‹ Lettres sur quelques cantons de la SuisseChapitre 31 sur 37 · F ME · texte numérisé non relu

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GRIMSEL. 455 dépouillé la montigne, se confondoient avec le sol; je m'élançai sur le glacier. Sa surface, assez umie au commencement, ne m'offroit aucun danger; et les aspérités, dont je la voyois plus loin hérissée, adoucies par cet éloignement-là même, ne me sembloient pas un obstacle capable de n’arrêter. Mon guide avoit d’abord refusé de me suivre; mais lorsqu'après avoir parcouru sans accident prés d’un tiers de l'étendue du glacier, je revins au point d’où j’étois parti, il reprit courage à mon exemple, el nous nous remîmes tous les deux en route, avec Pintention de traverser la vallée entière que remplit le glacier, et de nous frayer, par cette voie maccoutumée une route plus directe sur le Grimsel. J'étois soutenu, dans cette excursion périlleuse, par le désir et Pespoir d'accomplir une entreprise que personne n’avoit encore tentée, à Ina COnnOIssance, Tu ne peux d’ailleurs te figurer la singularité et la magnificence des objets qu'un pareil voyage me découvroit à chaque pas. D’instans en instans, le soleil, percant les nuages orageux dont le ciel étoit couvert, dardoit ses rayons sur ces glaces si polies etsibrillantessune foule d’accidens variés de lumière se manifestoient de tous côtés à mes regards sur cet immense amphithéâtre;je voyois distnctement et à quelques pieds seulement au-dessus de ma tête, cesmilliersde pyramides amoncelées l une sur Pau

tre jusqu’au sommet du Galenstock ; j'étois éblout et presque aveuglé des feux qui jaillissoient de cette blancheur incomparable; quand un nuage venant à intercepter les rayons solaires, je voyois unie | pâleur soudaine en ternir Péclat, el projeter de sinistres ombres sur tout cet océan de glace.

Cependant à mesure que nous avancions, des rochers que nous n’avions pas aperçus d’abord , s’élancoient du sein dé cette surface trompeuse. A leur pied, d'énormes crevasses nous entr’ouvroient des abîmes sans fond ; et quoiqu’un peu de frayeur commencât à se mêler à ce plaisir, je ne pouvois m'empêcher d'admirer encore, sur le bord même de ces abîmes , l'éclat et la transparence des slacons qui en formoient les parois. Une foule dé petits ruisseaux qui sillonnent en tous sens la surface du glacier, et semblent couler dans des lits d’'émeraude , alloiïent se perdre dans les fentes dont cette surface est semée ; et à chaque fois qu’il falloit enjamber ces courans d’une eau si vive et si pure, j'avois toutes les peines du monde à n’abstenir d'en boire. Les détours que nous étions obligés de prendre pour esquiver dénormes fentes ou pour escalader des éminences de glace, nous avoient entraînés bien loin de notre direction primitive. Déjà depuis une denn-heure, nous marchions surle glacier, etle bord opposé nous

GRIMSEL. 45 apparoissoit encore dans un éloignement considérable, et ce qu'il y avoit de plus fâcheux , hérissé de HnAgel dont nous pouvions mieux, à cette distance , apprécier da hauteur et AE Vapproche. Pour comble de disgräce, la pluie tomboit alors assez fortement et rendoit plus elissantes ces surfaces inégales, sur lesquelles :l falloit sans cesse se tenir en équilibre, au risque de trouver entre leurs crevasses une mort horrible. Dans cette situation critique, mon guide me pressa encore de retourner en arrière. Mais le chagrin d'abandonner une entreprise dont le terme se présentoit à mes regards, et surtout le danger qui n’étoit guère moindre, à regagner, par une voie nouvelle, le bord d’où nous étions partis, me décidèrent à continuer. Au bout de quelques pas, les obstacles se multiplièrent à tel point, que mon guide perdit le peu de courage qu'il eût conservé jusque-là. Nous nous voyions environnés de gouilres, dont nous détourmions la vue en frémissant, et qui sembloient, à notre imagination eflrayée, se prolonger jusqu’au centre de la terre. A chaque pas, des aiguilles acérées laissoient à peine l’espace nécessaire pour nous glisser entre elles : nous étions à la fois froissés et transis. Heureusement l’idée que cette masse pouvoit s’entr'ouvrir sous un poids qu’elle n’avoit jamais porté, ne s’olfrit pas à mon

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esprit; car, en perdant le peu de confiance qui dirigeoit encore ma marche, c'en étoit fut assurément de nous. Une large fente se présente alors devant mot; je n’hésite point à le franchir ; mais, dans ce mouvement violent, le bâton ferré qui supportoit tout le poids de mon corps, se rompt par le bout, et le fer reste engagé dans la glace. Me voilà donc désarmé, sans aucun moyen de mantenir mon équilibre, n’osant presque plus me mouvoir, ne pouvant ni avancer, ni reculer. Mon guide me jette son bâton, avec lequel j'essaie encore de faire quelques pas en avant. Deux fois je roulai du haut d’une éminence que je vonlois escalader, et je retombai sans accident. Mais, à quelque distance, une nouvelle pyramide se dresse, et nous ferme tout à coup le passage; des deux côtés de Pétroit sentier qui y conduit, s'ouvrent à plus de vingt pieds au-dessous, des fentes d’une effrayante profondeur. Je n’élance de nouveau, croyant, par la force de cette impulsion, parvenir au sommet du glacon. Mais mon élan ne me conduit qu’à la mottié de sa hauteur, et je demeure ainsi suspendu et comme eloué sur cette surface inclinée et glissante, ne pouvant monter plus haut, et n’osant redescendre, de peur de nengouflrer dans les crevasses latérales, au fond desquelles ma vue pénétroit avec horreur.

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