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avec des chaînes de fer transportoit le voyageur audelà de cet abîme ; et les flots d’écume dont il étoit sans cesse couvert, l’avoient fuit nommer le Pont Poudreux. Mais, au commencement du siècle dernier , les Suisses firent creuser au ciseau, dans cette énorme masse de granit, une galerie souterraine de deux cents pieds de longueur sur douze de largeur et de hauteur, et qui, mdépendamment de ses deux extrémités, recoit du Jour par une ouverture latérale pratiquée au-dessus du précipice. * On arrive ainsi sous une-oûte obscure et humide, à lentrée de la vallée d’Urseren. C’est là que la scène change subitement par un enchantement dont rien ne peut te donner une idée, et dont je ne crois pas qu'il existe un second exemple au monde. À ces affreux rochers entassés, éleyés jusqu'aux nues, succède tout à coup une vallée spacieuse, unie comme un tapis de verdure, embellie de la végétation la plus riante, et couronnée de montagnes dont les cimes, doucement arrondies, se prolongent jusqu'aux limites d’un horizon lointain. Le village d’Ændermatt, avec ses maisons blanches et ses toits de sapin, fixe agréablement les yeux à
* L'architecte qui en 1707 présida à ce travail, se nommoit P. Moretini, né dans là vallée de Maggia, I] fat employé par le maréchal de Vauban et par le célèbre Cohorn , en France et en Hollande,
URSEREN. 43 peu de distance; et ce fleuve, dont les ondes furieuses retentissent encore à vos oreilles, vous le voyez calme et presque immobile, serpentant au milieu des fleurs, et ressemblant de loin, tant ses flots sont paisibles et purs, à une gaze d'argent étendue sur la prairie.
Tu as vu à Opéra bien des changemens de décoration. Mais il n’en est point d'aussi rapide, d'aussi surprenant. que celui dela vallée d’Urseren, au moment où l’on atteint extrémité de l’Urnerloch,ou de la Roche Percée. Et qu'est-ce que tous ces vains prestiges de l’art, auprès de Popposition magique des scènes les plus sauvages et les plus aimables de la nature ? Quelque préparé que ÿy fusse, par le récit des voyageurs et par le témoignage de mon guide, je demeurai muet de surprise et d’admiration. Je me crus transportédans un autre monde ; et, au sortir de cette obscurité profonde, n’entendant plus de cascades, ne voyant plus de rochers, n'ayant de toutes parts sous les yeux que des images paisibles et riantes, éclairées de la lumière la plus égale et la plus pure, je fus quelque temps à douter de la réalité de mes sensations actuelles. A1- je besoin d'ajouter ici que tous ces prestiges sont perdus pour ceux qui, suivant une direction opposée à la mienne,descendent du Saint-Gothard au canton d’Ury ? Alors la vallée d’Urseren, vue
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sans aucune de ces oppositions si puissantes, se dé pouille presque de tous ses charmes ; PUrnerloch, en faisant succéder un théâtre d’horreur à une scène garéable, n’excite qu’une impression médiocre; et le Pont du Diable, qui se rencontre le premier, sans aucun objet antérieur de comparaison et sous une perspective défavorabie, ne paroît qu’un pont très-ordinaire. Je ne connoiïs point d'exemple plus frappant, de la manière dont les mêmes objets, vus différemment , peuvent changer d'aspect, et pour ainsi dire de nature; et cela est si vrai, que, pour tout au monde, je ne voudrois pasrevenir du Saint-Gothard par la même route, dans la crainte de perdre au retour les impressions du voyage. Encore un mot sur ce fameux Pont du Diable, et sur l’intéressante contrée qui l’avoisine. Qui croiroit que ces heux, qui n’avoient jamais retenli que du bruit des cataractes, dussent entendre celui des armes, et que des hommes s’y chercheroïent pour s’y détruire? Dans lété de 1799, la vallée d’Urseren fut le théâtre de sanglans combats livrés entre les Russes , les Autrichiens et les Francois. Ceux-ci, obligés de se replier devant les Russes, firent sauter des rochers pour obstruer une partie de l'Urnerloch, et détruisirent les piles avancées qui soutiennent de ce côté l'arche du Pont du Diable. Les Russes r’ouvrirent la galerie percée, et
rétablirent le pont avec des poutres jointes ensemble, au moyen des écharpes des officiers. Les traces de ces désastres ont à présent disparu. Mais les sapins qui furent abattus alors, ne renaïîtront plus sur le sol qu'ils protégeoient contre la chute des avalanches; et c’est encore, après vingt années, celle de toutes les pertes de cette époque, à laquelle les habitans d’Ændermatt soient restés le plus sensibles.
La vallée d’Urseren peut avoir deux lieues et demie de long, à partir de lUrnerlock, jusqu’à une demi-hieue au-delà de Réalp, ou jusqu’au pied du mont Furca. Sa plus grande largeur, dans la partie où est situé le village d’Ærdermatt , west guère que d’un quart de lieue ; elle va se rétrécissant toujours de plus en plus, à mesure qu’on avance dans la direction du nord-est au sud-ouest, qui est celle de sa plus grande étendue ; et, quoique déjà élevée de plus de quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer, le sol s’en exhausse progressivement jusqu'a la limite des neiges perpétuelles, et elle est bornée de toutes parts par des montagnes gramitiques très-élevées elles-mêmes. Aussi, est-ce une des vallées habitées les plus hautes qu’il y ait sur le globe. L'hiver y dure huit mois de l’année; et au commencement de septembre , qui est l’é-
poque où je m'y. trouvois, mon appartement étoit chauffé par un poële.
La sensation délicieuse que fuit éprouver la vue de Lutte vallée, lorsqu'on y arrive par la Roche Percée , fait place à des impressions moins agréables, dés que lattention se fixe sur cette vallée ellemême. À peine remis de ma surprise et de ma fatigue, je voulus la parcourir ; et, après avoir remonté quelque temps le cours de la Reuss, je m'assis sur un tertre arrondi, d’où mes yeux pouvoient embrasser l'étendue entière de la vallée d’Urren et de Pamphithéâätre qui la domine. Mais que ces montagnes sourcilleuses, chargées en plusieurs endroits de glaciers qui descendent presqne dans la vallée ; que cette humble et foible végétation, qui vient expirer dans le voismage des frimas éternels ; que ces collines dépouillées de tout ombrage, que cette plaine elle-même, si nue, et ce fleuve, si tranquille, que tout cet ensemble privé de mouvement et de vie, me parut alors triste et mélancolique! Le souffle de l’hiver dessèche insensiblement le so! que les neiges n’ont point encore envahi; les forèts-ont disparu ; et, à l’exception d'un petit bois de sapins qui domine le village d’ 4ndermatt et de quelques humbles bouquets d’aunes qui croissent sur les bords de la Reuss, l'œil cher-
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URSEREN. 425 eheroit vainement un arbre ou un buisson pour se reposer. Aussi ce bois de sapins a-t-1l été respecté jusqu’à nos jours; c’est en quelque sorte le palladium de ce village, qui attache sa propre existence à sa conservation; et J'ai vu avec douleur qu’une partie considérable en avoit été détruite par les Francois, lors de la guerre dont j’ai parlé plus haut,
La vallée d'Urseren contient quatre villages, Andermatt, Hospital, Réalp et Zumdorf. Ke premier est le plus considérable, et il offre même quelques maisons assez bien bâties. Hospital, ainsi que son nom lindique, ne consista longtemps qu’en un hospice bâti au pied du Saint- Gothard pour les voyageurs qui suivoient cette route ; et l’on y voit encore, sur une colline romantique , les ruines d’une tour autrefois habitée par les sires de ? Hôpital, qui furent, à ce qu’il paroît, les lieutenans de Empire dans cette vallée, aux treizième et quatorzième siècles. Réalp, bâti sur la route du 7 alais et presqu’a la base du Furca , n’est qu'un amas de chétives habitations: et Zumdorf, encore plus misérable, attriste locil par Paspect de la plus extrême mdigence.
Les habitans dUrseren paroissent avoir été d’origine rhétienne, s’il est vrai, comme l’atteste un des commentateurs de Jules-César, * que le roman
* Glareanus, 4nnot. ad Comment. Coœsar. Li. IN , p. 220.
füt encore au seizième siècle la langue commune de ce peuple. Et en eflet, cette vallée, absolument imaccessible du côté du nord, avant an’on eût ouvert PUrnerloch, n'a pu recevoir ses premiers habitans que du J’alais on du pays des Grisons ; or cette dernière tradition est infiniment plus probable, d’après les divers documens conservés dans les archives d’Urseren , et qui prouvent que cette vallée resta soumise jusqu’au quinzième siècle à la juridiction temporelle de labbé de Disentis. Quoi qu’il en soit , les premières relations politiques des habitans d’Urseren avec les Suisses du canton d'Ury, datent de l’époque où fut construite la route du Saint-Gothard.* Les bénéfices du commerce qui suivit celte route, furent, à ce qu'il semble, partagés équitablement entre les deux peuples. Mais ce ne fut la mi le seul, mi le plus grand avantage que celui d'Urseren retira de cette société. L'exemple des hommes libres d’Ury fut utile à leurs voisins, qui contractèrent avec ce canton une alliance , sur les mêmes bases que toutes celles qui composoient alors le corps helvétique, ét formérent, dès lan 1425, une petite république indépendante, qui iommoit
* La construction du Pont du Diable est attribuée à Gcrold , abbé d’Zinsidien , en 1118, par un historien suisse (Voyez l'Histoire des Helvétiens, du baron d’Alt,T.E, p.210). Mais je doute que cette tradition soit fondée.
URSEREN. |. 42h ses magistrats et recevoit ses pensions directement de la France et de l'Espagne, sauf les obligations communes aux autres membres du canton, et les redevances de Pabbé de Disentis , dont ils ne se rachetèrent entièrement qu’en 1649. Cet état de choses a subsisté jusqu’en 1798, où la vallée d’Urseren a été incorporée au canton d’Ury, dont elle forme actuellement le second district.
La fabrication des fromages est la principale occupation et la seule mdustrie des habitans d’Urseren : ces fromages, surtout ceux qui se préparent dans POber- Alpe, sont des plus gras qui se fassent dans ce pays,et même, à mon avis, les meilleurs de toute la Suisse. Mais ils ne peuvent se garder comme ceux des cantons de Berne et de Fribourg ; et c’est pour cela qu'ils ont moins de réputation ailleurs que dans le pays même où ils se consomment. Le passage continuel qui se fait à travers cette vallée, des denrées et des marchandises destinées pour l'Italie, le Valais et les Grisons, es encore une ressource pour les habitans dUrseren , sans parler des innocentes contributions qu'ils lèvent, surtout depuis quelques années, : sur la curiosité des voyageurs de toutes les parties
de l'Europe.