peint en dehors de la chapelle ; et quoiqu’extrêmement médiocre ; quoique, par.une économie républicaine, Partiste ait été obligé d’enfermer dans un même cadre les différentes actions de la vie du héros, et d’entasser ainsi une foule de personnages divers , ce tableau, vu à cette place, ne sauroit manquer d’intéresser même un homme étranger à la Suisse : car quel homme peut être étranger aux souvenirs qu'il rappelle ? Le tablean, dont j'ai parlé, venoit d’être placé, puisqu'il porte la date de 1819. Ainsi, malgré la médiocrité de leurs ressources, ces petits Etats ont grand soin, de renouveler sans cesse dans la mémoire et sous les yeux du peuple, les images propres à nourrir son patriotisme : plus d’une grande monarchie ne pourroit-elle pas profiter de cet exemple? C’est à partir de la chapelle de Guillaume Tell, que je commençai à monter le Righr. Il étoit deux heures ; la chaleur étoit extrême , et le soleil éclairoit à plein le flanc de la montagne qu’il me falloit gravir. Aussi employai-je quatre heures à cette ascension; et je ne crois pas avoir fait jamais de marche plus pénible, ni par une chaleur plus accablante. Mais que je fus bien dédommagé de ma fatigne, par la vue magnifique qui se découvre à chaque station du Righi ! Dans les premiers mo-

RIGHI-STAFFEL. 321 mens que ce spectacle magique se développoit à mes regards, je ne pouvois me lasser de le contempler; et terrassé par Padmiration, plus encore que par la fatigue, je me reposois presque à chaque pas. De momens en momens, de nouvelles vallées , de nouveaux lacs, de nouvelles villes apparoïssoient sur cette scène immense ; et bientôt mes regards ne furent plus bornés que par les bornes mêmes de la vue humaine. Figure-toi une plaine, sur laquelle Les saillies des plus hautes montagnes ne sont plus sensibles que par les foibles ombres qu’elles projettent à leurs pieds; où quatorze lacs, disséminés à d’assez grandes distances, . ressemblent à de petits morceaux de glaces encadrés dans un tapis de gazon; où des villes populeuses apparoissent à peine comme des points ; et tu n'auras encore qu’une idée imparfaite du tableau le plus immense qui se découvre peut-être d'aucun lieu du globe. Toutefois, dussé-je par cet aveu scandaliser les nombreux admirateurs du Righi , me semble que l’immensité même de ce. tableau en diminue le prix. À une si grande élévation, la tête me tournoit, j'étois ébloui, je ne distinguois plus rien à force de trop embrasser. Toute cette vaste plane de la Suisse me faisoit Veffet d’une carte géographique étendue à mes pieds , ou plutôt d’un relief agréablement colorié,

dont jene jouissois encore qu’imparfaitement, parce que le vertige et le frémissement involontaire dont j'étois saisi, répandoiïent sur ce tableau un nuage qui m’en faisoit perdre tous les charmes.

Mais lorsqu’arrivé sur le premier plateau de la montagne, à l'endroit qu'onappellele Righi-Staffel, la vue peut s’étendre de l'autre côté de l'horizon, quelle scène extraordinaire! La chaîne des Hautes- Alpes apparoît tout à coup à vos regards, avec ses énormes colosses entassés les uns sur les autres, et tout couverts de ces cuirasses éblouissantes qui les revêtent depuis le premier âge du monde.

Dans un Ghee qui semble étroit , tant ces masses prodigieuses s’y trouvent ééiriéens une foule d’aiguilles, resplendissantes de glace, percent les nues sous mille formes irréguhières et bizarres. L’entassement de ces monts, pareils à des Titans audacieux, remplit âme d’une terreur involontaire, par l'idée des effroyables révolutions du globe auxquelles ils ont dû leur naissance ; et, en contemplant les mouvemens si variés de leurs cimes , il semble d’abord qu’elles vont s’agiter et secouer la neige qui les couronne. Mais à l’immobilité de leurs bases, au silence qui règne autour de leurs vastes flancs , imagination se rassure ; et libre de cette vaine émotion, elle se repose avec un plaisir inexprimable, sur ces sommets qui sem-

RIGHI-STAFFEL. 825 blent être à la fois Le siége et l’image de l’étermité. Le mont Æighi est certainement le point d’où l'œil peut embrasser, avec le plus de netteté, une plus grande étendue de la chaîne des Alpes. Placé lui-même en avant de cette chaîne, dont il forme le premier gradin, 1l présente une masse de toutes parts isolée, du haut de laquelle la vue n’est bornée à Poccident, que par la cime du Pilate, chef d'une autre branche de montagnes qui vont se rejoindre aux Alpes bernoïses. Ainsi opposés lun à l'autre, le Righi etle Pilate semblent être les deux sentinelles avancées des Hautes-Alpes; et, tandis que l'aspect sauvage et les flancs horriblement déchirés du Pilate remplissent l'âme d’un sentiment mélancolique, le Righi, avec ses formes gracieuses et les riantes couleurs de sa végétation, repose agréablement la vue. Les hameaux , les bois et les pâturages dont sa croupe est embellie, offrent , du côté du lac de Lucerne , un spectacle enchanteur. Mais du côté de celui de Zug , les flancs du Righi, formés de terrasses irrégulières et peu sal- lantes , descendent si brusquement dans les eaux, que l’œil ne peut, sans terreur , en mésurer lélévation; et ce n’est qu’en tenant embrassée la croix élevée en cet endroit, que jai pu envisager quelques instans cet effroyable précipice.

Il faut encore, à partir du Righi-Staffel, gravir

pendant une demi-heure, et par une pente assez roide, pour parvenir au Righi-Culm , qui est le point le plus élevé du Æighi; et ce n’est qu’au dernier pas d’une course si longue et si pénible, que se découvre, dans toute son étendue, Le spectacle extraordinaire dont j'ai parlé. L’impression en est telle, que l'admiration vous enchaîneroit sur la place, quand bien même vous n’y seriez point arrêté par limpossibihité d'aller plus loin. Cette cime du Righi est un plateau de quelques toises seulement de circonférence, sur lequel on a construit une auberge ; et telle est sur ce point laffluence des voyageurs, qu'il est peu d’heures de la journée où l’on n’y rencontre, en cette saison, une société nombreuse. J°y trouvai plusieurs groupes d'individus de diverses nations; et j'eus besoin de chercher, à quelque distance, un endroit un peu escarpé pour n'être point dattes

par les éclats de leur bruyante admiration , ds la contemplation où je voulois me livrer.

Jamais, peut-être, le temps ne s’étoit montré plus favorable. Tandis qu'à mes pieds, à une immense profondeur , le jour le plus pur éclairoit la scène incomparable de la plaine , quelques parties de l’horizon paroissoient tout en feu ; la vallée et le lac de Sempach, à la distance He six lieues, étoient couverts de nuages enflammés, à art

RIGHI-STAFFEL, 525 lesquels je pouvois suivre les rapides sillons de la foudre; et, sous cette atmosphère brûlante, je voyois les eaux du lac étinceler de mille feux. Plus près de moi, le sauvage Pilate contrastoit, par son imposante attitude, avec l’orage déchaîné à sa base ; et les nombreux villages dissénuinés sur les bords du lac des Faldstettes, réfléchissoient leurs champêtres beautés dans le miroir alors si pur et si poli de ce lac. Mais rien n’approche de la vue des Alpes qui s’oflroit à moi de l'autre côté du Æighi, et dont jai vainement essayé de te tracer une esquisse d’après mes premières impressions. ci, tout est tellement gigantesque, qu'a mesure que Pœil se famiiarise avec les proportions de ces monts sublimes , limagination se confond de plus en plus; et le sentiment de lPadmiration même deviendroit insupportable par le contraste accablant de notre foiblesse, s1, faisant un effort au-dedans de nousmêmes , nous ne nous élevions, par la pensée, audessus de ces sommets inaccessibles, jusqu’à la main qui les créa; et si nous n’opposions à l’énormité de ces masses mertes et à ces dimensions colossales de la matière , l’immortelle activité de lintelligence qui nous éclaire, et du sentiment qui nous anime,

Ainsi tout occupé à lutter avecles forces de mon âme contre Pimpression de cette nature gigantes--

que, et tout entier absorbé dans ces mécitations sublimes, je m’aperçus à peine de l'approche de la nuit, qui déjà avoit enveloppé la vallée. Mais c’est alors que je pus considérer à loisir les effets que produit, sur ces hauteurs, le coucher du soleil. À mesure que les ombres s’épaisissoient dans la plaine, les rayons de cet astre se retiroient graduellement des montagnes qui la dominent; mais au-dessus de cet amphithéâtre, peu à peu envahi par Pobscurité, s’élevoient encore, resplendissantes de lumière , Iès nombreuses cimes neigeuses que yavois devant moi. Je les vis alors se revêtir d’un vaste manteau de pourpre, dont la couleur tranchoit avec azur des monts secondaires, tandis que le violet Le plus éclatant et le rose le plus tendre se peignoient successivement sur les larges tissus de neige qui forment leur ceinture. Ces effets magtques du coucher du soleil durent à peu près dix minutes ; après quoi, les plus hautes cimes,atteintes elles-mêmes par l’obscunité, s’enfoncent peu à peu dans Pombre, et disparoissent aux regards. Pour moi, qui ne pouvois encore en détacher les nuens, je fus mille fois plus frappé de ce dernier phénomène. En contemplant ces pâles colosses, dont le manteau de neige, maintenant dépouillé de tout son lustre, se déployoit sur un horizon blanchàtre, 1l me sembloit véritablement voir apparoître

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une légion de spectres immenses, qui, dans une attitude morne et menacante, se serroient les uns contre les autres, comme pour disputer à la nuit l'empire du ciel.

Je doute que ces images , quelque extraordinaires qu’elles puissent te paroître, soient capables de reproduire à tes yeux l'aspect de ces montagnes éclairées des derniers rayons du jour; mais, dans Vimpuissance de te rendre sensible leur effet réel, j'ai tâché du moins d'exprimer leffet qu’elles produisirent sur mon imagination. Il est certain que rien au monde n’est plus imposant, plus singulier, que la vue de ces énormes colosses, au moment où la nuit , les enveloppant d’une espèce de voile funébre , leur donne l’air de longues figures livides, et à la neige qui les couvre , une teinte de blanc terne qui ressemble réellement à une horrible pâleur , et qui paroît plus effrayante encore après les nuances éclatantes de violet et de rose, auxquelles elle succède immédiatement. Les vallées intermédiaires n’étant plus sensibles à Poil, 1l semble aussi que ces monts, comme autant de fantômes, se rapprochent, se remuent et s’avancent en decà des bornes de l’horizon qui ne peut plus les contenir ; et bientôt, limagination développant ce prestige , elle se figure ces masses inertes, comme douées du sentiment et de la vie à

elle les anime et leur prête des formes et des mouvemens également fantastiques; et ajoutant encore à leur étendue et à leur élevation réelles, par les idées d’antiquité et de durée qu’elle y attache, elle se trouble et se confond en eflet devant ses propres illusions, plus encore que devant les objets sensibles , jusqu’au moment où tout s’eflace et disparoît dans les ténèbres.

Je ne quittai la place où j’avois joui de ce spectacle extraordimaire, que lorsque la nuit Peñt entiérement couvert de son ombre. Je regagnai alors ma demeure, impatient et désespérant à la fois de fixer les magiques images que j’en remportois : et à ce moment où je viens de lentreprendre, je regrette plus que jamais Pimpuissance du langage , ou du moins la mienne , à rendre ce que jai si vivement senti. | |

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