‹ Lettres sur quelques cantons de la SuisseChapitre 32 sur 37 · PR · texte numérisé non relu

PR

Jamais homme, sans doute, ne s’est trouvé dans une position plus périlleuse que celle où j'étois alors. Je n’avois pour appui que le bâton ferré qui me soutenoit encore; mon guide qui, avec mille forts, étoit parvenu à me rejoindre, debout, de l'autre côté du précipice, à dix pas de moi, me faisoit part de ses craintes et me communiquoit sa frayeur. Tout à coup le bâton qui, seul, dans la

position inclinée où j’étois, maintenoït mon équi-

libre, échappe de ma main, roule dans labîme et disparoît à mes yeux. Je tombe en mème temps; mais j'ai encore assez de présence d'esprit et de force pour porter à gauche tout le poids de mon corps , et glisser dans cette direction. C’est ce qui me sauva ; j'arrivai tout juste sur l’étroite arête qui séparoit les deux crevasses, el mon guide me saisissant alors par le bras, empêcha l'impulsion de se prolonger plus avant. Jen fus quitte pour la main droite écorchée, l’index de la gauche foulé, et quelques contusions sur le corps.

J’étois resté sur la place, meurtri, découragé, n’osant plus me mouvoir dans aucun sens. La pluie tomboit alors par torrens ; ma redingote, que j’avois été obligé de revêtir en abordant ces régions slaciales, dégouttoit l’eau de toutes parts, et par son poids, embarrassoit encore plus mes mouvemens, qu’elle ne servoit à me protéger contre le

froid mortel des émanations du glacier. J’étois désarmé, aussi bien que mon guide, et tous deux nous pouvions à peine nous entrevoir dans l’épaisseur du brouillard qui nous enveloppoit. Je demeurai ainsi étendu sur la glace, un demi - quart d'heure, et je t'avoue que j’avois presque perdu tout espoir de salut.

Ce fut dans cette position qu’une voix humaine, le croirois-tu, vint retentir à mon oreille. Le pauvre pâtre, dans la hutte duquel je m’étois arrêté quelques instans, avoit suivi du haut de la “montagne où paissoit son troupeau, notre course périlleuse. J’avois payé sa crême, en raison du mérite qu'elle avoit à mes yeux, bien plutôt que de la valeur qu'il ÿ mettoit lui-même ; et quelques paroles dans un baragouin italien qu'il avoit compris ; avoient achevé de lui inspirer de laffection pour moi; c’est une chose si rare que l'apparition d’un homme et dune pièce d’argent dans ces chalets! Ce brave homme, effrayé pour nous de la mort à laquelle il nous voyoit courir, se hâta de venir à notre aide. Du plus loin qu'il put se faire entendre, il nous cria que tous nos efforts pour passer outre ne nous conduiroient qu’à une perte inévitable ; qu’entre les bords du glacier et le flanc de la montagne opposée, s’étendoient des abîmes dont jamais une vue humaine n’avoit pu sonder

GRIMSEL. Lu:

la profondeur ; et qu'il ny avoit pour nous d’autre paru à prendre que de regagner, sous sa conduite ; le bord que nous avions quitté. Sa présence, son bâton qu’il me lança, me rendirent des forces et des ressources que j’avois cru perdues sans retour. Je me relève alors, et rejoignant bientôt mes guides, je traverse de nouveau toute cette vaste mer de glace, par des sentiers inconnus, presque toujours courant avec une léséreté, une audace , un bonheur qui ne peuvent se comparer qu’à l’extrême abattement dont je venois de sortir. Debout sur la pointe d’un de ces glacons qu'il me falloit franchir, je pus, en reprenant haleine, contempler Peffroyable ravin contre lequel le glacier du Rhône est venu briser la fureur de ses vagues ; et, tout ce que j'avois jusque-là entrevu ou imaginé d’horreurs, me parut encore audessous de Paspect de ces abimes ouverts jusqu’au centre du globe, et de ces rochers noircis par les âges, qui pendent au-dessus du précipice. Je ne chercherai point à rendre les sentimens que j’éprouvai quand je mis enfin le pied sur la terre, quand je me sentis porté sur le sol. Il est plus facile d'imaginer, que de décrire une situation pareille.

Il étoit quatre heures quand je descendis du glacier du Rhône, après plus de deux heures

d’une course presque continuelle. Tu w’auras pas

de peine à croire que de ces deux heures, les plus cruelles de toute ma vie, 1l m’est resté les images les plus vives et les impressions les plus profondes qu'une âme humaine puisse recevoir. Je ne regrette plus à présent de n’avoir pas vu ce que NL. Bourrit a décrit ; jai vu , jai sentice qu’il n’avoit encore été donné à personne de voir et de sentir ; * et j'emporte au-dedans de moi des souvenirs dont le charme ne peut se comparer qu’à l’horreur des images qui les ont produits.

Que ne puis-je terminer 101 le compte de ma journée ! Je me croyois au bout de mes fatigues ; et toi-même, tu cherches probablement, en soupirant, la fin de ma lettre. Mais il me restoit encore bien des dangers nouveaux à courir, dent je tâcherai cependant de t’abréger le récit.

J’aurois voulu voir, à quelque distance du glar cier , les trois petites sources qui tombent du Sausberg , et qu'on prétend être la source du Rhône.

* Jai appris depuis du guide Jonathan Michel , frère de celui qui m’a accompagné , que MM. Meyer, d’Arau , les inêmes qui se sont rendus si fameux en Suisse par leur voyage à la Jungfrau , avoient, il y a quelques années, traversé le glacier du Rhône. Cette circonstance que j'ignorois alors, me prive du mérite d’avoir tenté le premier une entreprise pareille, mais non pas du plaisir de l'avoir exécutée.

GRIMSEL. 445 Mais ces ruisseaux se perdent dans le grand torrent qui sort du glacier, et qui lui-même , descendu de la Furca, traverse, avant de s’y jeter, toute la vallée située entre ces deux amas de glaces. Ces trois sources, quoi qu’on puisse dire, ne sont donc point Porigine du Rhône ; celle-ci est cachée, aussi bien que le berceau de la Reuss , sous les neiges qui couvrent les pics de la Furca ; et c’est bien véritablement de ce dernier pont, s’il étoit accessible, que, suivant l'observation de M. de Bouflers, on pourroit cracher à la fois dans la Méditerranée et dans l'Océan. | Je descendis la vallée dans laquelle le Rhône a creusé son lit, et je traversai, sur un tronc de sapin, le premier pont que supporte le fleuve naïssant dont la source avoit failli me devenir si fatale. Que son onde alors me parut belle, et que j'aurois en de plaisir à en contempler le cours! Mais la pluie qui continuoit à tomber, la nuit qui s’approchoit et le chemin qui nous restoit à faire, ne nous permettoient pas de nous arrêter un seul instant. On évalue à une heure et demie de marche la distance du point où j'étois alors, au sommet du Grimsel. Mais la route la plus directe pour y parvenir, qui est celle du Mayenwand, est tellement escarpée et dangereuse, que la plupart des voyageurs sy rendent en passant par Obergesteln , dans le Fu-

lais. Cependant, quoique j’eusse lesprit encore frappé de la description que fait M. Ebel de ce redoutable passage , ce que je craignois par dessus tout, c’étoit de me trouver engagé la nuit dans ces montagnes, et la voie la plus courte me parut la moins dangereuse. Quel chemin, bon Dieu! et comment pourrai - je t'en donner une idée? Un horrible précipice de quatre à cinq mille pieds de profondeur borde continuellement létroit sentier tracé en talus sur le flanc d’un mont décharné qui n'offre pas un seul arbuste, pas la moindre broussaille à laquelle on puisse se cramponner au besoin. Ce sentier, qui n’a guère qu’un demi-pied de large, passe le plus souvent sur de la mousse qui, se trouvant alors imbibée d’eau, en étoit encore plus glissante. Heureusement la pluie formoit autour de la montagne un nuage si épais, que la vue du précipice me fut dérobée dans les endroits les plus périlleux ; et je crois bien que, sans cette circonstance, je n’aurois pu m'empêcher d’être saisi du vertige et entraîné dans l’abime.

J’atteignis enfin, sur les six heures du soir, après douze heures de marche et des transes inexprimables, le sommet du Grimsel. Quel chaos que ce Grimsel! Cest un monde de montagnes accumulées Pune sur l'autre, ou plutôt , c’est ainsi que imagination effrayée se représente les ruines du

monde. Les débris dont 1l est couvert sont d’une telle dimension, que la pensée même recule devant la prodigieuse élévation qu'ils supposent à cette montagne , avant qu’elle se fût ainsi affaissée et brisée sur sa base. Aucun autre sommet des Alpes 1offre peut-être des signes plus frappans des effroyables catastrophes qu ont bouleversé notre globe à sa naissance; et ces grands caractères ont tous 1c1 par ‘dé leurs traits pr rimitifs | tandis que partout MES ils ont été défigurés par la main de l’homme ou par d’autres bites de la nature. Tel qu’il est actuellement , le sommet du Grimsel est à plus de huit mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. La neige séjourne en tout temps à cette hauteur ; elle remplit les cavités profondes qui séparent les rochers; et, sans de longues perches élevées de distance en distance, depuis le haut du passage jusqu a P RE situé une demi lieue au-dessous, on risqueroit à chaque instant de s’engoufirer Os ces amas de neige, ou de se briser contre les rochers. La pluie qui continuoit à tomber, se converissoit elle - même en neige à cette hauteur; j’enfonçois quelquefois jusqu’à la ceinture dans les anciens amas amollis par les neiges récentes dont ils étoient couverts. Enfin, ce ne fut qu'après des peines incroyables, que j’arrivai à l’Aospice , qu me parut alors bien digne

de ce nom, et où j’admurai toutefois que des créatures humaines puissent venir s’ensevelir pour en héberger d’autres, dans l'attente d’un médiocre salaire.

Je ne chercherai point à te donner une description de ce gite. Il est réellement affreux ; et les circonstances dans lesquelles 1l me fut offert, n’étoient pas propres à en diminuer Phorreur. Un troupeau de chèvres, un autre de vaches avoient cherché dans l’étable qui forme le rez-de-chaussée de lhabitation, un abri contre l'orage. Leurs sémissemens confus remplissent, en ce moment même où je t’écris, la maison de bois dont on m’a abandonné un coin ; le sifflement des vents déchainés en ébranle les frèles appuis; et c’est en vain que, pour me garantir de leur piquante haleine, j'ai voulu quelque temps me tenir auprès d’un âtre enfumé, où j'étois brûlé sans cesser d’être transi. Comme il falloit apparemment qu'aucune disgrâce ne manquät à ma triste aventure, je n’ai pu même changer de vêtemens. Le guide, chargé de cette partie de mon bagage, s’étoit égaré au milieu des brouillards qui lui cachoiïent un chemin qu’il a fait cent fois. Le malheureux n’est arrivé que plus d’une heure après nous, dans un état qui nva fait pitié à moi-même; et je ne sais quelle sensation t’auroit fait éprouver le mien, situ avois pu me voir dans le grotesque ac-

GRIMSEL. 449 coutrement que je tenois de la libéralité de mon hôte. J'ai pu enfin ôter de dessus mon corps ma chemise trempée de sueur et de pluie; je viens d’achever un repas, dont je puis dire sans vanité que mon appétit a fait tous les frais ; et je vais me coucher voluptueusement sur une paillasse dont un drap sale recouvre à peine la moitié. Avec tout cela, ma position actuelle me paroît divine. Je tàcherai néanmoins de labréger en nv’éloignant de: main, dès le point du jour, du désert le plus affreux et de l’Aospice le plus inhospitalier qui soit au monde,

RAA OAVVY VU VS VV VUE VIS LAVE VOB, CVS AVR LOS VER LUS QAR VOS QU LR A/S

Page 1