‹ Lettres sur quelques cantons de la SuisseChapitre 24 sur 37 · RAR ANA AAA VUL ALL · texte numérisé non relu

RAR ANA AAA VUL ALL

VD ALL AAVR LL ATV A/R COR A LV AV LA Re

LETTRE XXIL

A LA MÉÊME.

Fluélen, ce 30 août.

Æspect du lac d'Ury. — Colline du Crütly. cs Chapelle de Guillaume Tell. — Flueélen.

—— Réflexions sur l’histoire de Guillaume Tell.

e Ux violent orage, accompagné de pluie, dont j'ai

été accueilli dans la traversée du lac d’Ury , me force de m’arrêter quelques instans à Fluélen. Je vais en profiter pour me rendre à moi - même compte des vives impressions que j'ai recues en visitant des lieux consacrés par de si nobles et e si touchans souvenirs.

Letrajet de Schwytz,au bord du lac des Faldstettes, n’est que d’une lieue; mais rien n’est plus agréable que cette route, à travers une vaste prairie , couverte d’élégantes habitations rustiques ,

et charmant à la fois Pœil et le cœur par tous les signes réunis de la richesse agricole et du bonheur pastoral. Je n’arrêtai pour déjeüner, à Brunnen , village bâti sur le rivage de cette partie du lac, à laquelle on donne le nom de Zac d’Ury, de celui du canton, qui en occupe presque tout le contour. C’est un golfe resserré des deux côtés entre des montagnes d’une prodigieuse élévation, et dont étendue en longueur est de trois lieues, sur une largeur d’à peu près une demi-lieue. De Brunnen, la vue plonge sans obstacle dans la sombre profondeur de ce bassim, au - delà duquel elle découvre encore un amas de montagnes entassées , qui semblent escalader le ciel. Str la droite, le Sélisberg, revêtu d’une immense forêt de sapins, s'élève au-dessus du lac, à la hauteur de plus de quatre mille pieds, et le village du même nom apparoît, avec son clocher pointu, sur une cime escarpée que l’œil ne peut envisager sans effroi. Les montagnes de la gauche se présentent encore sous un aspect plus sauvage; et les énormes crevasses de cette imposante barrière, qui se développent à mesure que l’on pénètre dans le lac, ajoutent au sentiment de terreur religieuse qu'il inspire au premier coup d'œil. Dans le fond de l’étroite vallée de Sisiken s'élèvent, comme deux énormes gradins , le Gheissteg et le Scheibernech , au-

FLUELEN. : Te

dessus desquels domine encore la Frokn-Alp, à plus de quatre mille pieds; et plus loin, le grand et le petit Axenberg, dont la cime se dérobe à la vue, descendent dans le lac comme une muraille presque verticale, d’une effroyable hauteur. Cest surtout dans le voisinage de-ces deux montagnes, que la navigation du lac offre des dangers, par la profondeur de ses eaux qui, en quelques endroits, est restée, dit-on , inaccessible à la sonde, et par les énsrmes masses de rochers perpendiculaires , qui n’offrent aucun abri contre la tempête, maucun abord praticable.

Brunnen, où je m’embarquai après avoir chotsi, avec précaution, un bateau et trois rameurs» n’a rien de remarquable ; et, néanmoins, il ne faut pas oublier que c’est en ce lieu que , peu de jours après la victoire de Morgarte, le 8 décembre 1515, fut solennellement confirmé et juré le pacte de la confédération primitive entre les trois cantons de Schwytz, d'Ury et d’Unterwald, qui, depuis, y tirent plusieurs fois leurs assemblées fédérales.

Les souvenirs classiques du lac d’'Ury font, en effet, le principal charme de ce bassin, Fun des plus romantiques de l’Helvétie. Après avoir doublé et laissé sur ma droite le promontoire de F'ytenstein, je côloyai le pied du Sélisberg , jusqu’à une éminence, dont la pente rapide est couverte

d’une verte prairie, et dont l'accès, caché entre des rochers, n’est praticable qu’à de petites barques. Cest là cette colline du Grätly , immortalisée dans les fastes de la Suisse, sur laquelle trois hommés généreux, échappant à l’œil soupconneux de leurs tyrans, et bravant au moyen d’un frêle esquif, les dangers d’une navigation nocturne et d’un abord difficile, prononcèrent, à la face du ciel , le serment de rétablir l’indépendance de leur pays opprimé par les gouverneurs autrichiens. Tu imagines sans peine et tuaurois partagé sans doute Vémotion avec laquelle je m’élançai sur cette terre sacrée. Mes bateliers qui avoient fait mille fois ce voyage, me suivoient en silence, pénétrés, comme moi, du sentiment religieux que ce lieu est en possession d’inspirer depuis tant de siècles. Une seule cabane d’une médiocre apparence, * et non pas un village, comme le dit M. Coxe, que cette méprise accuse d’une négligence impardonnable, une seule cabane s'élève sur le haut de la colline, et tout prés de là, un petit bâtiment nouvellement

* Ce fut d’abord sur ce terrain que l’abbé Raynal voulut élever le monument dont j'ai parlé dans une de mes Lettres précédentes. Refusé par Le propriétaire , il s’adressa en 1760 au gouvernement d’Ury, lequel motiva le même refus en des termes qui méritent d’être cités. « Tant que les Suisses « sauront être libres et sentir le prix de leur hiberté , ils n'au-

FLUELEN. 365 construit, renferme les trois sources sacrées qui, suivant une tradition romanesque, jaillirent à la voix des trois libérateurs de la Suisse. Un vieillard à barbe blanche, d’une haute stature, et d’une physionomie que je n’oublierai jamais, sortit de cette chaumière ; et me serrant la main, de Pair mâle et affectueux qui caractérise ces républicains, m'introduisit dans le bâtiment dont jai parlé. I me présenta un verre, dans lequel je bus après lui de l’eau de ces trois sources ; mes bateliers et mon guide en firent autant ; et c’est alors que je reconnus, à la contenance à la fois douce et enorgueillie de ces hommes, combien les sentimens de la hberté tendent à resserrer les liens sacrés de la nature ; car 1ln’étoit aucun des témoins de cette scène muette qui ne se crût en ce moment plus libre et plus digne de l’être,et qui en même temps ne me considérät comme. un frère et non pas comme un étranger. Je remarquai avec peine, sur le registre où j'écrivis mon nom, combien peu de mes compatriotes m’ayoient précédé dans cet hommage

« ront aucun besoin de monumens de pierre. Et si jamais «leur postérité venoit à perdre ces sentimens , un semblable « monument n'auroit pas plus d’utilité pour la Suisse , que « n'en eurent pour Rome tombée dans l'esclavage , les mo-

« numens des temps où la vertu et la liberté régnoient dans «ses murs. » |

rendu au berceau de la liberté helvétique ; et en songeant à l’accueil hospitalier que jy recevois, je ne pus, je l’avouerai, m’empêcher de frémir au souvenir des visites que des François, si peu dignes de ce nom et du titre de républicains, étoient venus rendre, le fer d’une main et une constitution dans l'autre, à la patrie de Guillaume Tell. Cet amer souvenir corrompit un peu les touchantes émolions que je venois d’éprouver. Il est si dur de rougir pour son pays, là où l’on sent si bien qu'il est honorable et doux de tenir à l'humanité!

À une lieue et demié du Grütly, sur la rive opposée du lac, un rocher brisé par les vagues se détache des flancs horriblement escarpés du sauvage Axenberg: c’est éncore là un monument classique de l'indépendance de l’Helvétie. C’est sur ce rocher, nommé Tellenplate , rocher de Tell, le seul qui, dans ces parages dangereux, présente une saillie accessible aux bateliers , que Guillaume Tell, s’échappant de la barque de Gessler, et la repoussant d’un pied vigoureux au milieu des flots , s’élanca, plein du sentiment de ses forces ; et par des sentiers impraticables pour tout autre que pour l'homme opprimé qui court à la vengeance, alla prévenir, à quelques lieues plus loin, dans étroit défilé de Xusnacht, le tyran, qui lui destinoit la

Page 1