‹ Lettres sur quelques cantons de la SuisseChapitre 28 sur 37 · LETTRE XXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXV

À LA MÊME

Andermatt, vallée d’Urseren , ce 1er septembre.

Route dAltorf au Saint - Gothard. — Ruines du fort de Twing-Ury.— Amsteg. — Wasen.

— Description de ces vallées ; cascades de la Reuss ; ponts admirables qui la traversent.

— Affreuse gorge des Schoellenen.— Lie Pont du Diable. — 1} Urnerloch, ou la Roche Percee. — Aspect enchanteur de la vallée d'Urseren ; histoire et industrie de cette vallée.

J E suis si fatigué de ma journée que je crains bien de ne pouvoir t’en rendre en ce moment un compteassez fidèle. Comment, en effet, dansle choc des diverses impressions que j'ai recues et qui sont encore si récentes, retrouverai-je le calme d'esprit nécessaire pour les décrire? J’ai l'imagination tel-

lement remple, et comme encombrée de rochers et de montagnes ; mes oreilles sont tellement assourdies du bruit des torrens et des cascades, qu'il me semble retrouver dans ma tête le chaos que j'ai vu dans la nature. Mais peut-être que ce désordre même de ma narration lui donnera à tes yeux un caractère de vérité; et ce qui seroit ailleurs un défaut, peut devenir ic1 mon excuse. | D’Altorf au village d'Andermatt, d’où je lécris maintenant, on compte de huit à neuf lieues qui se font toujours en montant, et le plus souvent parune pente extrêmement roide. Le chemin suit une gorge étroite, au fond de laquelle la Reuss roule avec un fracas terrible , et qui conserve pendant un espace de trois lieues, jusqu’à Æmsteg , la direction du midi. Cette partie de la route se peut faire en char, quoique suspendue quelquefois sur le bord de précipices capables d’inspirer de l'inquiétude. Mais à partir d’Æmsteg , où commence proprement la route du Saint-Gothard, et où elle s'incline sensiblement au sud-ouest, la rampe devient si escarpée, qu’elle est abso-

‘lument impraticable aux voitures. La construc-.

tion de cette route, le plus souvent taillée dans des rochers , et semée de ponts d’une élévation et d’une hardiesse extraordinaires, est par elle-même un des plus étonnans ouvrages qui soient au

monde, et l’un de ceux aussi qui portent le mieux Pempreinte des temps où ils furent produits. C’est au quatorzième siècle, à l’époque même de Paffranchissement de lPHelvétie, que fut ouverte cette communication avec litalie; et lon reconnoît à chaque pas que, pour vaincre ainsi la nature, il ne flloit rien moins que les mains généreuses qui avoient vaincu la tyrannie.

A peu de distance d’Æ{torf, on passe le fougueux torrent de la Schechen, qui sort sur la gauche, de la vallée du même nom. Bientôt l’on voit s’ouvrir celle de la Reuss, resserrée des deux côtés entre des rochers nus, d’un aspect rougeätre, et d’une prodigieuse hauteur. À mesure que lon pénètre dans la vallée, dont le sol s’exhausse insensiblement, on voit sur la gauche s’étendre le Go/zerberg , montagne calcaire, presque partout coupée à picet traversée en sens divers par des couches minces et régulières de schistes et de spath calcaire. Sur la droite, règne la longue et majestueuse chaine des Alpes Surènes, dont les cimes bizarrement découpées échappent le plus souvent à Poil par leur extrêémeélévation, et dontla couleursombrecontraste avec la blancheur des neiges qui y demeurent fixées par intervalles. Tout vis-à-vis de soi, les regards, en se prolongeant dans la vallée, sont arrêtés par lénorme masse du Bristen-Stock, montagne pyra-

nidale de la forme la plus imposante et chargée de glaciers, derrière laquelle, un peu vers la gauche et dans le lointain, apparoît une partie du Crispalt et des effroyables débris dont 1l est couvert. Plusieurs ruines d’un genre pittoresque et d’un intérêt patriotique se rencontrent dans le trajet d'Altorf à Amsteg; notamment celles du château re gothique de Stackeldorf, un peu avant le village de Sélinen. Les seigneurs de ce dernier endroitavoient aussi leur habitation sur une hauteur, d’une structure et d’un aspect singulièrement remarquables, au pied de laquelle la Reuss ne laisse qu'un passage très-étroit et embarrassé de décombres. Sur cette colline, qui paroît n'être qu’un amas de roches détachées des monts voisins par d’horribles convulsions, on apercoit encore quelques restes d’une tour quarrée , à laquelle une tradition, que je serois bien tenté de préférer, a conservé jusqu’à nos jours le nom de Twing-Ury, où Bride- Ury. On croit que c’est là la tour que le bailif Gessler avoit fait construire pour tenir dans le respect et dans la crainte le peuple d’Ury, et que ce fut aussi Pun des premiers asiles de tyrannie qui tombérent sous les coups de ce peuple généreux, lors de la mémorable révolution du premier janvier 1508. Quoi qu’il en soit, tontes les images accessoires favorisent singulièrement l’idée que ce lieu a été le

théâtre d’un événement de ce genre. La nature y dénloie, dans un espace très-resserré, les traces d’une de ses plus effravantes révolutions. D’énormes rochers, entassés dans le lit de la Reuss, transforment son cours en une multitude de cataractes. ‘Tout le fond de la vallée est jonché de ses débris ; et les montagnes supérieures, horriblement fracassées, attestent, par la superposition du gneis et de la pierre calcaire, nne de ces subversions du monde prinutif qui saisissent Vâme de terreur, en même temps qu’elles ouvrent un vaste champ aux spéculations du philosophe. | | Toute la vallée que j’avois parcourue jusqu'ici, et qui n’a guère moins de trois lieues d’étendue du nord au sud, est si resserrée et si encombrée de débris, qu’à peine y remarque-t-on quelques traces de culture. Les montagnes presqu’à pic n’offrent que de loin en loin des bouquets de sapin et des plages de verdure exposées aux ravages des avalanches. On y compte cependant trois villages ou ha- .meaux, dont toute l’industrie consiste dans la nourriture des bestiaux et dans la préparation du beurre; les habitans en sont au nombre des plus pauvres que renferment les vallées des Alpes. Je fus néanmoins frappé de l’air de contentement et même de gaité répandu sur toute leur personne. À la vérité, c’étoit un dimanche, et le repos est le seul

plaisir que ces bonnes gens connoissent. Parés de leurs plus beaux habits, ils se rendoient par groupes détachés d’hommes et de femmes, à Péglise de leurs paroisses respectives : les hommes, dans un costume assez semblable à celui de nos paysans du centre de la France ; les femmes, en bas rouges, en jupecourte et bleue, avecun corset très-long , la tête nue ,etles cheveux tressés en rond autour de la tête. Lesvillagesquejetraversai à l’heureduservicedivin, étoientabsolument déserts, et les portes en étoient presque partout ouvertes; indice de confiance et de sécurité, qui ne m’auroit peut-être pas frappé et que je ne remarquerois pas ici, si ces villages n’avoient pas été situés sur le grand chemin d'Italie. À partir d'Æmsteg, la route, comme je lai dit plus haut, s'élève par une pente plus rapide, et prend une direction plus sensible vers le sudouest. De moment en moment aussi aspect de la nature devient plus sauvage; les monts désarnis de lorêts, et presque dépouillés de verdure, dressent leurs flancs escarpés à une plus grande hauteur. Les débris s'accumulent, et les eaux de la Reuss, incessamment rompues dans leur chute, retentissent avec un fracas qui fait donner à cette vallée le nom expressif de Krachen-thal, ou vallée bruyante. Près du hameau d’}mn-Riedt, dont les misérables habitations se distinguent à peine des quartiers de

URSEREN. 41 roches auxquels elles sont adossées, on voit un tor.. rent s’élancer en mugissant du fond d’une grotte profonde, et former, avant de tomber dansle fleuve, mille cascades écumantes. Bientôt, on n’apercoit plus qu’à de longs intervalles les chalets élevés sur

des croupes de montagnes, qui de loin semblent

tout-à-fait inaccessibles. La végétation disparoît insensiblement sous un amas de débris; à peine quelque pin solitaire, quelque chétif hêtre égaré parmi ces effroyables décombres, réjouissent-1ls de temps en temps la vue attristée denedécouvrirpartout que des pierres, et toujours des pierres. La vallée se resserrede plus en plus; on marche, avec un sentiment d’anxiété impossible à décrire, au-dessus d’un abîme, contre lequel ni la vue ni la main ne trouvent plus aucun appui; et cependant, quand Poil le plus ferme n’oseroit suivre le cours du torrent engouffré dans ces sombres profondeurs, le tonnerre toujours grondant de ses ondes vous avertit de sa marche et ajoute une impression nouvelle de ter-

reur à toutes celles que fait éprouver laspect de

ces lieux désolés. * J’avois besoin de reposer mes sens fatigués de tant d'émotions pémbles, quand j'arrivai à Wasen,

* Je rencontrai dans cette partie de la route , M. Aimé-Martin qui descendoit de la vallée d’Urseren. C st le premier François qui se fût offert à moi , depuis mon entrée en Suisses

joli village situé à peu près à une égale distance d’Æltorfet de la vallée d’Urseren. On y trouve une assez bonne auberge, et tandis que jy réparois mes forces par un peu de repos et par un excellent déjeûner, j'eus le spectacle des jeux innocens par lesquels le peuple de ces montagnes célèbre la solennité du dimanche , et entretient son adresse à lancerau loin des flèches avec l'arc de ses pères. Je me remis en route au bout de quelques heures. Mais que les sensations que J'avois éprouvées jusque-là, étoient foibles en comparaison de celles qu'il me reste à te retracer! L’énorme paroi de montagnes que j’avois à ma gauche, formoit désormais une muraille continue, de la plus cffroyable nudité, et d’une élévation que je ne crois point exagérer en la portant à trois ou quatre mille pieds. Du côté droit de la vallée qui offre encore quelques échappées à la vue, la route n'avance plus que péniblement et en zigzag , au milieu des innombrables rochers dont elle est semée, et qui ln opposent quelquefois des obstacles si insurmontables, qu’elle est obligée de s’élancer d’une rive du fleuve à Pautre, par des ponts jetés sur labîme avec une incroyable hardiesse. Ces ponts n’ont tous qu’une seule arche,

et je ne puis dire combien , à ceite distance de mon pays et dans cette affreuse solitude , il me fut doux d'entendre une voix amie et de serrer la main d’un eomypatriote.

mais d’une élévation ét d’une ouverture siextraordinaires, qu’on oublie presqu’à les contempler la frayeur dont on est saisi, en se voyant ainsi suspendu au-dessus d’épouvantables précipices. Le pont qui se trouve en avant de J’asen , et qu’on nomme Pfaffensprung,oule Saut du Moine, et celu de Tanzenbein, qui précède immédiatement le Pont du Diable, sont particulièrement remarquables sous ce double rapport; et la structure m’en paroît même plus merveilleuse encore, qne celle du plus fameux de tous ces ponts. Mais.je dirai bientôt à quelles causes ce dernier doit sa renommée.

À partir de là, on ne rencontre plus d’habitatons humaines que celles du misérable hameau de Gestinen. Un peu avant dy arriver, on voit tout d’un coup s'ouvrir, sur la droite, la vallée de Goeschen, ou Goeschen-thal , afreuse gorge du fond de laquelle apparoissent les immenses glaciers de Trift et de Gelmer, qui s'étendent j'isqu'aux glaciers du Grimsel. Cet épouvantable amas de neiges élevées jusqu'aux nues par une multitude de degrés d’une structure irrégulière , étonne et confond l’imagination. Dans le moment même où je m'arrêtois à le contempler, les rayons d’un soleil brûlant, réfléchis parles parois des montagnes, étinceloient de mille feux sur ces glaces éternelles ; et tandis que, à entrée de la gorge étroite qui y

conduit, j’étois presque suffoqué par l'excès de la chaleur , je voyois à mes pieds le torrent de Goeschen transporter dans la Reuss d'énormes glacons qui s’entrechoquoient dans ses flots avec des quartiers de roche.

Cest immédiatement au-delà du village de G'estinen et du pont de Haderli-Brücke, jeté sur la rive gauche de la Reuss, que commence cette fameuse gorge des Schoellenen , tant de fois célébrée par les voyageurs. Les montagnes qui lenserrent forment des deux côtés une muraille presque constamment perpendiculaire, et d’une telle hæuteur que le soleil peut rarement y pénétrer, et percer de ses rayons lhumide et redoutable obscurité qui y règne. Là, pas un brin d'herbe n’interrompt la sombre uniformité des roches granitiques ; seulement quelques ruisseaux tombant du haut des monts, s’y jouent sous la forme de petits rubans de satin. La route, dans un espace de deux lieues , est construite sur des saillies de rocher, et scellée dans la montagne, au moyen d'énormes crampons de fer; et, lorsque arrivé à Pun des nombreux angles que fait cette route, on reporte ses regards sur l’espace qu’on a parcouru, on la voit

elle-même se développer comme un long cordon néglisemment jeté sur les rochers ; et lon reste confondu que la main de l’homme ait pu trouver,

URSEREN. At D au-dessus de ces abîmes, la prise nécessaire pour élever cet étonnant ouvrage. La terreur augmente à chaque pas, en voyant les petites croix dressées sur des amas de pierres, tristes monumens des désastres causés par la chute des avalanches qui, au printemps surtout, tombant avec une violence ir- : résistible, percent la route et entraînent dans les précipices tout ce qui se trouve sur leur passage. J’ai compté jusqu’à quatre de ces croix dans moins d’une demi-heure de chemin ; et je n’ai pu m’empêcher de frémir, en songeant qu’à ces places mémes tant d’infortunés avoient trouvé la mort la plus subite. La route est généralement si étroite en cet endroit , que lorsque deux chevaux chargés y passent de front , l’un d’eux est forcé de se coller contre le roc, et autre touche presque le bord du précipice. Le silence le plus absolu estrecommandé

aux voyageurs qui suivent cette route en hiver et

au printemps, et l’on remplit de foin les sonnettes des bêtes de somme, de peur que Pébranlement produit dans lair par un légér son , ne détermine une de ces avalanches qui engloutissent tout à coup des caravanes entières sous cinquante pieds de neige. |

On arrive enfin au Pont du Diable, construit, comme tous ceux qui précèdent, d’une seule arche appuyée des deux côtés sur deux saillies de rocher,

en pierres brutes ou grossièrement faconnées, dont l'aspect ajoute encore, s’il est possible, à l'effet de cette scène sauvage. La structure du Pont du Diable , quoique infiniment hardie, n’a cependant rien, au premier coup d’oœil, qui justifie ce nom terrible. Sa voûte, de soixante-quinze pieds d'ouverture, le cède, même sous ce rapport, à celle du Saut du Moine , qui en a quatre-vingt-dix ; son élévation, sa légèreté, sont des propriétés communes à tous les autres ponts de la Reuss; sa largeur, qui est de quinze pieds, est suffisante pour rassurer la tête la plus foible; et une rampe de bois y offre, des deux côtés, un appui assez solide pour que la vue puisse plonger à l'aise dans la profondeur de labîime. Mais c’est l’ensemble de ce passage qui est en effet extraordinaire ; c’est bien véritablement l’horreur la plus sublime qu’on puisse voir; et les images que l’art ou la parole voudroit en retracer, seront toujours bien foibles, auprès de l’imposante réalité. Deux énormes montagnes, horriblement déchirées, s’écartent tout à coup pour laisser un passage aux eaux de la Reuss, qui, de rochers en rochers, fait une chute de plus de trois cents pieds. Repoussé de toutes parts , le fleuve tout entier rejaillit jusqu'aux nues, et enveloppe au loin, dans les tourbillons d’un vent impétueux et dans les flots d’une poussière humide, et la

URSEREN, 417 montagne qu'il ébranle et le pont qui tremble audessus de ce tonnerre d’eau. J’essayai, pour mieux jouir de ce spectacle sublime, de grimper sur la mousse épaisse qui recouvre , au-delà du pont, les parois sans cesse humectées du rocher. Je m’élevai ainsi, avec nulle efforts, droit au-dessus de la chute du fleuve ; couvert de son écume, étourdi de son affreux ragissement, hors de moi par tant de sensations violentes et imprévues, je levai mes mains au ciel, et je ne pus, parmi des sons inarticulés , proférer que ces paroles : Oh! mon Dieu! sans songer que de la place où je me trouvois, un seul mouvement pouvoit me précipiter dans l’abime , sans entendre les cris de mon guide, qui, à quelques pieds au-dessous de moi, se perdoient dans le bruit des cataractes.

Ce ne fut pas sans peine que je m’arrachai d’un lieu où j'avois éprouvé, tu peux m'en croire, les plusvives émotions que j'aie encore ressenties ;mais je n’eus pas fait quelques pas, qu’un nouvel objet vint captiver tous mes sens. À trente toises environ au-dessus du pont, un énorme rocher, nommé Zeufelsbers, ou le mont du Diable, barre tout à coup le chemin , et ne laisse entre ce chemin et la montagne opposée qu’une horrible crevasse, au fond de laquelle bouillonnent les eaux de la Reuss. Dans les temps anciens, un pont suspendu en Pair

Page 1