‹ Lettres sur quelques cantons de la SuisseChapitre 26 sur 37 · EU TRUC · texte numérisé non relu

EU TRUC

ALTORE. Vans feu consuma tout; et ce qui est bien plus à regretter que des édifices, dont la perte peut se réparer, une foule de monumens précieux pour lhistoire de ce pays et de la Suisse entière, et déposés dans les archives de la république, sont devenus la proie des flammes , et demeurent irrévocablement perdus. Un seul édifice fut cependant épargné au milieu de cette destruction générale : c’est Pantique tour de Guillaume Tell, ornée à l'extérieur de peintures qui représentent ses exploits. J’ai vu ce monument auquel sattachent tant de souvenirs, et je lai vu avec un intérêt d'autant plus vif que, dans plusieurs descriptions modernes de la Suisse, on en déplore la perte en des termes si affirmatifs, que je ne m’attendois pas à le trouver debout. Je ne sais si c’est cette disposition d’esprit

qui m'a rendu, à l'égard de ce monument, presque

aussi superstitieux que le peuple même qui croit voir dans sa durée un gage de son propre salut , aussi bien qu'un témoin de son existence passée. Mais je n’ai pu, je avoue, m'empêcher d’être frappé des idées de merveilleux que ce peuple attache à lu conservation de cette tour, en la voyant dominer seule sur les ruines de sa patrie, et marquer encore, après ce grand naufrage, la place où fut fondée sa liberté. N'y a-t-1l pas à, en effet, de quoi autoriser la foi d’un miracle? Et si c’est de la superstition,

qu'un sentiment qui s'allie si bien avec le patriotisme, y a-t-il beaucoup de vérités qui vaillent une telle erreur ?

Æltorf, dans son état actuel, n’offre donc aucun édifice digne d'attirer les regards, si ce n’est deux fontaines, monumens de l’histoire de Guillaume Tell, comme la tour dent je viens de parler. [’une fut bâtie, n’a-t-on dit, à l'endroit même où ce héros banda son arc pour abattre la fatale pomme; Pautre a remplacé l'arbre sous lequel avoit été placée l’innocente victime des caprices d’un tyran: ainsi l’espace qui les sépare, marque celui qu’eut à parcourir la flèche de Tell, et donne en même temps la plus haute idée et la preuve la plus sensible de sa merveilleuse adresse. Voilà tout ce qui reste aujour-

d’hui de lancien Æ/1orf; et les nouvelles habitations, qui s'élèvent à côté des débris mêmes des anciens édifices, offrent, comme je lai déjà dit, V’aspect le plus triste et le contraste le plus désolant.

J'ai visité l'hôtel du gouvernement, quoiqu'il ne soit point encore achevé, et que, dans son extrême nudité, 1l n'offre aucun objet propre à fixer l'attention. Mais , autant que je l'ai pu, j'ai voulu voir, dans chacun de ces petits Etats, ce sanctuaire de la vertu républicaine ; et tout homme sensible se dédommage aisément par les souvenirs qu'il y porte, des ornemens qui ÿ manquent. Un seul

tableau décore la salle où s’assemblent les membres du Grand Conseil :t’est encore un portrait de Guillaume Tell. Mais ce n’est ici que la copie d’un original, qu'’unetradition respectable, quelle qu’en soit la source , fait remonter au temps même du héros dont il offre l’image ; et cet original se conserve encore de nos jours au monastère de Seedorf, éloigné d”’Æltorf d’une lieue. Jignore en vertu de quel titre ce précieux monument appartient à un couvent de Mie J’ignore également ce qui a pu empêcher des hommes libres de réclamer un dépôt dontils peuvent seuls connoître le prix. Mais j'ose croire que si Guillaume Tell eût disposé luimême de son image, ce n’eût pas été pour la reléguer dans un monastère, et sous la garde des Ursulines. | À défaut de ménumens, j'ai porté toute mon attention sur le peuple, qui est lui - même un monument des siècles passés ; car les révolutions qui ont ébranlé l'Europe, n’ont pu forcer la barrière que leur opposoit ici la chaîne des Alpes. Le séjour des Francois n’a laissé non plus à Æ{torf, presque aucunetrace de cet esprit turbulent et inquiet, trop fortement repoussé par le flegme et la modération helvétiques. Le peuple d’Ury a résisté plus aisément encore à l'exemple d’une corruption moins séduisante, à l'influence du voismage et du

commerce de ltalie. Placé sur la grande route de ce commerce, Æltorf n’a connu jusqu’à présent que les avantages d’une telle position. La présence des étrangers dans ses murs, n’a servi qu'à faire mieux apprécier de ses habitans antique loyauté de leurs pères; et les vices de l’Italie n’y font guère que passer, aussi bien que ses denrées. La perte de la J’al-Levantine , que le congrès de F'ienne a comprise dansle canton du Tésin, a d'ailleursenlevé à cèlui d’Ury tout moyen de communication directe avec lltalie; et quoique, par l'effet de cette disposition, la ROUE ou et la force du canton d’Ury aient été réduites de moitié, il ne n’a a pas semblé que cette perte lui causât des regrets aussi vifs , bien qu’en apparence aussi légitimes, que ceux que j'ai trouvés ailleurs pour de semblables motfs. Mais ce sage peuple, qui fait consister sa force dans l’intégrité de ses mœurs, envie peu une possession qui compromettoit l’une plus qu’elle ne pouvoit ajouter à autre; et il croit se fortifier en effet dé tout ce qui semble lappauvrir.

Le peuple d’Ury est aussi religieux qu’à l’époque où 1l a reconquis sa liberté ; c’est tout dire : il semble temira sa croyance, comme à nn monument de cette liberté même. La superstition, s’il est vrai qu'il y en ait dans ce canton , y sepoit donc excusable, puisqu'elle my seroit qu ’ân sentiment

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louable poussé à l’excès: le fanatisme des idées nouvelles, qi ailleurs, peut-être, auroit aussi besoin d’excuse, pourroit - 1l toujours se prévaloir d’une source aussi pure et d’un principe aussi honorable? Altorf possède un couvent de Capucins, dont la situation est superbe et la vue magnifique. C'est là tout ce. que j'en puis dire, si ce n’est encore que j'y ai mangé les meilleurs fruits de la Suisse, culüvés par l’un des religieux. Du reste, lhospice de ces pères ne se recommande que par l’extrème propreté qui y règne, partout ailleurs que sur leurs personnes , et qui dément, à certains égards, la réputation de leur ordre. On m'a dit que ce couvent étoit très - pauvre, et que, malgré le petit nombre des religieux, 1l ne pourroit se soutenir sans les secours du gouvernement. Mais ils paient leur dette en bonnes œuvres; ils instruisent , ils édifient le peuple; ils aident le clergé séculier à imprimer dans Pâme des cituyens l’amour et le respect des lois; et, suivant le témoignage que leur rendoit devant moi un digne magistrat d’Æltorf, l'Etat ne peut que s’applaudir d’acquérir à ce prix des services, qu'ailleurs on paieroit vainement au poids de Por. ss |

L'acte de Médiation avoit changé peu de choses à l’ancienne constitution du canton d’Ury ; ét le congrès de Fienne Va laissée dans le même état,

Les changemens faits par Napoléon furent recus avec l’applaudissement du canton. Son artificieuse lettre, qu’on y conserve encore, étoit pleine des souvenirs de Guillaume Tell, et propre à flatter l’innocente vanité d’un peuple qui s’en nourrit. Il « savoit à merveille, me disoit un magistrat d”4/- & torf, il savoit nous chatouiller le cœur en nous &« parlant de notre héros ; et nous crûmes recevoir « des mains de la victoire l’image de la liberté. » IL'est certain, néanmoins, que plusieurs des modifications proposées par le chef du gouvernement francois étoient conformes aux vœux et aux intérêts du peuple d’'Ury, puisque ce peuple les a conservées ; et la persévérance de son assentiment en à justifié ainsi la promptitude.

Le canton d’Ury ne compte guère plus de douze mille âmes dans son état actuel , et se compose des deux districts d’Ury et d’Urseren ; ce dernier qui formoit, avant la révolution, une république indépendante , fait maintenant partie intégranite du canton , quoiqu'il tait son assemblée générale à part, et qu'il nomme ses juges et ses magistrats particuliers. Le district d’Ury se sabdivise en dix communautés; celui d’Urseren n’en comprend qu'une seule. Cette division en communautés est, au reste, purement politique, et n’a rapport qu’au nombre et lélection des membres

ALTORF. . 379 du Conseil du pays où Conseil ordinaire. Sous le rapport de ladministration civile , le canton est - d'ailleurs divisé en communes, lesquelles jouissent, pour ce qui regarde le soin de leurs intérêts, la disposition de leurs biens, le régime de leurs écoles et de leurs établissemens de charité, de Pindépendance la plus absolue. We

La constitution du canton d’Ury est une démocratie pure ; l'autorité souveraine y réside dans assemblée générale des citoyens, qui se tient régulièrement tous les ans une fois, saufle cas où elle seroit extraordinairement convoquée, pour délibérer sur des objets spéciaux et déterminés d’avance. Tous les chefs de l'Etat, les chefs de la nnilice, trois membres du tribunal d'appel, et les députés aux diètes fédérales, sônt nommés dans cette

assemblée, à haute voix et la main levée. Elle dé-

cide de même, et comme par acclamation, tout &e qui a rapport aux traités d'alliance ou de paix, aux déclarations de guerre, à la promulgation des lois ; enfin, elle accorde seule le droit de cité et la perception des impôts.

Outre cette réunion solennelle de tous les mem: bres de la république, les deux districts qui la composent, tiennent, le dimanche suivant, une assemblée générale, où sont réglés tous Les objets quiconcernent leur administration intérieure, leur police;

leurs finances, et où leurs magistrats particuhers recoivent leur instilution. |

Le tribunal d’appel, qui juge en seconde et dernière instance toutes les causes civiles, est le seul tribunal commun à la république. Chaque district a son tribunal pour juger en premier ressort les contestations qui s'y élèvent; sans compter d’autres tribunaux particuliers au district d’Ury, et dont la compétence est restreinte à certains objets de police et d'administration locales.

Le salaire de tous ces juges est extrêmement médiocre ; mais on m’a assuré que leurs occupations ne a guère plus considérables. Il ne sauroit en effet y avoir de procès bien longs n1 bien

compliqués chez un peuple, qui a moins de richesses que de mœurs, et où légalité des droits maintient, plus que par tont ailleurs, celle des conditions. Les difficultés qui se reproduisent le plus fréquemment, sont celles qui naissent de la présence et du commerce des Italiens, dont la populace est sans contredit la plus vile de l'Europe. Mais il suffit ordinairement d’une décision de la justice de paix d’Æ/torf, pour apaiser à leur naissance ces légères contestations.

Ici, comme dans les deux autres cantons primitif, le chef de la république est le landamman, et la durée de cette charge y est aussi fixée à deux

ALTORF. His ex années. Mas 1l y a cette différence , que autorité suprême réside à Æ/torf dans les mains d’un seul citoyen. Lorsque le temps de sa charge est expiré, il rentre dans le conseil, en conservant le titre de landamman et le droit de préséance sur tous les conseillers. Aïnsi , 1l y a présentement , dans le canton d'Ury, sept landammans , quoiqu’un seul en exerce réellement les fonctions. Ces fonctions consistent à présider le conseil, à diriger Padministration et la police, si toutefois on doit donner ce nom , qui dans nos monarchies actuelles s’est si fort éloigné de son acception primitive, aux soins d'une autorité toute paternelle qui, sans satellites et sans espions, prévient les désordres qu'ailleurs on aime mieux punir, et se fait sentir partout, sans se faire craindre nulle part. Quatre gendarmes , payés par l’Etat, composent toute la force armée, que le canton entretient pour la répression des délits. Mais en cas de vol manifeste, ou d'autre désordre public, tous les citoyens doivent prêter assistance aux ministres de la loi; et, dans un pays où tout le monde est également pénétré du respect qui lui est dû, parce que tout le monde y est également intéressé au maintien de l’ordre, il est rare qu’au premier cri d'alarme , mille bras ne se lèvent à la fois pour seconder celui de la justice , et plus rare encore que ce zèle ait l’occasion d’éclater.

: Tout le pouvoir du landamman n’est donc que celui d’un père de famille, qui veille au repos de ses enfans , et qui, sûr de la confiance qu'il inspire, par celle qu'il témoigne , ne songe pas même à se défendre de la familiarité , par le respect naturelet volontaire qui Penvironne. Hors du conseil, où son unique prérogative est d’opiner le premier, il vit confondu dans la foule des citoyens ; onne sent sa présence que par ses bienfaits, et son autorité que par ses lumières; en un mot, 1l ne tient de sa charge d’autre crédit que celui qu'y attache saconsidération personnelle ; et il est peut-être vrai de dire que toute la distinction dont il jouit en qualité de landamman, c’est de n’en avoir aucune. La même observation peut s'appliquer à son traitement, qui est de trente louis par an ; encore cette somme est-elle toute entière employée aux frais de la petite fête populaire qui accompagne chaque année l’assembléedu canton. à

Au-dessous du landamman est placé le statthalter ou le lieutenant du gouvernement, lequel est, avec le trésorier, le seul des chefs du Pays, ou des Présidens, comme on les appelle 1ci, dont l'emploi ne soit point à vie. Le statthalter préside les deux tribunaux d’Æ{torf, et c’est en grande partie sur lui que roulent tous les détails de l'administration générale et particulière, outre

qu'il est chargé de suppléer pour tout le reste, le landamman absent. C’est donc incontestable ment le magistrat le plus occupé et le plus utile; et néanmoins cette charge a long-temps été gratuite. Un peuple généreux pouvoit croire que l’honneur de manier la chose publique étoit le plus digne salaire qui pût être offert à un citoyen; et ce n’est que depuis peu de temps, que le conseil souverain du canton d’Ury a décidé que le lieutenant du gouvernement receyroit vingt louis par an. Jenesais si je me trompe ; mais il me semble qu'une pareille mesure accuse encore plus un défaut de patriotisme, que la parcimonie des magistrats. Il faut que les idées aient bien changé, et que les mœurs se soient bien affoiblies, si l’on croit pouvoir réchauffer avec un peu d’or, le zèle qu’excitoit autrefois l'intérêt | public, et si lémulation des citoyens ne tient désormais qu’à un si médiocre salaire. Au reste, bien des gens trouveront peut-être que la place est encore ce qu’elle étoit auparavant, je veux dire gratuite. Nos libéraux, par exemple, ne s’accommoderoïent guère d’une telle libéralité; ils estiment trop la chose publique pour s’y dévouer à si bon marché. ta Le Grand Conseil, en quiréside toute l'autorité administrative du canton, est composé , outre les chefs du pays, de quarante-quatre membres, quatre

de chaque communauté , nommés à vie dans l’assemblée du peuple, et remplacés de même chaque année, à mesure que la mort laisse parmi eux une place vacante. Les conditions d'éligibilité sont presque uniquement morales, et n’en sont que plus rigoureuses. 11 faut néanmoins être propriétaire; mais comme il y a infiniment peu de citoyens qui ne possèdent quelque chose, les cas d’exception pris dans l’état des fortunes sont par là même excessivement rares; et l’on peut dire que tout citoyen est propre à devenir conseiller , s’il offre les garanties decaractère et de moralité, auxquelles on attache 1c1, et avec raison , plus d'importance. Les réunions des conseillers, lesquelles ont lieu le samedi de chaque semaine, et auxquelles assistent presque seuls les conseillers du bourg d’Æ{torf, forment le Petit Conseil, ou le gouvernement. Je me trouvois à Æ/torf un samedi, et je vis sortir ces magistrats républicains, presque tous paysans, et portant , sous un manteau noir, humble vêtement des gens de la campagne. Je remarquai avec intérêt sur leur physionomie et dans leur maintien, un certain air de dignité et même de noblesse qui salle, mieux qu'on ne pense, à la simplicité des habits et à la rusticité des manières , et qui sied bien à des hommes chargés des intérêts de leur pays. Mais, je l'avoue à regret , leur petit nombre me

ALTORF, 509 donna une idée peu favorable de l'esprit public de ce canton. Car, du moment que chez les hommes investis de la confiance de leurs concitoyens, lennui d’un léger déplacement prévaut sur l'intérêt du pays, et que l'éloignement produit l'indifférence, On peut présumer avec certitude que l'Etat est attaqué d’un vice secret, d’une apathie morale, maladie plus funeste encore dans une république, où le mouvement des esprits est la vie même du corps social, que dans une monarchie, où une foule de causes diverses alimente l'esprit public.

Parlerai- je des revenus d’un Etat qui a si peu de besoins, et dois-je n’exposer au sourire dédaigneux de ces grands politiques, qui n’évaluent qu’en chiffres la valeur réelle des nations, et qui ne savent trouver les vertus d’un peuple, que dans le compte de ses écus ? Les terres du canton d’Ury nesont sujettes à aucun impôt : c’est un avantage commun à presque toute la Suisse. La vente du sel est doncici, comme à Schwytz, la principale branche du revenu public, indépendamment de ce que PEtat possède comme propriétaire. Des droits de péage sont encore acquittés par le canton du Tésin , en mdemnité de la perte qu'a faite celui d'Ury, de la Wal-Levantine ; et par une raison semblable, le canton de Thurgovie lui paye aussi

une rente, dont le capital est remboursable à k 2h

NORME CEE

volonté des deux parties intéressées. Cela suffit à: tous les besoins de la république. J° oubliois de dire que, sous la Médiation, des dettes avoient été contractées par ce petit Etat, pour des intérêts qui lui étoient bien étrangers. Mais comme, en perdant son Médiateur, il est resté vis-à-vis de ses créanciers, il a fallu d’abord satisfaire à ces engagemens ; et la dette est annuellement éteinte, au moyen d’une taxe infiniment légère, établie sur chaque tête de bétail qu’on mène paître dans les pâturages communs. Le terme approche où cette dette sera entièrement amortie, et où le peuple d’'Ury, avec le dernier écu de cet impôt, perdra le dernier souvenir de la Médiation.

Quoique cette lettre soit déjà un peu longue, je ne puis résister, ma chère amie, au désir de te trager un tableau de l'assemblée nationale, ou Landsgemeind, qui se tient ici tous les ans, le premier dimanche de maï. Il est rare que des étrangers puissent assister à ces comices, parce qu'ils ont lieu dans une saison où la barriere des Alpes n’est pas encore ouverte aux voyageurs. Mais les détails que tu vas lire n’en sont pas moins fidèles, attendu que je les tiens de la bouche même de M. le landamman Muller, auquel je ne saurois mieux témoioner ma reconnoissance pour les bontés que j'en

ai recues, qu’en consignant ici ses propres paroles.

Quinze jours avant celui qui est fixé pour cette réunion solennelle, une circulaire du landamman , adressée aux communes, fait connoître à tous les habitans les objets qui seront soumis à leur délibération, et dont le premier et le plus important de tous est, comme je Vai dit plus haut, lélection des magistrats. Personne n’est exclu de cette assemblée, s’il n’est noté d’infamie; et la pauvreté même, y parût-elle sous la triste livrée de la plus profonde indigence, n’empêcheroit pasun citoyen d’y élever sa voix pour les intérêts de son pays. Tout habitant du canton y jouit du droit de suflrage, depuis l’âge de vingt ans: l’ancienne constitution laccordoit dès celui de quatorze, sans doute ,afin qu'un usage précoce de la liberté avancât l’âge de la raison et du -courage, et compensât par le patriotisme le défaut de population. Mais une disposition encore actuellement en vigueur, de l'acte de Médiation , d’après le motif spécieux , que l’on ne peut être citoyen, avant d’être homme, à restreint, pour la généraion actuelle, une faculté, dont il ne paroît pas que les anciennes aient jamais abusé; et quant à moi, je ne vois pas bien clairement , je l'avoue, l'avantage qu’il y a pour ce canton, à montrer qu'il a maintenant moins d’hommes et plus d’enfans que par le passé.

A une demi - lieue d’Æ/torf, sur LB route qui

mène à la vallée de Schéchen, ou Shéchenthal, au pied des montagnes qui en dominent l'entrée, une enceinte circulaire et découverte est le lieu de la Landsgemeind. On découvre de là les ruines féodales du château d’AÆftinghausen, qu'il semble, que le temps ait respectées, comme un monument: de la liberté de ce peuple. C’est en effet, pour les c1toyens d’Ury, un spectacle agréable et un avertissement utile, que cet asile détruit de leurs anciens maîtres; comme à Rome, la vue du Capitole rappeloit au peuple des images de gloire et de hberté. Des bancs disposés en gradins dans cette enceinte, recoivent les citoyens de toute condition et de tout âge, qui viennent prendre part à la délibéra+ tion. Les enfans sont placés au centre pour recevoir, sous les yeux de leurs pères, les premières lecons et les premiers exemples des vertus républicaines. Les femmes que la foiblesse de leur sexe éloigne d’une réunion sévère, y accompagnent de leurs vœux leurs pères et leurs maris ; et quoiqu’à écart, leur préserice ajoute l'intérêt d’une fête de famille à cette assemblée d’un peuple libre.

Dans un espace vide, au milieu de l’encemnte, est une table sur laquelle sont placés les livres des lois, le sceau de l'Etat, les clefs des archives, renfermées dans un sac aux couleurs du canton, c’est-à-dire noir et jaune;sur cette table, est aussi offert à la vé-

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nération du peuple un de ces glaives antiques, avec lesquels les citoyens d'Ury conquirent et défendirent leur hberté; et cette épée forme aujourd’hui le sceptre pacifique du landamman.

Au moment où les sons d’une musique nationale annoncent Papproche des magistrats, le peuple assemblé se lève pour les recevoir. A la tête de cecortége marche le landamman actuel, et, derrière lui, suivant lordre de leurs dignités, les anciens landammans, les membres du conseil, les secrétaires d'Etat et les huissiers. Un profond silence règre tout-à-coup dans cette assemblée tumultueuse. Le chefde larépublique ouvre la séance par un discours, où 1l rappelle brièvement les principaux actes de son administration, et qu'il termine en invitant le peuple à implorer les lumières de lEsprit-Saint, avant de s’occuper des aflaires soumises à son examen. Tout le monde alors , peuple et magistrats, tombe à genoux, et par des vœux publics et unanines, s'efforce d’attirer sur les résolutions de Passemblée, la bénédicuon du ciel. Quel spectacle que eelui dun peuple libre, amsi prosterné sur le sol qui le nourrit et qu’il féconde, élevant, à la voix de ses magistrats, vers le dieu de ses pères, des mains affranchies depuis cinq siècles des entraves de la servitude, et trouvant, dans l’accomplissement de ses devoirs, le gage et la sécurité de son avenir!

Quelle est respectable, la liberté qui se montre ainsi dans le calme des passions et dans linnocence des mœurs! et qu’elle est sainte la religion qui consacre de pareïlles institutions et qui préside à de telles fêtes!

Quand la délibération est ouverte, les matières sont proposées et discutées par ordre. On opine par rang d'ancienneté ; car les droits de l’âge sont sacrés chez ce peuple, qui respecte ses vieillards comme les archives vivantes de son histoire, et qui n’a pas encore imaginé de livrer ses conseils à la fougue d’une imprudente jeunesse. Si, lorsque les magistrats ont déclaré et motivé leur avis, aucun homme du peuple ne demande la parole, nn huissier, placé sur une espèce d’estrade, invite Passemblée à maafester son vœu; ce qui se fait en levant la main, comme signe d'approbation, et le même huissier déclare alors la majorité des suffrages.

Ce n’est qu'après l’entière expédition des affaires et l'adoption des diverses mesures proposées par le conseil , que l’on procède au remplacement des magistrats. Chacun d’eux vient, selon le rang de sa charge, résigner, entre les mains du peuple souverain , les pouvoirs qu’il en avoit recus ; ainsi, le dernier acte de cette autorité paternelle est d’en faire hommage à la source dont elle émane. Il est rare que la reconnoissance qu'un magistrat té-

Moigne en cette occasion, ne soit pas au même instant suivie de l’expression d’un sentiment semblable ; et les témoignages bruyants et tumultueux de la satisfaction de tout un peuple deviennent à la fois, pour le citoyen qui les recoit, la récompense du bien qu'il a fait, et pour tous ceux qui y participent, la source d’une salutaire et généreuse émulation. Chaque magistrat ayant ainsi résigné sa charge, et quitté son siége pour rentrer dans la foule des citoyens, le gouvernement a disparu, et Vautorité souveraine ne réside plus véritablement que dans le peuple qui va la conférer de nouveau : image sensible d’un droit imaginaire, qu’on peut sans danger offrir aux yeux d’un peuple, peu capable d’en abuser, puisqu’il est assez simple pour y croire |

Le moment qui suit la retraite des magistrats, est le seul qui puisse être favorable à la licence ; aussi le peuple en profite-t-1l' quelquefois pour se hvrer à des mouvemens désordonnés, qui ne sont là qu’une imitation grossière, ou, si l’on veut, qu'une parodie de la liberté. Mais cette imitation même a ses dangers,et l’on se hâte d’enabréger lecourspour ne pas laisser trop long-temps la vraie liberté aux prises avec la licence. Un huissier demeuré seul, pour ainsi dire, sur les ruines de l’ancien gouvernement, demande à haute voix, en s'adressant au

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dernier landamman , quel citoyen il désigne pour son successeur;et la majorité des voix ainsi recueillies de bouche en bouche, jusqu'aux derniers rangs du peuple, proclame le nouveau chef de la république. Si quelque citoyen vertueux et capable étoit oublié dans cette distribution des suffrages , tout membre de l’assemblée peut élever la voix en sa faveur : et l’on a des exemples d’une élection spontanée faite ainsi sur la simple proposition du citoyen le plus obscur. L'autorité se recompose ainsi dans le même ordre qu’elle vient de se dissoudre, et quelquefois des mêmes élémens; car la constitution permet de rééhire à certaines magistratures , ceux qui les ont précédemment exercées. Les élections terminées, il ne reste plus qu’à consacrer l’alhiance que viennent de contracter ensemble le peuple et sesnouveaux magistrats. Le chef de l'Etat jure entre les mains du doyen de ses prédécesseurs , de respecter les lois et l'indépendance de son pays, et le peuple témoigne ensuite par une acclamation, qu'il est prêt à se dévouer pour la même cause , et qu'il obéira à la voix du landamman, comme à celle de la patrie. Ainsi se renouvelle tous les ans, entre les chefs et les citoyens d’une république , sous les auspices de la religion qui en protégea la naissance, le serment volontaire de vivre ou de mourir ensemble, unis et libres.

ALTORF. 59 Ainsi se préparent et s’accomplissent les destinées de tout un peuple, dans la paisible solennité d’une fête de famille , et sans cet appareil des armes qui. ne peut qu’effrayer la liberté, quand il ne sert pas à la défendre. Des jeux, des chants patriotiques, terminent cette journée, où le peuple, à chaque fois qu’elle se renouvelle, acquiert un nouveau motif d’aimer la constitution que lui ont léguée ses ancêtres , et qui lui procure en même temps tant de repos sans foiblesse, et de liberté sans désordre. En terminant ce récit, jene puis m'empêcher de comparer les impressions qui m’en restent, avec les souvenirs qu’il me rappelle. Qu'il y a loin de ces imnocentes solennités d’un peuple qui, jouissant de sa liberté , comme de sa raison, sans trouble, sans ivresse, s'impose à lui-même le frein des lois et discute ses intérêts dans le silence des passions, aux saturnales d’uné nation qui, conduite à lanarchie par la licence, crut un moment posséder la liberté, pour en avoir souillé de sang et traîné dans la fange l’image déshonorée; et qui ne sut faire, aux pieds des ministres de cette déité sanguinaire, que le sacrifice de sa raison ebque lhoms mage de sa terreur!

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