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mort. Pendant que je traversois cette partie du lac, il s’étoit élevé un vent assez fort, et, au moment où j'approchois de la chapelle , les vagues en couvroient d’écume les degrés formés des débris du roc, de sorte que, sans l’appui de mes bateliers, je naurois pu me soutenir sur ces pierres glissantes. J’abordai enfin à la chapelle, et la lésère émotion que jy portois ne servit qu’à me faire mieux sentir le prix des souvenirs qu’on y trouve. Cette chapelle ne renferme pourtant que deux autels de pierre, sur lesquels on célèbre, tous les ans, la messe, le jour anniversaire du salut du héros. La muraille, contre laquelle sont adossés ces autels, et la voüte qui les surmonte, sont chargés de peintures, de l’exécution la plus grossière, qui représentent, comme toutes celles que j'ai vues en Suisse, le serment du Grätly, et les principales scènes de vie de Guillaume Tell. À droite et à gauche, les murs de la chapelle sont couverts d'inscriptions et de noms de toute nation et de tout âge; et, des deux côtés aussi, un simple banc de bois recoit les curieux qui viennent honorer la mémoire du héros de l’'Helvétie. La chapelle, fermée seulement par. une grille de bois, qu’on pousse avec la main , est ouverte du côté du lac, et l’on y jouit d’un des aspects les plus pittoresques de la Suisse, en face de la vallée d’Zsisthal, de ses montagnes couvertes de
hêtres, au-dessus desquelles s'élèvent, à d’inégales hauteurs et avec des formes également variées, le Rothstock, les Alpes Surènes et la Blurn - Alpe. Ainsi la nature a prodigué en ce lieu toute la fierté de ses traits et toute la magie de ses couleurs, comme pour décorer la scène du salut d’un grand homme et de la liberté d’un grand peuple!
À peu de distance de la chapelle, on passe le long des énormes parois coupées à pie du Boukisgrat et du ÆHackemesser, dont les affreux rochers semblent prêts à vous écraser de leur chute. Mais bientôt Pâme se dilate avec la vue, én entrant dans la large et jolie baie de luélen, où lon débarque au bout d’une demi - heure. A peine descendu sur le rivage, je me vis, conime M. Coxe, entouré d’une troupe de petits garcons, portant tous une arbalète à la Guillaume Tell, et s’offrant à faire devant moi preuve de leur adresse. Je vis en effet, avec autant de plaisir qu’ils en sembloient prendre eux-mêmes à cet exercice, qu'ils manquoïent rarement à trente où quarante pas, le but qu'ils se proposoient d'atteindre; j’encourageai de quelques paroles, et surtont de quelques batz, lémulation qu'ils témoignoient ; et, dussé-je n’exposer à ton sourire , je ne pus, je l’avouerai, voir sans en être ému Parme d’un héros aux mains de l'enfance ; et ces petits compatriotes de Guillaume Tell jouant
FLUELEN. 567 avec linstrument de lPindépendance de leurs ancêtres. |
Tu sais qu’on a voulu répandre des nuages sur l'existence de Guillaume Tell, ou du moins sur les principales circonstances de son histoire; et ce n’est sans doute pas une des moindres inconséquences d’un siècle où lon parle tant de vertu, que cette répugnance à y croire. Un anonyme publia en 1762 une brochure de trente pages, où la tradition de Tell est combhattue. Le sénat de Berne, à laréquisition du canton d’Ury , fit brüler la brochure, dont le mépris seul eût fait aisément justice. Mais de graves écrivains jugeant apparemment insuffisante une réfutation de la man du bourreau, entreprirent de défendre par d’autres argumens la cause du héros de lHelvétie. M. le trésorier Balthazar, de Lucerne, le baron Zur-Lauben, de Zug, et le fils du grand Haller, actuellement préfet à /nterlacken , se distinguèrent dans cette dispute patriotique. Le résultat n’en est point resté douteux aux yeux des citoyens les plus éclairés de ce pays; et tout homme de bonne foi sera certainement de leur avis. Il se peut que quelques circonstances mensongères aient été ajoutées au récit primitif de l'aventure de Guillaume Tell ; l’histoire de la pomme, par exemple , peut bien avoir été ajoutée à ce fait historique, d’après les
anciennes fables dandises ; conjecture que j'énonce avec d'autant plus de confiance que, suivant une tradition nationale, le peuple des cantons primitfs se prétend originairé du Danemarck et de POst-Frise. Mais larésistance de Guillaume Tell aux ordres tyranniques du baïllif Gessler;son évasionde la barque où l’onleconduisoit captif à la faveur d’un de ces orages si fréquens sur le lac d’Ury; etla mort de Gessler, tué par le héros helvétien, dans létroit défilé de Xusnacht , sont des faits aussi certains, aussi avérés qu'aucun des grands événemens historiques qui appartiennent à cette même époque, et qui ne sont pas seulement consacrés par des monumens respectables, par des chapelles d’une construction presque contemporaine *; mais par des chroniques authentiques conservées dans les archives du pays; par des chansons populaires, genre de chronique qui n’est pas moins digne de foi ; * et par une suite de témoignages et detraditions locales non interrompue. La famille de Tell, qui avoit rempli jusqu’au seizième siècle plusieurs
* Bâties en 1387 et 1 388.
* La chanson de Tell, en vieux langage tudesque 6e chante encore dans Le pays. M. le baron de Zur-Lauben qui en cite des fragmens , regrette de ne pouvoir la traduire en enüer. ( Voyez p. 55 de sa dissertation intitulée : Guillaume Tell; Paris, 1767 ).
FLUELEN. 569 places dans le conseil du canton d’Ury , existoit encore en 1684. Elle s’éteignit dans la personne de Jean-Martin Ze/l, qu mourut cette année au village d’Attinghausen , et dans une fille, nommée Vérène Tell,morte vers 1727, sans avoir été mariée.
On 2 osé dire qu ’aucun historien antérieur au seizième siècle, ne rapportoit Paventure de Guillaume Tell. L’argument, tiré de ce silence, füt-il même fondé, ne sauroit assurément AU sur l'autorité positive des monumens contemporains et des traditions locales. Mais cette assertion même est fausse. Le plus ancien des deux Etterlin, Egloff, qui vivoit au quatorzième siècle, raconte l’histoire du héros, dans les mêmes termes que la chanson populaire. Un autre chroniqueur du même âge, Klingenberg, gentilhomme de Thurgovie, atteste de plus que Guillaume Tell assista avec son beaupère Furst d’Attinshausen , à la fimeuse bataille
de Morgarte, en 1515,et que depuis cette époque, jusqu’à celle de sa mort arrivée, à ce qu'on croit, en 1350, à la suite d’une inondation, ce grand c1toyen fut administrateur des revenus de i ‘ns de Burglen , son hameau natal.
Si l’histoire de Guillaume Tell m’étoit qu’une fable populaire , il faudroit encore la respecter, puisqu'un grand peuple y trouve une grande lecon de patriotisme; et la philosophie même de-
vroit applaudir à une erreur aussi utile, loin de chercher: à lacombattre. Mais la crédulité des Suisses n’a pas besoin d’une pareille excuse; et les droits sacrés d’une croyance qui fonda chezeux la liberté, peuvent se concilier sans peine avec les droits aussi. sacrés de la vérité,
LETTRE XXIIL
A LA MÉME
Altorf, ce 30 août.
Description du bourg d’Altorf. — Tour de Guillaume Tell ; l’Hôtel de Ville moderne.
— Caractère indépendant et religieux du peuple d'Ury. — Constitution actuelle de ce canton.— Description d’une Landsgemeinde, eu assemblée populaire.
Q U1 pourroit approcher d Altorf sans émotion? Quel homme étranger aux grands souvenirs historiques, pourroit contempler d’un oœil indifférent la patrie de Guillaume Tell, et le berceau de la liberté. helvétique? Non que ce héros, si cher à la Suisse, soit né précisément à Æltorf: c’est au village voisin de Burglen qu'il recut le jour ; et une chapelle y occupe encore actuellement la place de Fhum-
ble toit qu'il habita. Mais si la patrie des héros est le lieu où leur grande âme a commencé de se déployer, Æltorf est bien véritablement le sol natal de Guillaume Tell, puisqu'il fut le théâtre de sou adresse, de son triomphe et de sa gloire.
Un autre sentiment est cependant le premier qui vienne frapper le voyageur, en entrant à Æltorf. Des ruines amoncelées y attristent de toutes parts la vue; et ce ne sont pas de ces ruines qui, portant avec elles le caractère de la vénérable antiquité, impriment dans Pâme plus de respect encore que de tristesse. Ici tout retrace l’image d’une destruction terrib e et récente ; en 1799, un effroyable incendie , dont la fureur ne put s’apaiser que lorsqu'elle manqua d’alimens, détrusit toute cette antique cité, dans le tempsmême, qu'occupée par les Francois, elle avoit déjà à déplorer la perte de son indépendance. Un autre peuple que celui-là, rendu peut-être injuste par l’excès de son infortune, eût pu voir dans la première de ces calamités, occasion et la cause de la seconde; d’autant plus que le feu se manifesta d’abord au quartier habité par les Francois. Mais je dois ce témoignage aux habitans d’Æ/torf, que, bien loin de chercher à établir cet odieux rapprochement, ils en reponssent l'idée avec une indignation qui n’honore pas moins leur caractère que le nôtre. Quoi qu'il en soit , le