SERRE AC ARR RENE
La ville de Neuchätel est bâtie en amphithéâtre, sur le bord du lac auquel elle a donné son nom, et presqu’à la pointe la plus occidentale de ce lac, dont létendue en longueur est de neuf lieues. Derrière la ville, règne le majestueux Jura, dont les derniers rochers viennent rouler dans les eanx du lac, et dont la pente rapide se couvre,
dans la partie supérieure , de forêts de sapins ; le
ji LETTRES SUR LA SUISSE.
bas est orné de vignobles, où l’on recueille assez généralement de très-bon vin. La rive du lac opposée à la ville est très-basse et parsemée de villages et de jolis hameaux : toute cette partie du lac appartient au canton de Fribourg. Les édifices privés de Neuchätel n’ont rien de remarquable, si ce n’est dans la partie qu’on nomme le faubourg , qui règne le long du lac et s'élève par des jardins disposés en terrasses, à une assez grande hauteur du Jura. e faubourg est très-agréablement bâu ; l'élégance des habitations et la magnificence du coup d'œil dont on y jouit au-dessus du lac , et vis-à-vis de l’immense chaîne des Alpes, qui, par un temps clair et serein, se déploie dans une grande étendue, depuis les montagnes du canton de So/eure , jusqu’à celles du pays de Faud et du Valais, et jusqu’au Mont-Blanc ; tous ces avantages réunis en cet endroit font assurément de Neuchâtel une des villes les plus agréables de la Suisse et de l'Europe.
Neuchätel ne renferme aucun de ces monumens pubhcs qui excitent la curiosité du voyageur; la nature seule a fait les frais de sa décoration intérieure. Le château des anciens comtes du pays et la cathédrale qui y touche, sont d’une architecture gothique des plus communes, et l’intérieur de cette église, transformée maintenant en temple
calviniste , ne se recommande que par lextrême simplicité des ornemens , telle que l'exige la sévé-
rité du culte auquel elle est consacrée. Quelques
édifices, d’une architecture moderne , n’y offrent guère, sous le rapport de Part, un plus grand intérêt; mais qu'est-ce que ce frivole mérite, en comparaison des nobles et touchantes idées de patriotisme qui s’attachent à ces monumens ? C’est à deux de ses citoyens que Neuchätel doit la construction du palais où s’assemblent ses magistrats, et de nombreux asiles ouverts à la vieillesse , à lindigence et aux infirmités humaines. Toute
l'Europe a retenti du nom de ce David Purry,
qui, après avoir fait élever à ses frais Phôtel-deville , fondé des écoles publiques et des établissemens de charité, ouvert et pratiqué des routes nouvelles, légua encore à son pays une immense fortune , fruit de son commerce dans les deux Indes, et enrichit ainsi , au-delà de sa vie , PEtat
qu'il avoit constamment honoré et embelli. Les reyenus de la ville de Nezchätel, qui sont très-
considérables, proviennent en grande partie de ce legs de David Purry dont le nom et les bienfaits vivront à jamais dans l’âme des Neuchätelois. La reconnoissance de ce peuple méritoit de trouver des citoyens qui donnassent un nouvel aliment à ce sentiment généreux. M. de Pourtalès Painé a
LE
déjà consacré sept cent cinquante mille francs à la fondation d’un hôpital, dans lequel , par une élévation d'âme qu’on ne sauroit trop applaudir, il a fut bâtir, lui calviniste, une chapelle destinée au culte catholique. Jusqu’à cette époque , les membres de cette communion , lesquels ne sont pas très-nombreux à Neuchätel, célébroient le service divin dans une chapelle du temple protestant qui leur avoit été concédée pour cet usage.
Je ne puis m'empêcher de faire ici une remarque, dont le reste de mon voyage doit m’offrir plus d’une preuve, et qui forme sans doute le principal trait du caractère helvétique. Cet amour de la liberté, qu'ils respirent avec l'air de leurs montagnes, et cette dépendance mutuelle, où les a placés un intérêt si cher, ont naturellement conduit les Suisses à une tolérance religieuse fort étendue. Cette tolérance, qui fait que les membres des diverses communions chrétiennes, non-seule- , mentse supportentsans peine, mais encores’entr'aident avec zèle, ne résulte cependant en aucun lieu du texte d'aucune loi positive, ni deraisonnemens élevés et philosophiques : c’est tout simplement le bon sens du peuple, qui en a trouvé la nécessité ; c'est ce bon sens qui la conserve partout sans restriction , aussi bien que sans effort. Obligés de s’aimer par la nature du sol qu'ils habitent, et qui,
partout inégal et varié ,.refuse aux uns ce qu’il prodigue aux autres, 1Wout senti que la charité religieuse étoit le plus fort lien politique : et le catholique ne voit, dans le calviniste; que le membre de la grande famille helvétique. Cette observation n’est sujette qu'a un bien petit nombre d’exceptions, de sorte que, si l’on ne savoit d’avance que tel canton appartient à telle communion chrétienne , il seroit le plus souvent impossible dapercevoir la différence de religion dans les individus, par la nature de leurs procédés réciproques, ou par toutes les habitudes de leur vie sociale ; et, comme dans les cantons même où lune de ces communions est dominante, 1l y a toujours des personnes qui appartiennent aux autres , il est tout aussi difficile d’assigner, dans les relations communes, la religion de chacun, si ce n’est à heure du service divin, où les uns se rendent an prêche, et les autres à la messe, et quelquefois encore, comme je lai remarqué plus haut, à la mème heure et dans le même temple. Ils sont tellement mélés les nns avec les autres, sans toutefois jamais se confondre entre eux , que souvent la moitié d’un même hameau est protestante, et l'autre catholique ; que là, un ruisseau , ici, une haie , sépare le domaine des deux communions ; et que l’on peut, en traversant quelques lieues,
se retrouver successivement au milieu des prin- Cipales sectes nées du christianisme. Le même mélange a lieu perpétuellement sous d’autres rapports, et toujours par suite du même esprit ; les associations politiques sont enclavées, lune dans l’autre, comme les croyances religieuses, de manière que la moitié d’un village fait partie d’un canton , et l’autre moitié d’un autre canton ; que, dans la même ville, une rivière ou une éminence marque la limite de la langue françoise et de lallemande ; et que les habitans, renfermés dans l’enceinte des mêmes murailles , ne pourroient quelquefois, à la distance de vingt pas, se communiquer leurs idées , s'ils n’avoient adopté un patois commun, qui varie dans presque tous les cantons de la Suisse.
Ce n’est pas seulement chez les hommes d’un “esprit éclairé que lon trouve cette tolérance : elle existe, au même degré, dans toutes les classes de ‘la société et sur presque tous les points de la Suisse; et les derniers des paysans ont, à cet égard, autant de philosophie que les chefs du gouvernement, si toutefois on doit appeler philosophie ce qui n’est, chez ce peuple simple et bon , que le résultat d’une raison naturellement saine. Encore moins pourroit-on croire que cette tolérance , égale chez tous les individus, provienne d’une égale indifférence
| NEUCHATEL. 27 pour toutes les religions : ce seroit une grande erreur. Îl n’y a peut-être pas de peuple qui soit plus sincèrement attaché à la religion de ses pères, et chez lequel les citoyens observent plus fidèle ment toutes les formes extérieures du culte où chacun d'eux est né. Le canton de Neuchâtel, malgré un assez long séjour qu'y ont fait les Francois , et les principes philosophiques qu'ils ont cherché à y répandre, est plein encore de cet antique esprit de religion, qui résulte partout en Suisse de la double influence des lois et des mœurs. À lheure du service divin, la ville me sembloit déserte; tout le monde étoit au temple. Un voiturier qui devoit me mener au lac de Pienne :
n'étant arrivé qu'après l'heure convenue , s’excusoit sur ce moûf, lorsqu'un des gardes de la ville vint lui dire qu'il avoit encouru l'amende pour avoir attelé ses chevaux avant la fin de la prière; et Je vis cet homme, qui perdoit ainsi tout le profit de sajournée, moins affligé encore de cette amende, que de son infraction‘involontaire à la loi. Je n’ajouterai plus qu'un mot sur cet article. On reproche à la religion catholique d’être intolérante ; l’exemple de la Suisse prouve manifestement le contraire, . puisque partout où les communions chrétiennes vivent rapprochées et paisibles, il faut bien que Je mérite de cette tolérance se partage entre tous les cultes.
Le gouvernement de Neuchätel est l’un des plus doux et des plus paternels qui existent en Suisse , ‘où l’on n’en connoît point de rigoureux ; je n’ai entendu sortir, de la bouche des gens du peuple que j'ai interrogés, que l'éloge de leurs magistrats ; je n’ai trouvé dans leur cœur que la satisfaction de leur état : cette double épreuve m'a sufñ pour juger à la fois le gouvernement et le peuple; et je puis dire, sans crainte de me tromper, qu'ils sont aussi dignes, que contens l’un de l'autre. Rousseau , qui ne voyoit pas en général les Neuchâtelois d'un œil trop favorable, les trouvoit bien remuans pour des gens sages. W en seroit plus satisfait aujourd’hui ; et, comme la liberté est en effet autre chose que la turbulence, 1l seroit obligé de chercher ailleurs que dans la principauté de Neuchâtel, le peuple capable de confondre ces deux choses-là. Néanmoins , l’arrangement que j’oserai pour le moins qualifier de bizarre , qui fait à la fois de la principauté de Neuchätel une province prussienne et un canton suisse, m'a paru contraire à tous les vœux de ce peuple. Obligés , en qualité de sujets du roi de Prusse, d’envoyer à Berlin la dîme de leurs revenus, et de contribuer aussi, en qualité de membres du corps helvétique, aux besoins de la défense commune et de la caisse fédérale , les Neuchâtelois semblent porter avec peine ce double fardeau ;1ls voudroient être ou tout-
. NEUCHATEL. 29 à-fait Prussiens, ou tout-à-fait Suisses ; mais il n’est pas difficile de s’apercevoir que ce dernier vœu est le plus général, comme il est certainement le plus juste.
La constitution ancienne de Neuchätel , sous des formes extrêmement compliquées, et par conséquent favorables au despotisme, renfermoit néanmoins plus de liberté réelle que beancoup de républiques , même absolument démocratiques , n’en ont jamais possédée. C’est léloge que faisoit de ce gouvernement un voyageur anglois du dernier siècle ; et il ajoutoit , comme complément à cet éloge, que la liberté individuelle étoit aussi efficacement protégée dans la principauté de Neuchâtel que dans la Grande-Bretagne. Ce qu'il y avoit encore de remarquable dans cette constitu- Uon, c’est que la plupart des franchises les plus importantes qu’elle assurât au peuple, n’étoient consignées dans aucun code , ni exprimées par aucun acte. La tradition seule en faisoit foi ; et, ce qui est bien honorable pour tous les deux , le peuple ni le prince ne tentérent jamais d’abuser des droits confiés à la mémoire de l’un et à l'épée de l'autre.
La déclaration du mois de juin 1814, par laquelle Frédéric-Guillaume a repris possession de la principauté de Neuchätel,a consacré, par un article spé- Cia], Les lois, franchises et libertés, bonnes et an-
ciennes coutumes, écrites ou non écrites, dont cet état jouissoit précédemment. Au nombre de ces franchises, l’une des plus précieuses est sans doute celle de ne conférer les emplois publics qu'aux citoyens natifs de la principauté, fussent-ils même naturalisés : l'emploi de gouverneur est seul excepté. De ce nombre est encore celle qui déclare 1rrévocables dans leurs fonctions , de quelque nature qu’elles puissent être , les citoyens quien ont été pourvus par le suffrage du peuple ou par la volonté du prince, à moins que, par cause d'incapacité où de malyersation, il n’aient été reconnus et déclarés indignes, par une sentence juridique de leurs pairs. Mais le droit im portant qu’avoient les habitans de Neuchâtel, par leurs anciennes coutumes, de rester étrangers ou de prendre part , selon leur volonté propre ,aux guerres soutenues par la Prusse, sous la seule réserve de ne point porter leurs armes dans la Prusse même, ce droit; qui constituoit principalement leur liberté politique , ne leur a point été conservé par la constitution nouvelle ; et je doute que les avantages qui résultent d’une incorporation plus intime avec la ligue helvétique puissent être regardés comme: une compensation suflisante.
Le changement le plus cou Ed tile qui ait été apporté à la constitution de Neuchâtel, c’est
NEUCHATEL. | 51 dans la composition des audiences générales, ou dans la représentation nationale de cet Etat , telle qu’elle a été fixée par une autre déclaration de Frédéric-Guillaume , du mois de décembre de la même année 1814. Je vais en énoncer brièvement ‘les principaux articles.
Les audiences générales sont composées des dix plus anciens conseillers d'Etat ; de quatorze notables non conseillers d'Etat, dont quatre ministres du Saint-Evangile : tous ces membres sont nommés par le roi, prince de Neuchätel ; de vingtquatre chefs de juridictions, au plus ; et enfin de trente membres nommés par les divers districts de la principauté : ces dernières élections forment, à ‘proprement parler, la partie démocratique de la représentation nationale.
Le peuple wa cependant point une part directe à la nomination de ses députés. Il y a trois degrés élection , le dernier desquels est seul réservé à l'assemblée populaire : c’est celui où sont nommés les électeurs. Ainsi, quand tous les membres d’un district convoqués en assemblée générale ont désigné un nombre déterminé de citoyens propres à siéger aux audiences, ceux-ci, réunis dans le cheflieu du district , sous la présidence du châtelan ou du maire, procèdent, par une seconde opération, à réduire leur nombre à un nombre
double de celui des députés à élire. Le résultat de ce second scrutin est transmis à la cour de jusüce du district ; et €’est par les membres de cette cour que sont défimtivement élus, paru les candidats désignés, les membres du conseil souverain. Un exemple fera juger de la proportion suivant laquelle on procède aux deux premières opérations. Le district de 7’alengin,Vun des plus considérables, nomme trois députés. Les candidats désignés par l'assemblée du peuple, sont au nombre de dix-neuf, lesquels effectuent entre eux=mêmes leur réduction à séx. Il n°y a d'exception à cet ordre de clioses que pour le district de Neuchätel ; dans lequel le petit et le grand conseil, comme représentant le corps de la bourgeoisie , procèdent seuls à élection des quatre députés dé la ville. Les autres districts de la prmcipauté sont au nombre de treize, et distribués dans Fordre suivant : Yalengin , Landeron; Saint-Blai >, Boudry, Motiers , Locle, Chaux-de-Fonds, Auvernier, Rochefort, Sagne, Bevaix, Verrières, et Saint- Aubin.
Les fonctions aux audiences générales sont à vie pour les notables nommés par le roi, et pour les députés des districts, sauf le cas où ils auroient encouru la déchéance pour les motifs que j'ai mdiqués plus haut. Les fonctions des conseillers où officiers d'Etat ne durent qu'autant que ces per-
NEUCHATEL. 55 sonnes sont revêtues de leurs emplois. Chacun des membres, dans les divers ordres qui composentle conseil , est remplacé, en cas d'absence ou de ma- ladie , Fe des personnes que la loi à désignées d'avance à cet effet, Les députés des distéi cts ont pour suppléans ceux de leurs concitoyens qui ont obtenu le plus de snffrages après eux.
Les audiences générales s’'assemblent au moins unefois tous les deux.ans. Mais la tenue , la convocation , la durée de ces assemblées dépendent du gouverneur prussien de la principauté, qui en est d’ailleurs le président. Les lois, les objets d'administration géaérale, les impositions ne peuvent être discutées qu’au sein de ce conseil; maïs aucun des actes qui en émanent n’est es GE que après avoir recu la sanction du roi de Prusse, au nom duquelil est publié.
Du reste Pétat, et A nan la ‘ville de Neuchätel, jouit de la plus grande liberté dans les formés de son administration intérieure. Les citoyens seuls sont admis aux charges ; et linterposition du souverain se fait à peine. sentir dans Ja présence de son lieutenant, quoique la considération ne soit plus, comme au temps de M. Coxe, la seule prérogalive attachée à sa charge. Les revenus que le roi de Prusse tire de Neuchätel ne s'élèvent guère, m’a-t-on dit, au-dessus de cent …
mille écus, et consistent, comme par le passé, en la dîme du blé et du vin, laquelle se paie en argent et toujours d’après une évaluation trèsmodérée. | J'ai fait aujourd’hui une promenade charmante sur le lac de Bienne. La route qui y conduit, s’élève et s’abaisse en suivant les mouvemens 43 la croupe du Jura; et il est impossible de calculer le nombre de points de vue charmans que découvre ce voyage, pendant tout le cours duquel on à sous ses pieds le lac de Neuchâtel, devant ses yeux la chaîne entière des Hautes-Alpes , dont les cimes , couronnées de glaces, dominent par un temps clair et serein les montagnes du canton de Fribourg ; enfin à sa gauche, les belles éminences du Jura, au-dessus desquelles s'élève le Chasseral, et qui vont se prolongeant à à la vue simple
pendant lespace de huit lieues jusqu'à SoZeure.
D’autres aspects , également riches et variés ; attirent Vlattention en descendant vers le lac de Bienne.En face, une éminence, que sa situation agréable a fait nommer Jolimont, couvre une partie de l’espace qui sépare e les deux lacs; et dans Ja vallée coule la Thyèle , qui porle au lac de Bienne le superflu des eaux de celui de Neuchétel. La jolie ville de Cerler se présente en cet endroit, et vis-à-vis de la Neuvesille où l’on s’em-
NEUCHATEL. 35 barque sur le lac. De là à l’ZZe de Saint - Pierre on fait une traversée d'environ une heure, durant laquelle on voit successivement se déployer plusieurs beaux villages qui semblent se multiplier en se réfébhissant dans les eaux du lac.
L”Jle de Saint-Pierre étoit le pr incipal objet de mon voÿage. Cette île, doublement célébre et par ‘sa situation, l’une des plus romantiques de la Suisse, et par le séjour qu'y fit J. J. Rousseau en 1765, a reçu peut-être plus de visites qu'aucun endroit de l'Europe; et quel but de pélerinage plus agréable en effet, que celui qu’embellissent les plus balise images de la nature etdu génie ? L’état de Berne, à qui cette île appartient , y entretient, comme du temps de Rousseau, un recéveur qui dirige la culture et percoit les revenus de l’île. Ce receveur traite fort bien les étrangers que lui’attire la célébrité de ce “heu , et la chère que Ponr y fait est délicate excepté pourtant les fruits de l’île, qui m’ont paru fort médiocrés. La chambre du PTE est, dit-on, restée dans le même état que lors du séjour qu’il y fit. On auroit donc dû empêcher une foule d’insipides voyageurs d'en charbonnéer les murailles de caractères de toute espèce, et de déshonorer par tous ces noms obscurs un lieu que remplit et que décore le souvenir d’un grand homme. On voit sur la table un gros livre qui se renouvelle presque
chaque année, et qui se remplit incessamment des signatures des dévots : on pourroit trouvér des Re piquantes en feuilletant ce registre, monument de la plus sotte vanité et du plus puéril enthonsiasme. Toutes les inscriptions ne semblent cependant pas inspirées par ces: sentimens; et je ne sais ce qui est le plus propre à blesser un ami de Rousseau, des : impertinens éloges, ou des ridicules © critiques dont sa mémoire y est flétrie : c’est presque ici comme chez nous: He ÉD X 6 Je ne puis quitter Neuchätel sans te qi de Vexcellent caractère de ses habitans. 1] sera tel partout où les institutions politiques ne: contrarieront pas les sentimens de bienveillance que Ja nature-a mis, dans le cœur de tous les hommes. ci tousies habitans sont bien véritablement hay ens etfrères. Je D al point rencontré: de pauvres à Neuchâtel, où une admimistration doute. daissé lau cultivateur tout le produit, de..ses labeurs -Ot da terre fourmt abondamment à à tous les UE naturels ; où la charité publique » ui n’est nifastuènse, mi intéressée comme chez nous, ne vient :pas : moins généreusement au secoursde l'honorable indigence. Aussi les gens du peuple portent-ils Sur Lio Rent empreinte du bonheur ét les:condeurs de la santé et de la ; joie. Ils ne s’abordent jamais; connus où non: connus, sans un.salut-amical, saris un
NEUCHATEL. A 4 sérrement de mains affectueux , qui marque mieux qu'on ne peut Pexpri imer, la He réciproque dont ils sont animés ; et moi-même que, pour peu qu'ils eussent suivi la méthode de nos agréables de Paris, il n’eût tenu qu’ à eux de trouver ridicule, puisque j'étois étranger , il ne n'est jamais arrivé de passer devant eux; Sans que, petits et grands , ils né m’aient prévenu d” un salut. Qu'il y à loin Fe cette innocente et honnête famiharité au stupide orgueil de nos citadins, qui s1- FASO valoir mieux que tous les hommes, parce qu ls n’en connoissent pas d’autres, et qui : affectent de croire les étrangers si Rod. sans doute parce qu'ils les font à leur image! Au reste je dois ajouter que dans tous les endroits de la Suisse, où j'ai pénétré jusqu'ici, j'ai recu le même accueil de la part des gens du peuple; et c’est par le caractère de cette classe d’hommes que j’aime à juger de celui de la nation entière.
Il y a généralement beaucoup d'esprit chez les Neuchätelois ; mais, comme au temps de Rousseau, cet esprit, s'il est souvent cultivé par étude, y est plus souvent encore gâté par la prétention. Le citoyen de Genève y trouveroit son nom dans toutes les bouches, et ses écrits dans toutes les mains. C’est même une chose remarquable que les ouvrages de ce philosophe ne soient guère moins
familiers ici aux gens du peuple et de la campagne, qu'aux hommes les plus éclairés. Le voiturier qui me conduisit de Pontarlier à Neuchâtel, m’en citoit de longs passages avec une assurance et une fidélité surprenantes ; et je puis dire que Rousseau est peut-être plus et mieux lu à Neuchätel qu’en France. Avec cela, 1ls goûtent peu les écrits de Voltaire : leur caractère grave et leur esprit méditatif apprécient mal le sel et la grâce répandus dans ces écrits; et toute la pointe des bons mots qui y sont semés, s’émousse contre le grand sens d’un peuple fortement attaché à ses anciennes cr oyances. À ussi ce qu'on appelle les idées libérales a-t1 trouvé moins de faveur à Neuchâtel qu’en aucun autre canton de la Suisse. On s’y contente de la vieille liberté helvétique, sans se soucier de la découverte qui a été faite en France, vers la fin du dix-huitième siècle, d’une liberté toute nouvelle,