LETTRE XXI V
À LA MÉME
Alkorf, ce 31 août.
Réflexions générales sur le caractère, lesprit religieux , les habitudes sociales des habitans des deux cantons primitifs —Cuuses de Paffoiblissement de l'esprit public dans ces cantons.
J E comptois partir ce matin pour Ændermatt ; mais la pluie, qui n’a presque pas cessé de tomber depuis mon départ du Æighi, m'empêche de continuer maintenant ma route, et je vais profiter de ce retard, pourtefaire part encore de quelques observations sur les deux cantons primitifs, lesquelles n’ont pu trouver place dans la description que je t’ai donnée séparément de lun et de Pautre.
Les cantons de Schwytz et d'Ury ont à peu près le même sol, le même genre de culture et
d'industrie; et nulle part peut-être l'influence du climat sur le moral des peuples, n’est plus sensible que chez le peuple de ces deux cantons; puisque lun et l’autre a la même forme de gouvernement, le : même attachement au culte catholique ; et que chez l’un et l’autre, les mœurs et les habitudes sociales sont à peu près dans le même état.
Ce qui frappe d’abord et intéresse le plus chez ces deux peuples, c’est l'extrême liberté et le calme profond qui y règnent en même temps. Il semble à bien des gens, d’ailleurs fort raisonnables, que la liberté soit de sa nature orageuse et turbulente, et c’est ce qui les en dégoüte. Mais ici, on ne la distingue pas du repos qu’elle procure et de la paix qui l’entretient, Quoique le premier magistrat n°y soit réellement pas plus que le dernier des citoyens, le respect dont il est l’objet, n’en est que plus sûr, pour être entièrement volontaire. En cela ils ne ressemblent guère, il faut l'avouer, à certains républicains qui s’étoient donné un chef inviolable, sans doute afin de le ter plus à leur aise. Les habitans de Schwytz et d'Ury sont belliqueux et braves ; et ils l'ont bien prouvé, même dans les derniers temps, où 1ls essayèrent avec des forces extrêmement inégales, de lutter contre ascendant de la puissance francoise. Néanmoins ce qu’on appelle
l'esprit mülitaire n'existe point chez enx. Ils paroissent fermement persuadés que leur liberté est mieux gardée par leurs magistrats, que par des bayonnettes , et 1ls sont tous soldats, sans cesser d'être citoyens.
Le peuple y est très-religieux, ce qui ne l’empêche pas d’être le plus indépendant qu'il y ait au monde; car il ne peut supporter d'autre joug que celui de sa croyance. À une époque où des fronts couronnés s’humilioient devant des prêtres, où l'empire même subissoit la loi du sacerdoce, les paysans de Schwytz et d Ury rédigèrent ce fameux décret sur les prêtres, qui tracoit les limites du pouvoir ecclésiastique et réprimoit les exactions, alors trop communes du clergé, avec le même esprit d'indépendance et de modération qu’ils avoient opposé aux entreprises des princes autrichiens; et des pâtres des Alpes, sans autres lumieres que celles d’une raison naturellement saine, donnoiïent alors aux peuples les plus puissans et les plus éclairés de l’Europe, l'exemple de concilier le respect dû à la religion avec les libertés politiques : leconadmirable ettrop peuremarquée, même par les historiens de la Suisse, qui montre que le berceau de la liberté helvétique fut encore celui de la véritable sagesse; et qui prouve, si cette vérité
ALTORF, 597 avoit besoin d’une preuve, que l’esprit de la religion est plus généreux que celui d’une vaine et orgucilleuse philosophie.
A vec une liberté si entière, si absolue, .on remarque chez ces deux peuples une répugnance invincible pour toutes les idées nouvelles ; ce qui porteroit à croire , ou que les idées nouvelles ne sont pas libérales, ou que les idées libérales ne sont pas nouvelles. Par exemple, ils ont aboli tout récemment la liberté de la presse, attendu que, chez un peuple où tout le monde peut dire tout ce qui est utile, et pratiquer tout ce qui est louable, la liberté de la presse étoit inutile ou dangereuse. Ils ne paroissent nullement jaloux de ce beau droit de se diffamer les uns les autres, lequel est, comme l’on sait, l’essence même de nos gouvernemens représentatifs. Ils ont tellement réduit la liberté en axiomes , et ces axiomes en pratique, qu'ils croient pouvoir se passer de ces abstractions savantes, de ces spéculations sublimes, où s'élèvent nos modernes publicistes. Aussi, n’ont-ils pas de tribune ouverte aux orateurs populaires, et leur forum est paisible comme leurconscience. Il est vrai que, s'ils n’ont pas, ainsi que nous, le plaisir d'entendre disserter tous les jours sur la liberté, 1ls ont l'avantage de la posséder depuis un peu plus de cinq siècles. Du reste, ils sont
encore si peu avancés en fait de civilisation, qu'ils respectent l’indépendance des autres peuples, autant qu'ils chérissent la leur, et ne seroient pas plus disposés à devenir conquérans chez les autres, qu’à souffrir un dominateur chez eux ; que la fidélité aux sermens, la vénération pour la mémoire de leurs ancêtres et pour la cendre des morts, sont encore des préjugés généralement enracinés parmi eux. Enfin je dois convenir qu’ils n’ont pas, comme nous, la modestie de réduire toute la série de leurs annales à un espace de vingt-cinq années, et qu'ils se montrent au contraire très-glorieux des souvenirs historiques , à l’aide desquels ils remontent jusque dans la barbarie du moyen âge; témoins, ces tableaux , ces chapelles, offerts en tout lieu à la vénération du peuple , et qui lui retracent les anciens événemens de son histoire. On sent tout ce que ces gens-ciauroient à gagner, S'ils cessoient d'êtres libres à leur manière , pour devenir libéraux à la nôtre.
J'ai déjà dit qu'ils n’ont point de constitution écrite ; ce qui semblera bien gothique à nos pro- #onds publicistes qui aiment tant à s’exercer sur des chartes, nefüt-ce que pour avoir le plaisir de les refaire. Néanmoins, si l’on considère qu’en France, depuis vingt-cinq ans, on a compté presqu’autant de constitutions dites perpétuelles , que d'années,
on conviendra peut-être que la constitution des cantons de Schwytz et d'Ury , restée à peu près la même pendant cinq siècles sans le secours de l'écriture , est presque aussi sûrement imprimée dans lecœur des citoyens, que si elle l’étoit surdu papier. Les habitudes sociales y sont encore dans un état d’imperfection, voisin de la barbarie. Chacun vit en famille, sans chercher au-dehors des plaisirs coûteux ou des distractions frivoles. La promenade, la lecture et la pratique des devoirs relisieux forment tous les divertissemens des classes élevées, et l'assemblée nationale est presque la seule fête à laquelle elles prennent part en com mun. Le peuple se livre davantage aux mouvemens d’une joie simple comme ses goûts, et innocente comme ses mœurs. Îl aime beaucoup la danse; et rien n’est plus animé que le spectacle des danses de ce pays; c’est une ivresse, ur délire; la vue seule en est étourdissante, Rousseau s'étonne que le peuple francois danse tristement , languissamment et de mauvaise grâce , et que les danses suisses soient sautillantes et vives. C'est peut-être parce que l'innocence est encore plus nécessaire à la gaîté, que Pesprit. Le peuple de ces cantons se plaît aussi à montrer son adresse dans des exercices gymnastiques , où la lutte a les premiers honneurs, et dans lesquels la présence du magistrat et dupasteur
maintient Pordre, sans nuire à l'essor de la joie populaire. Ün goût moins innocent , et sur lequel Vexemple des magistrats n’a pas une autorité aussi efficace, c’est celuidu vin;et de ce côté, tout lemonde 1c1 est peuple au même degré, mais non pas de la même manière. Les gens bien nés se réunissent le soir dans la principale auberge du bourg, pour boire et discourir ensemble, comme les gens du peuple dans les guinguettes; et 1l n’a tenu qu’à moi, dans les soirées que j’ai passées à Schwyÿtz et à Altorf, lavoir honneur de trmquer avecle curé, et de m’enivrer avec le landamman. Le gouvernement a essayé de réprimer cette passion par un impôt sur les boissons, Maïs il n’a fait par là que se procurer, peut-être sans le vouloir, une branche de revenu considérable. Au reste, si le vin produit ici un impôt, 1l n’occasione du moins aucun désordre, et c’est peut-être ce qui console les magistrats de cet accroissement de la richesse publique. Rien n’est plus rare, dans toute la Suisse, que les scènes hideuses qui se reproduisent si fréquemment dans nos cabarets; et dans tout le cours de mon voyage, je n'ai rencontré, sur la voie publique, qu'un seul ivrogne : encore étoit-ce un dimanche, et dans un canton protestant.
I n'existe presque aucune distinction entre les citoyens des divers ordres. Le magistrat et le pay-
ALTORF. n 4Oi san sont vêtus de même, attendu que le même homme est souvent magistrat et paysan. La médiocrité des fortunes dispense ici de lois somptuaires. Trente à quarante mille florins, qui équivalent à cinquante ou soixante mulle francs de notre monnoie, composent les fortunes les plus considérables de ce pays. Dire qu’on y est ainsi éloigné de Pextrême opulence, c’est dire aussi qu’on n’y est pas moins éloigné de lextrême misère. Ces contrastes qui, grâce aux progrès si vantés de notre industrie, produisent chez nous tant de jalousie et d'inquiétude, dans toutes les classes de la société, n’existent donc point dans les petits cantons démocratiques ; et c’est sans doute cette médiocrité de fortune qui y entretient une médiocrité de lumicres et de passions, sans laquelle un gouvernement populaire ne sauroit long-temps subsister.
J’a1 entendu, dans divers endroits de la Suisse, se plaindre de ce que les esprits sont encore si peu éclairés dans les petits cantons, et surtout de ce que la religion y conserve un empire presque aussi absolu qu'a la naissance de ces républiques. Quant à MOI, Je ne vois pas ce qu'ils auroient à gagner en s’éclairant, puisqu'ils sont libres et heureux dans leur ignorance actuelle ; et je ne vois pas non plus pourquoi ils cesseroient d’aimer une religion, sous laquelle ils ont chassé leurs tyrans et maintenu ieur
402 LETTRES SÛR LA SUISSE. #1 indépendance. On leur reproche encore leur in- tolérance à lPégard des autres communions chréliennes, et même en fait d'opinions politiques. Mais ont-ils donc si grand tort de repousser ce qui leur nuit? et n’ont-ils pas acquis le droit , en combattant si vaillamment pour l’indépendance commune, de penser, ou, si lon veut, d’errer à leur manière? Si habitant un pays pauvre, ils sont constamment restés prés de la nature , seroit- ce leur rendre service que de les arracher à cet état? Les opimions nouvelles qu’on leur porteroit, les enrichiroient-elles en les éclairant? Pourroit-on , en leur donnant les idées du luxe, leur en procurer les ressources ? Et la philosophie, supposé qu’elle pût introduire parmi eux des mœurs élégantes et des manières polies, ehangeroit-elle aussi aisément la nature d’un sol ingrat, couvert de glaciers, et entrecoupé d’abîmes ?
Citoyens de Schwytz et d’Ury , vous qui, avec vos dignes frères de l'Unterwald , fûtes les auteurs, les héros et les législateurs de la confédération helvétique ; vous, dont il n’est pas en Europe un seul esprit généreux qui ne doive prononcer le nom avec attendrissement et avec respect , laissez le Génevois, peuple turbulent plutôt que libre, et qui ne peut désormais apporter à votre ligue que des bijoux et des sophismes;
ALTOREF. 403 lussez le Zurichois, peuple lâche autant que lettré, insulter, par leur luxe, à votre pauvreté, et se prévaloir de leur philosophie, qu'ils ont payée de leurs mœurs ; restez prés de la nature qui, sagement économe de ses faveurs, voulut égaler l'énergie de vos courages à l’äpreté de votre sol; gardez vos vieilles mœurs, vos vieilles croyances , irrécusables témoins d’une histoire qu’on peut vous envier plus aisément qu'on ne peut la reproduire; portez avec orgueil les noms des héros de #orgate , de Sempach et de Laupen, et moquez-vous des républicains de comptoir et des philosophes en boutique, jusqu'à ce qu'ils L, à leur tour vous opposer des victoires.
* Toutefois, me seroit -1l permis d exprimer 1CL un vœu que je formois au milieu de ce peuple généreux? C’est de lui voir un peu plus de cette activité d'esprit, qui sied à des républicains, et qui ne sauroit être dangereuse pour ceux-ei, attendu leur petit nombre et leur pauvreté. Le repos dont ils jouissent est trop constant ettrop profond, pour ne pas paroître un peu léthargique. La tranquillité de leur Landsgemeinde indique moins peut-être le calme d’une raison forte, que de l'indifférence pour la chose publique ; et, s’il faut exprimer toute ma pensée, que le relâchement de ce patriotisme si nécessaire aux peuples libres. Un petit nombre
de familles ÿ accaparent les charges ; des membres des conseils négligent d’y siéger; le peuple lxmême cesse de fréquenter ses assemblées nationales ; et ce qui s’y passe, est plutôt un hommage rendu à la constitution , qu’un exercice réel de cette constitution. L’émulation est de l’essence des gouvernemens libres, et le choc des ambitions privées et les rivalités personnelles sont précisément ce qui en facilite le jeu, et ce qui en maintient la force. Mais l'engourdissement des esprits mène à l'oligarchie; et je crains que ce ne soit là le cas des cantons de Schwytz et d’'Ury. Toutefois j'aime mieux croire encore que je me suis trompé dans mes conjectures. La liberté ne peut sans doute dégénérer de sitôt en servitude, là où les mœurs sont tout à la fois simples et fortes. Et d’ailleurs seroitce reconnoître l'hospitalité que jai recue de ce bon peuple , que de l’inquiéter sur son avenir ; et dois-je ne lui montrer que mes craintes, quand il ne m’a montré que ses vertus ?
Je m'aperçois que le temps s’éclaircit. Je vais donc prendre congé de mon hôte, brave et honnête aubergiste, des égards duquel j'ai eu beaucoup. à me louer. Ce soir, si le beau temps se soutient, je compte aller coucher à Ændermatt.