LETTRE XX VIL
A LA MÉME
Meyringen , ce 3 septembre.
Horreurs que déploie la nature dans le Haut- Hasli. — Cascades de ? Aar. — Chute ma-
gnifique de ce fleuve au-dessous du chalet de
Handeck. — Guttanen ; im- Boden ; im- Grund. — Aspect charmant des vallées du Bas - Hasli.
Marcré la pluie, le vent, la neige et le déchainement de toute la nature, je suis parti ce matin à neuf heures de l’hospice du Grimsel. À quelques dangers que je dusse me préparer, par un temps aussi effroyable, dans la longue traversée de Ober- Hasli, je craignois bien plus encore de me voir assiégé par l'hiver dans l’affreuse solitude que je l'ai décrite ; et les rudes épreuves auxquelles mon cou-
MEYRINGENSA AL. : do rage avoit été mis la vaille, me confirmoient dans Pespoir qu'aucune fatigue r’étoit intolérable après un pareil ppronis eee
Tout ce que jusqu'ici jai vu ou pra concevoir d’horreurs,n’approche pas de celles qu’a déployées sous mes yeux et sous mes pas, une roule de trois mortelles lieues , depuis l’hospice du Grinsel, jusqu'au village de Guttanen. Pendant la prenuère lieue, cette route n’est qu’une rampe effroyable , construite de quartiers dé roches imégales et rapprochées sans ciment, élevéeau-dessus de profonds précipices, dominée par des monts d’une affreuse nudité et d’une prodigieuse hauteur; et Par, qui mugit au fond des abîmes, y fait entendre un bruit si terrible, que le cours de la Reuss et du Rhône peut passer pour paisible en comparaison. Rien ne se meut, rien n’est animé dans ces gorges sauvages, si ce n’est les torrens qui les sillonnent.Ilsemble que la nature y ait expiré dans les plus horribles convulsions; et ces énormes rocs, inchinés lun sur l’autre et entassés jusqu'aux nues, apparoissent comme la carcasse même du globe remué jusqu’en ses fondemens. Trois fois on traverse |’ Æar, sur des ponts dépourvus de rampes, et si étroits, si élevés au-dessus des cataractes qui les humectent et les ébranient, que je frissonnai de tout mon corps, et me sentis presque entrainé par le vertige. Ce sont
là bien véritablement des Ponts du Diable ; et celui qui porte ce nom, devroit s'appeler par comparaison le pont des anges. :
À quelque distance au-dessus du célèbre chalet de Handeck, le sentier passe sur d'énormes masses de granit arrondi, qui pendent directement sur l’abîme. L'un de ces blocs, nommé Æoellenplatte, ou Pierre d'Enfer, a presque un demi-quart de lieue d’étendue; et sur toute cette surface inclinée, le pied ne trouve d'appui que quelques entailles peu profondes faites au ciseau. L'eau qui ruisseloit par torrens sur le granit pol, le rendoit en ce moment plus glissant encore, et ma plume se refuse à peindre les horribles transes dont je fus saisi, en me laissant couler le long de ces roches bunndes, ayant toujours labime sous mes pieds et orage sur ma tête, étourdi par le bruit du flenve et enveloppé de son écume. |
Deux misérables chalets, placés à une lieue Pun de l’autre, le premier dans le petit pâturage de Roederishboden , à la base même du Grimsel, le second plus bas, au pied du mont Æandeck, sont les seuls asiles où lon puisse se réfugier, dans ce désert, contre l’intempérie des saisons. Je m’y reposai quelques heures, pour faire sécher mes vétemens, et me réchauffer à la chaleur d’un foyer, ou plutôt, au milieu des flots d’une fumée épaisse,
MEYRINGEN. CUS qui me parut presque aussi insupportable que le froid et la neige dont j'avois eu tant à souffrir. Je trouvai là cependant d’excellentes gens qui , dans leur simplicité rustique, noffrirent tous les secours que comportoient ma situation et leur pauvreté ; et ce fut à la /Zandeck, que je n'’abreuvai pour la dernière fois de cette crême délicieuse des Hautes-Alpes, qui pourroit paroître seule un dédommagement de toutes les fatigues qu'il faut essuyer pour y atteindre.
On ne voit reparoître un peu de végétation et de verdure, qu’en approchant de la Æandect.
Quelques sapins isolés ombragent des roches grisà-
tres; et ces sapins, alors chargés de neige que le vent secouoit avec fureur, me sembloient, sous ce vêtement de Phiver, se conformer encore davantage au deuil de toute la nature.Les moindres ruisseaux, orossis par la pluie, tomboient du haut des monts avec la force et le bruit des torrens; et mille cascades sans nom et inconnues des voyageurs, s’élancoient en ce moment des flancs crevassés des roches granitiques. À vec quel plaisir j’aurois prêté oreille aux
voix confuses de ces torrens qua se précipitoient
de toutes parts autour de moi! Mais poursuivi paï la pluie et battu par la tempête, je n’avois plus d’attention que pour moi-même; j'enfoncois quelquefois jusqu’au genou dans les cataractes qui inter-
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rompoient la route; et plus d’une fois je sentis [a roche, ébranlée sous mes pieds, rouler et s’abîimer avec les flots dans le ht profond de lÆar.
C’est à un quart de lieue environ au-dessous du chalet de Handeck, que ce fleuve, sorti des glaciers du Grimsel, et déja grandi dans sa course rapide, fait cettechutefameuse, qui peut passer pour la plus belle des cascades du monde entier. On monte, au moyen d’une petite échelle, sur un roc tapissé de mousse, et du haut duquel on redescend, non sans quelque péril, au fond d’un précipice que lÆar remplit tout entier de ses flots retentissans. Placé au pied d’un énorme roc, que le fleuve a déchiré pour s'ouvrir un passage, on le voit, à plus de cent cinquante pieds, tomber comme des nues, avec un fracas, une violence, un volume, que je n’essaierai même pas de rendre. La saillie, presque semi-circulaire qu'il fait en se versant du haut du roc, me permit de me placer entre le fleuve et la montagne. Dans cette situation, où l’on ne rescroit pas une minute sans être percé jusqu'aux os, mais Où, grâce à l’état dans lequel j’étois alors, je n’avois plus un pareil risque à craindre ,je demeurai quelque temps atterré devant le plus terrible et le plus sublime tableau que la nature ait pu produire. L’immensité et le tonnerre de cette cataracte, cet abime où le fleuve s’engloutit, ces rochcrs trem-
MEYRINGEN. 453 blans sur leurs bases, ces forêts s’agitant sous la neige qui les couvroit, tout cespectacle avoit porté dans mes sens et dans mes pensées un tel bouleversement, que j'ignore encore à ce moment comment il s’est pu faire, qu’entraîné par mon guide, j'aie quitté la place où j’avois éprouvé tant de sensations inconcevables.
Il faut encore descendre pendant deux heures, par le sentier le plus roide et le plus rapide, pour atteindre le village de Guttanen ; et la pluie, qui n’avoitaccompagné jusqu'alors, ne me quitta qu’au moment où je mis le pied sur le seuil hospitalier de ce hameau. Ne t'attends donc pas, qu’à travers les fatigues sans cesse renaissantes l’une si longue route, j'aie pu saisir des points de vue et distinguer des objets, qui, dans d’autres circonstances, m’auroient paru admirables. L’4ar fait encore quelques cascades, dont une, près du chemin même, produisoit à cette heure un effet d’autant plus imposant, que le volume du fleuve étoit doublé par les eaux du ciel. Un coup d’œil plus magique encore est celui des glaciers de Gelmer et de Riz, qui, des deux côtés de létroite vallée de lÆar, apparoissent inopinément, par les ouvertures des monts gigantesques qui lenserrent, et dont les degrés blanchis brilloient alors du plus vif éclat, à travers
le sombre voile de vapeurs étendu sur la nature. Mais je ne reçus qu'imparfaitement Pimpression de tant d'images romantiques ou sublimes. Le chaos dont je venois de sortir, étoit resté dans mon imagination ; lAar furieux me pourstivoit partout de ses ondes écumantes; et ce fleuve tombant tout entier du sein des nues, il me sembloit toujours le voir fondre sur ma tête et lentendre retentir à mes oreilles. - Au-delà de Guttanen, la scène change, par une
de ces transitions subites qu’on ne trouve que dans .
les Alpes et dont l'effet est touiours plus sûr, à mepes, } P ;
sure qu'ilest plus répété. Des vallées embellies de la verdure la plus fraîche, où toutes les formes sont douces et gracieuses, où la lumière la plus égale et la plus pure éclaire tous les objets ; où les montaones abaissent leurs cimes verdoyantes, où les eaux se jouent parmi les fleurs ; qui ne seroit ému, attendri, en se voyant tout-à-coup transporté au milieu d’un pareil tableau, l'esprit encore frappé des imases de désolation que déploie dans les régions supérieures la lutte des plus terribles élémens ? Ne semble-t-il pas, qu'après avoir contemplé, dans toutes ses horreurs, lagonie de la nature, on assiste à son réveil? Et vit-on jamais dans les fictions de la poésie, qui évoque à son gré tous Les êtres, qui crée
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ou transforme des mondes ,un enchantement aussi prodigieux, un prestige aussi ravissant, un passage aussi rapide des ombres à la lumière, du chaos à la vie, et de l’hiver au printemps?
Quand je traversai les charmans vallons d’én- Boden et d’im-Grund, dont la forme est arrondie comme celle des monts qui les couronnent , Porage grondoit encore au sommet des Alpes; mais la sérénité la plus parfaite étoit rétablie dans ces vallées. Aucun nuage n’interceptoit la douce clarté du soleil; le bruit des torrens, le fracas des cataractes avoit cessé; tout étoit paisible et riant dans la nature ; seulement quelques.files de noirs sapins gardoient encore la neige du matin que le plus léger souffle eût dissipée. A prés tant de craintes et de fatigues, je respirois véritablement une vie nouvelle dans ces lieux enchanteurs; et loin de me plaindre de la longueur de la route, je pris plaisir à la prolonger encore, en suivant tous les détours de l Aar, et en n’égarant sous le magnifique ombrage des chênes du mont Kirchet, qui ferment l'entrée de la vallée de Meyringen.
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