LETTRE XXVE
À LA MÊME
Jospice du Grimsel, ce 2 septembre.
Voyage d Andermatt au mont Furca ; beautés et difficultés de cette route. — Aspect de la vallée qui recèle la source du Rhône. = Far cursion sur le glacier du Rhône. — Passage du mont Grimsel par le Mayenwand ; dangers de: ce passage. — Arrivée à l’hospice du Grinsel.
Jar quitté ce matin Andermatt, avec Pintention d'aller au Grimsel, haute montagne qui sépare le canton de Berne de celui du J'alas, et de passer la Furca, autre montagne, située de même sur les confins des cantons d’Ury, de Berne et du J'alais, et qu’on peut regarder comme la plus occidentale des cimes dont se compose le groupe du Sarnt-
Nix
Gothard, Cette marche de neuf à dix lieues dans une région inhabitée, hérissée de glaciers et semée de précipices , me faisoit d'avance envisager beaucoup de fatigues, mais aussi beaucoup de ces scenes extraordinaires qu’on ne trouve que dans les Hautes-Alpes. Habitué à ne voyager qu’à pied, je ne redoutois point une aussi longue route; cependant, comme 1l faut gravir pendant près de cinq heures, pour atteindre le passage de la Furca, redescendre ensuite au glacier du Rhône, et, de là, recommencer à monter encore par une pente plus escarpée, jusqu’au sommet du Grimsel, je partageai mon bagage entre mon guide et un pâtre d'Urseren, afin de n’avoir moi-même à porter que ma personne; et bien m'en a pris de cette précaution, sans laquelle j’aurois probablement succombé, dans l’excursion dontje vais te rendre compte.
Il étoit six heures du matin, quand je partis d’ 4»: dermatt. Un épais brouillard répandu sur la vallée annonçoit une journée pluvieuse. Mais quelque ficheux augure que jen tirasse pour le succès de mon voyage, je me décidai sans peine à n'éloigner d’un séjour, dont l'aspect mélancolique avoit pris encore, sous ce sombre voile qui enveloppoit la nature, un caractère plus triste et plus sauvage. Je laissaï, sur ma gauche, à Hospital, laroute du Saint: Gothard; j'eus pour compagnon de voyage, jus-
qu’à Réalp, un des Capucins de ce dernier endroit, lequel, chemin faisant, appeloit mon attentron sur Îles nombreuses et rares variétés de minéraux dont est semée la route que nous parcourions. Tu sas que de richesses de cette espèce le seul groupe du Saint-Gothard offre à la curiosité des géologues; il est peu des nombreuses cimes dontil se compose, qui ne soit, pour ainsi dire, un cabimet tout entier de minéralogie; et grâce aux soins du bon père qui m'accompagnoit, j'aurois pu me former, dans le trajet d’Aospital à Réalp, une petite collection ; Je ramassai successivement des morceaux de schorl noir, d’amianthe, de liége fossile, de beaux feuillets de talc blanc mêlé de rayonnante verte, du mica argenté, et surtout de jolis cristaux de spath fluor, couleur de rose. J'avois presque remplimes poches de ces brillans fossiles ; mais je fus obligé de les jeter sur le glacier du Rhône ; et de cetie collection improvisée, 1l ne me reste plus à présent que le . plaisir de Pavoir faite, et le regret de lavoir perdue. = Quoique Poccupation dont j'ai parlé eût un peu ralenti ma marche, et que la pluie, qui tomboit par intervalles, rendit le chemin glissant et difficile, j'avois atteint et dépassé Réalp avant huit heures. Mais au-delà de ce point, la route suit une direction si constamment élevée, que j'étois souvent obligé de reprendre haleine. La chute desavalanches
GRIMSEL. 429 a d’ailleurs emporté récemment en deux ou trois endroits l’étroit sentier qui règne le long de la montagne, et de profondes cavités menacent d’engloutir limprudent voyageur dont le pied glisse, ou dont la vue s’écare. Néanmoins, l'attention qu’exigeoit la route, n’ôta rien à l’adnuration dont elle m’offrit une ample matière. À chaque pas, l’étroite et profonde vallée, au-dessus de laquelle je m’élevois, devenoit plus resserée, sans que les aspects en fussent moins variés. D’immenses blocs de pierre détachés des monts voisins par la fureur des avalan- | ches, jonchent le sol accablé de leur poids; tout 1ct atteste la rage des élémens , et porte l'empreinte des combats livrés dans le premier âge du monde. L’aspect de cette contrée, quoique infiniment sauvage, ne rappelle cependant point celle que j’avois parcourue la veille : tant la nature inépuisable dans ses ressources, sait l’art de varier les horreurs quise ressemblent; tant il existe, dans la stérilité même, de degrés et de nuances que l’imaginationne peut saisir et que la parole ne peut rendre! Ici les monts toujours aussi élevés, mais d’un escarpement moins audacieux, laissent entrevoir par quelques intervalles, de nouveaux sommets qui les surmontent. Le théâtre de la nature s'agrandit, à mesure que. son sein se dessèche et s’appauvrit. Le brut des cataractes n’interrompt plus l'éternel silence de ces
déserts; et la Æeuss , voisine de sa source et foible encore, n’y fait entendre, dans les sombres profondeurs qu’elle parcourt, qu’un murmure à peine sensible aux oreilles du voyageur. La triste végétation de la vallée d'Urseren a cessé tout-à-fait. Il faut gravir sur des rochers, que couvre à peine une mousse rare, ou une herbe sèche et dure, et audessus desquels semblent flotter les neiges éternelles. Les diverses cimes du Saint-Gothard se développèrent ainsi successivement à nos regards; et bientôt nous atteignîmes le point le plus élevé du passage de la Furca. Le ravin qu'il faut franchir est à cette heure comblé par la neige ; mais la surface en est si dure et si unie, qu'on y marche sans la moindre difficulté. Je m’arrêtai quelque temps à suivre au travers des crevasses qui se formoient sous mes pas , le cours du ruisseau que produit et qu’alimente la fonte de ces neiges. Ce ruisseau est proprement la source de la Reuss , quoique les géographes appliquent ce nom à la source qui descend dun des lacs du Saint-Gothard.
Jusqu’icila difficulté d’uneroutetoujourssuspendue sur le penchant des abîmes, à peine tracée sur les flancs de rochers fortement inclinés, ou sur une mousse glissante, dans laquelle on a taillé des degrés informes et irréguliers, me permettoit peu de me livrer à la contemplation. Maïs comment exprimer
nn.
la sensation inattendue que j'éprouvai, lorsque parvenu au point de l’embranchement des deux cimes qui ont fuit donner à cette montagne le nom de Furca, ma vue put s'étendre sur toute la vallée qu’elle domine et sur les monts qui la couronnent? À gauche, le large glacier de la Furca descend avec une rapidité qui effraie autant qu’elle étonne; et cet étonnement redouble, lorsque, contemplant l’immobilité de ses flots, on calcule énorme puissance qui peut contenir dans des bornes éternellement respectées cet éternel déluge de glaces. A lextrémité inférieure de la vallée, le glacier du RAône, plus large, plus terrible encore, suit une direction contraire. On voit une PE de son cours tomber de tout le poids de ses énormes glacons au fond d’une gorge profonde, tandis que, bien au-dessus de la Furca même et des monts neigeux qui l’environnent, le sublime Galenstock s'élève jusqu'aux nues, par une multitude de degrés, dont les formes variées et les vives arêtes réfléchissoient alors, de mille points à la fois, les feux étincelans du soleil. Quelque préparé que je fusse à la magnificence de ce spectacle, je t’avoue que l’idée que je m’étois faite du glacier du Rhône, d’après ceux du Grindelwald, me parut bien inférieure à la réalité; et pourtant, à la distance où j'en étois, je n’aperçevois encore qu'une petite portion du gla-
cier. Je me reposai quelques instants sur le bord d’un ruisseau qui va porter au ÆAône le foible tribut de son onde, et dans une place presque également éloignée des deux glaciers, la même dont j'avois lu la description dans les lettres de M. Coxe. Je ne découvrois aucune trace d'habitation dans ce désert sauvage; et cependant un troupeau de vaches que je voyois comme suspendu sur le flanc de la montagne opposée, me faisoit présumer qu'il devoit s’y trouver quelques chalets. J’étois déjà transi de froid, par l'effet du vent impétueux qui traverse cette vallée au sortir du glacier de la Furca. Je trouvai heureusement, sous une hutte, qu'à vingt pas je ne distinguois pas encore du rocher dont elle avoit la couleur, une crême excellente et un peu de feu, ou du moins de fumée; et après m’être reposé quelques instans , je satisfis Pimpatience qui m’entrainoit vers le glacier du RAône. L’imagination remplie des poétiques récits de M. Bourrit, tu t'attends sans doute, ma chère amie, à une description bien pompeuse; tu espères, au moins, que Je vais essayer de rivaliser par la magnificence de mes expressions, avec celle des objets étalés à mes regards. Mais je dois te l’avouer; la grandeur etPimmensité du spectacleesttelle,qu’elle confond limaginmation, plus encore qu’elle ne l’excite; et 1l faut avoir été bien foiblement ému d’une
GRIMSEL: 455 scène aussi extraordinaire, pour s’amuser à la peindre avec des images nécessairement si imparfaites. Qu'est-ce, en effet, que cette ville de glace bâtie en amphithéâtre, avec ses rues, ses édifices, ses portiques resplendissans d'azur et de diamant, que M. Bournit a cru voir dans le glacier du RAône ; qu'est-ce que toute cette pompe orientale et ces prestiges de la féerie, auprès de leffet bien antrement imposant de la réalité, auprès de cette masse. prodigieuse de glace, qui, s’élevant par étages jusqu’au-dessus de la région des orages et au milieu des affreux débris d’un monde fracassé, contraste si fortement par son immobilité même, avec les monumens d’une destruction qui s’étend toujours et ne s’arrêle jamais? C’est ce contraste surtout qui émeut imagination transportée au pied du glacier du Rhône. Tandis que, partout dansle voisinage, Pœil ne découvre que rochers à demi inclinés sur leur base, dont les attitudes et les aspects variés à Pinfin représentent l’image d’un mouvement perpétuel, et impriment dans l’âme l’idée des révolutions les plus terribles, cet amas immense de glaces si solides, si compactes, oppose à ces vaines frayeurs l'éternel repos de la matière; et en même temps, les sacrés caractères de la création , qui s’y voient empreints en traits si parfaitement originavx , éloignent l’idée d'appliquer à cette nature primitive,
les images vulgaires de notre foible et périssable mdustrie.
D’immenses tas de pierres, appelés rnoraines dans le patois françois des Alpes, marquent de distance en distance les pas qu’a faits le glacier, en avant de la gorge profonde qu'il occupe. On ne peut envisager ces effrayans vestiges de sa marche, sans se sentir comme atteint par l’ébranlement que de pareilles secousses dûrent communiquer à toute la contrée, sans frémir à la seule idée de la force prodigieuse qu'il a fallu, pour déracimer jusque. dans les entrailles de la terre et lancer au loin de s1 énormes rochers; mais l’éloignement où le glacier se trouve actuellément de ces r10oraines, rassure limagination sur les progrès d’un envahisse- . mentsiterrible. fparoït même que, depuis plusieurs années, le glacier s’est retiré de quelques toises :il y a donc un principe secret de fermentation au fond de ces masses inanimées; et là, comme dans toutes les œuvres de cette nature originale, la vie habite dans le sein de la destruction même!
Je me proposois d’abord d'examiner le glacier à sa base, et d’en remonter ensuite les bords, du côté opposé à celui par lequel; y arrivois,etautant qu'ils pourroiïent être accessibles. Mais impatience dont j'étois saisi, ne me permit point de suivre cette marche. Les glacons noircis par la terre dontils ont