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LETTRE IV

À LA MÊME

Fribourg, ce 8 août.

Le lac et la ville de Morat. — Ossuaire des Bourguignons détruit. — Description de Fribourg. — Constitution actuelle de cette république. — Affaire des Jésuites. — Amé-

liorations récentes.

me

Lrs voyageurs ressemblent souvent aux com- - mentateurs qui admirent tout dans leur auteur. jusqu'aux sottises qu'ils lui prêtent. Ceux-ci, pour se dédommager de la peine qu’ils ont prise d’aller voir des lieux fort peu attrayans, en font au re-, tour de séduisantes peintures, et par là 1ls tächent, ou de se dissimuler à eux-mêmes qu'ils ont été dupes, ou d'augmenter le nombre de ceux qui seroient tentés de le devenir. Tu verras que je ne.

suis pas de ces gens-là ; et la franchise dont j’useraï à l'égard de Fribourg, te garañtira ma sincérité pour tout le reste de mon voyage.

Après avoir traversé le lac de Neuchâtel et remonté la Proie , courant large et profond , par lequel le lac de Morat $e décharge dans celui de Neuchätel, jai jou, en entrant dans le premier de ces lacs, d’une des plus belles vues du monde. Ce johi bassin se développoit sur une étendue de deux lieues entre deux riches coteaux , dont celui vers lequel je voguois , offroit la ville de Horat, bâtie en amphithéâtre, et à quelque distance, celle d’Avenches, un peu cachée par les arbres qui Vabritent. J’abordai au pied de la ville de Horat qui ne consiste guère qu’en une seule rue, large et bâtie d’une mamiére gothique, mais animée par le tableau d’une industrie assez rare en ce pays. Une des tours de cette ville montre encore les traces des boulets qu’elle recut lors de la fameuse bataille dont la plaine voisine fut le théâtre, et à laquelle elle à donïié son nom. J'ai été voir l'emplacement où les ossemetis des Bourguignons avoient été recueillis, à Pendroit même où Charles Le Témnéraire, digne alors d’un âutre Surnom, et déserteur de ses braves et infortunés compagnons, avoit abandonné au glaive des Suisses les débris de son armée vaineue, Ces oSsemens qui formoient encore, dit-on, au

FRIBOURG: 41 bout de plusieurs: siècles , un énorme monceau, quoique les gens du pays et les voyageurs en enlevassent continüellement quelques débris, se trouvoient dans une chapelle qui en étoit remplie toute entière. Les Francois, à leur entrée en Suisse, dans les guerres de la révolution, ont détruit ce monument et brülé la chapelle, dont il ne reste plus que quelques pierres. Les os ont été jetés dans le lac, et quélqués-uns sont encore épars sur le sol qu'ombragent les rameaux naiïssans d’un jeune peuplier, ou roulent confondus avec les cailloux du lac qui baigne le tertre où ils ont si long-temps reposé. À l'aspect de ces ruines qui rappellent tant de grands souvenirs, et qui sont mamtenant si négligées, même des Suisses, auxquels elles retracent un des plus beaux faits d’armes de leur histoire, je n’ai pu m'empêcher de me livrer à de pénibles réflexions. Quel motif, me suis-je demandé, a pu porter les Francois, qui croyoient combattre alors pour la cause de la libérté, à détruire un des trophées de l'indépendance helvétique ? Quel witérêt avoient donc ces républicains de si fraîche date à venger la mémoïre des Bourguignons, complices et victimes des projets ambitieux de leur duc? Et quel tort faisoient à la réputation des armes francoises les trophées d’une défaite sur laquelle près de quatre siècles avoient

passé ? Rien de tout cela n’est entré sans doute dans la pensée de ces destructeurs impitoyables, qui croyent toujours assez bien faire quand ils font beaucoup de mal, et qui, dans leur brutale ignorance, ont renversé ici un monument de liberté, comme ailleurs 1ls détruisoient ce qu’ils appeloient les asiles de la tyrannie. Mais ne pourroiton pas demander sl aimoit sincèrement la liberté pour lui, le peuple qui na pu, chez les autres, en souflrir le nom, ni en respecter les monumens ?

La route de Morat à Fribourg offre quelques points de vue agréables ; mais c’est l’aspect même de Fribourg qui est extraordinaire, et dont il me seroit difficile de te donner une idée satisfaisante. Figure-toi un profond précipice, au fond duquel coule un torrent; c’est sur les bords de ce torrent, qu'on nomme la Sarine , et sur le rocher de grés qui l’encaisse de toutes parts, qu'est bâtie Fribourg. Dans un endroit dont la pente est si rapide, qu’au lieu d’une rue, c’est un escalier trèsroide et garni de rampes des deux côtés, qui conduit en haut; dans cet endroit, dis-je, les maisons n'ont d'autre toit que la terrasse qui soutient la rue voisine. Du haut d’une éminence qui est comme suspendue au-dessus de Pabime dont j'ai parlé, et qui domine toute laville, on voit,avec un serrement de cœur, des maisons d’une extrême hauteur hâ-

ties sur le bord même du rocher, tellement qu’elles n’en semblent être que la continuation ; et ces maisons, suivant l’usage général en Suisse, sont la plupart ornées à l'extérieur de galeries de bois ouvertes sur le précipice, et d’où la tête doit tourner aux plus fermes, quand leur vue plonge dans la profondeur de cet abîme. Du reste, Fribourg est une ville triste et bâtie d’une manière lourde et gothique. Les énormes saillies des toits ajoutent encore je ne sais quel air sombre et lugubre à une ville déjà si peu attrayante par elle-même. Le défaut de population et par conséquent d’activité et de mouvement, est encore une des causes de limpression pénible que le voyageur y éprouve, Ce vide qu’on ressent en quelque sorte par tous les sens à la fois, au profond silence qui règne partout, à l’herbe qui croît dans les rues et sur les places publiques, pénètre et attriste l’âme. Enfin, lorsqu'on a pu contempler les dehors et la position de Fribourg, ce qu’on a de mieux à faire, c’est d'en sortir.

On vante cependant aux étrangers plusieurs édifices publics, c’est-à-dire des églises : car peu de villes, même en Suisse, en possèdent autant que Fribourg. Mais, malgré la profusion des marbres et des ornemens qui les décorent, ces églises ne m'ont offert rien de remarquable, ni par Parchi-

tecture, ni par les tableaux, si ce n’est peut-être celle du collése des Jésuites, dont les peintures sont assez bonnes. On vante encore, à une lieue de la ville, un ermitage composé de plusieurs pièces d’une hauteur et d’une étendue considérables, lequel est tout entier taillé dans le roc vif, et est l’ouvrage d’un ermite assisté de son valet, qui y The trente années d’une vie dont il semble qu'on peut faire un meilleur usège, même quand on s’est fait ermite. Cette grotte, que tous les voyageurs ont vue et décrite, et dont il est par conséquent mutile de entretenir plus long-temps, n’est un chef-d'œuvre que de patience. Mais j'en connôis un plus étonnant encore, et dont on ne se doute guère à Fribourg ; c’est de pouvoir y rester.

Au défaut de ces monumens, qui ne sont que des pierres entassées sans goût, Jai vu avec intérêt le tilleul qui fut planté le 22 juin 1476, jour de la bataille de Morat. Cet arbre, vénérable par son antiquité et par les souvenirs qui s’y rattachent, couvre de ses vieux rameaux une partie de la place du marché. Des bancs sont disposés à l’entour, sur lesquels, à toutes les heures du jour, viennent se reposer les paisibles habitans de Fribourg. Puissentils toujours respirer, sous cet ombrage qui naquit avec leur liberté, les sentimens d’une honorable

FRIBOURG. 45 indépendance ; et puisse la décadence, malheureusement trop sensible de cet arbre historique, ne pas annoncer que les neveux de ceux qui l'ont planté, dégénérent de la MÉRenr et de l'énergie de leurs pères! ;

Le canton de FRE est Lou catholique, on il seroit , par son andre lun des plus i A RpEUS de la Suisse, s'il étoit mieux cultivé; mais j'ai rc marqué, Sur une grande partie de la roule que J'ai parcourue, à des terres dont on PORTE oil tirer plus de parti, et jai déjà pu me convaincre, par la traversée des cantons de Neuchätel et de Fribours, que le reproche qu’on fait ici aux catholiques d’être moins industrieux que les protestan s,yn’est pas toutà fait dénué de fondement : je reviendrai sur cet article en par ant du gouvernement cu Pays Les Fribourgeois sont extrêmement dévots ; à quelque heure de la journée que je sois entré din les éghses, et jai déjà, observé qu'il yen avoit LR à PROS je les ai toujours trouvées remplies de peuple, hommes et femmes de toute condition et de tout âge ; et les hommes port toient, Ainsi que les femmes, de longs chapelets, en récitant. leurs prières. Les places, les rues, lesfontaines publiques qui, par un luxe populaire Fe digne de ces sages républicains, sont trés - multipliées dans toute la Suisse 3 offrent presque à chaque pas les objets Sa

crés de notre culte exposés à la vénération du p peuple. Il est peu, même de maisons bourgeoises. , qui ne montrent quelque 1 image de saint, devant laquelle on a soin d'entretenir des fleurs toujours nouvelles. À chacune des portes de la ville, on trouve de grands crucifix de bois sculptés de grandeur et avec toutes les couleurs naturelles; et le plus souvent ces figures de Christ sont accOMpAgnées de celles des autres PES TARES de passion. T’avouerai-je que ma premiére impression, à la vue de ces imitations grossières des objets les plus respectables, fut un mouvement de surprise peu agréable et médiocrement religieux ? (

Fribourg et son canton renferment plusieurs ordres monastiques, sans parler « des J ésuites auxquels vient d’être rendue la direction du gym nase. On Y compte un couvent d'Ausustins ; un autre de Cordeliers, dont le principal “Lt. qui se nomme le P. Girard, est char gé par la ville de l'instruction primaire; et des Ursulines, qui sont de même chargées de linstitntion des filles. De plus, le canton D osau une abbaye de Bernardins fort riches, et, dit-on, uniquement occupés à la prière ; ;ét une Chartreuse, à laquelle appartiennent aussi des biens considérables J'ai visité l’école du P. Girard ; elle est composée de trois. cent. dixsept parçons, instruits suivant le mode de l’ensei-

FRIBOURG. : y gnement mutuel, et placés dans un vaste hôtel, que la ville fait construire à ses frais, et qui séra bientôt le plus bel édifice de Bhbons Le P. Girard'est un cordelier comme on n’en voit guère ; il met autant de zèle à propager sa méthode, que les Jésuites, ses confrères , à la décrier ; ‘et sans en- “trer ici dans le fond dé la querelle , il se pourroit bien qu'il y eût 1c1 plus de rivalité monacale que de véritable zèle. Quoi qu'il en soit , le P. Girard passe avec raison; je crois; pôur un partisan de toutes les idées nouvelles; il est lidole d’un parti qui se remue 1014 comme partout ailleurs. Pour moi, j'avoue qu'ilna paru plaisant devoir un cordélier libérakzret ‘c’est un nouveau frère, d'une. étrange espèce; que je me:suis promis de recommander à nos libéraux de Paris, | Le gouvernement-de: Fribourg est'aristocratique ; mais ilea subi depuis la dernière révolution des changemens importans que je vais indiquer brièvement, et qui sont nécessaires à connoître, pour apprécier avec exactitude lesprit public de ce: canton. Hi | Jodh

L'autorité souverame. ide Bons une assekalblée de cent quarante-quatre membres , qu'on nomme le Grand Conseil. L’adnussion dans ce corps n’étoit accordée autrefois qu'aux fanalles patriciennes; Ja constitution nouvelle, rédigée en 1814, a dis-

posé, en faveur des habitans de la campagne , de quarante places dans le Grand Conseil : ainsi Pélément démocratique , Jusqu'à cé jour exclus du gouvernement de Fribourg, y entre maintenant pour plus d’un quart. Les membres de ce conseil sont nommés à vie. À mesure qu'il s’y fait une vacance, le conseil lui-mêmé nommé le nouveau membre, sur une présentation de trois candidats, lesquels sont désignés par les suffrages des habitans de la préfecture dont le membre. décédé étoit le représentant au consen.. Mais Je choix de ces candidats est soumis à une: condition d’éligibilté indispensable. : il. faut qu'ils possèdent au moins vingt nulle franes,de biens. Le syndic présente à l’assemblée. du peuple cçuxqui peuvent remplir cette condition ; dhaque cilo yen donne son suffrage, et de cette manière se:trouvent élus les trois candidats , entre ee choisit -le Grand | Conseil.

LeGrand érises Édtts et régleto tous a si ets dadmumstration générale; mais exécution de ses décrets et tout lexercice du gouvernement sont confiés au Petit Conseil, lequel:se subdivise en deux sections composées chacune de treize membres. La première section qu’on nomme le conseil d'état , est à prôgement parler lé corps dans lequel réside la force publique; la seconde section,

FRIBOURG. | 49 constituée en cour d'appel, n’est, dans l’exercice de ses fonctions habituelles, qu’un tribunal chargé seulement de prononcer en dernier ressort sur des intérêts pécumiaires et sur l'application des lois pénales. Ces deux sections siégent et délibèrent séparément , excepté lorsqu'il s’agit de proposition de loi et de la peine capitale à infliger à un citoyen. Elles se réunissent alors, et l'affaire, dans Pun ou l’autre cas, est discutée au sein du Grand Conseil. On ne sauroit trop applaudir à l'esprit qui a étabh ces formes tutélaires. Est-il en effet de déhbération plus importante et dans laquelle on doive déployer plus de solennité, que celle où Pétat est appelé à prononcer sur la vie d’un citoyen? Il y a des exemples, et lon m’en a rapporté un tout récent, de la remise de la peine de mort, accordée par le Grand Conseil à un criminel condamné dans le Petit. Je ne dois pas négliger d’observer que le Petit Conseil, quoique investi du pouvoir exécutif le plus étendu , n’exerce ce pouvoir que pour les affaires et les intérêts audessous de quatre mille francs : toute discussion où 1l s’agit d’une somme plus forte, doit être nécessairement portée au Grand Conseil.

A la tête de ces conseils et de la république, sont deux ayoyers nommés également à vie. Le pouvoir suprême est partagé entre eux, et change

5o LETTRES SUR LA SUISSE.

de mains tous les six mois. L’avoyer régnant préside alors le conseil d'Etat et devient le chef du gouvernement ; l’autre avoyer préside la cour d’appel. Du reste la considération publique est le seul attribut de leur charge, et ils ne se distinguent de leurs concitoyens qu’à raison de leur fortune particulière. L’un des deux avoyers actuels, de Vero, ne passe pas pour être riche; son collègue au contraire jouit d’une des fortunes les plus considérables du canton.

Les revenus de l'Etat sont trés-médiocres. Les impositions directes sont inconnues dans ce pays : chaque paysan recueille en totalité les fruits de la terre qu'il a semée, de la vigne qu'il a plantée. Le gouvernement n’a donc, pour toute ressource, que quelques impôts indirects, bien foibles encore, en comparaison de ce qu'ils sont partout ailleurs. Ces impôts, si toutefois on peut se servir de ce mot, consistent en droits sur les denrées étrangères au canton : car la circulation et le débit des productions du pays ne sont gênés par aucune entrave; en permis de chasse, en droits de timbre ét de mutation; encore ce dernier, infiniment léger, a-t-1l été racheté presque partout. Avec des ressources si médiocres, le gouvernement pourroit à peine faire face aux dépenses les plus indispensables, même à celles que nécessite la perception

FRIBOURG. ÿ1 de ces divers impôts, s’il ne possédoit des domames dont 1l touche et administre le revenu. Il y a, pour cet objet, une commission dite des finan: ces, établie au sem du conseil d'Etat, laquelle est chargée de veiller à administration de ces biens nationaux , nomme les percepteurs des deniers publics, et acquitte toutes les dépenses de l'Etat, sous la condition de rendre au Grand Conseil le compte le plus exact de l'emploi et de Pétat de ces revenus.

Indépendamment deces ressources, la ville a des propriétés communes qu’elle administre et dont elle dispose à son gré. Le conseil mumicipal en règle seul l'emploi, après avoir préalablement obtenu lagrément du conseil d'Etat et lapprobation de la bourgeoisie, à laquelle aussi tous les comptes doivent être soumis. J’observe ici qu'il n’y a pas, dans toute la Suisse, de ville, de bourg, de chétif hameau, qui n’ait ses biens communaux, dont le produit n’est appliqué qu’au bien-être des membres de la communauté. De là, sans nul doute, dérive cet esprit d'union et en même temps d’indépendance qui fait la prospérité des républiques helvétiques. La commune de la ville de Fribourg est particuhérement très - riche; celle de Neuchâtel Vest immensément; et, HER le bon esprit qui anime ces petits États, c’est toujours à

ba LETTRES SUR LA SUISSE.

des objets d’utihté publique que sont employés ces revenus. La construction de l'hôtel de léducation primaire, à Fribourse, et tous les frais de cet établissement, ont été faits par la commune, sans aucune autre participation du Grandet du Petit Conseil, que l'agrément qu’elle en a recu. En France aussi, avant la révolution, il y avoit généralement des communes instituées dans le même esprit; et c’est certainement le coup le plus sensible qui ait été porté chez nous à la hberté publique, que l’appauvrissement ou là ruime de ces petites aggrégations politiques.

La ville de Fribourg n’a, pour sa garde, qu’une troupe urbaine d'environ cent hommes, pris parmi ses habitans et soldés par l'Etat. Les postes de cette garde sont fixés aux portes de la ville; et un corps à peu près égal de gendarmes est dci posé sur les frontières à la république. Voilà tonte la force nulitaire d’un Etat qui produit peutêtre plus de soldats que plusieurs cantons suisses réums. Les montagnes de Gruyères, si renommées pour les excellens fromages qu’on y fabrique, ne le sont pas moins pour la belle et vigoureuse race d'hommes qui les habitent : près du tiers des soldats suisses capitulés en France est MOIS EOT et tré de ces montagnes.

Une république où les pouvoirs sont si bien

ÉUDUURU. 53 baiances, les anciennes familles si peu privilégiées, et la masse du peuple exempte de toute espèce d'impôts et de corvées, devroit être heureuse et paisible. On remarque cependant ici cette inquiétude vague, ce mécontentement caché, qui sont le triste et effrayant caractère de l’époque où nous vivons. Mais comme nulle part cette inquiétude n’est moins fondée et ce mécontentement moins raisonnable , nulle part aussi l’esprit de la faction qui les produit , ne fait mieux éclater ses vues intéressées et ses espérances coupables. Ce ne peut être en effet que lanarchie qu’elle rêve et que le désordre qu’elle appelle, puisque, si elle savoit se contenter dun gouvernement sagement populaire , elle en trouveroit là tous les élémens.

C’est surtout lors de l'affaire des Jésuites, que des signes menacans de discorde ont éclaté entre les divers ordres de citoyens. Les motifs les plus raisonnables et les plus graves déterminèrent la majorité du Petit Conseil à confier la direction de l’enseignement classique à un corps solidement et réguhèrement constitué, au lieu des ecclésiastiques indépendans qui en avoient été chargés jusqu’à cette époque. Voilà pourquoi on fit venir du 7’alais quelques Jésuites, hommes imstruits et modestes, auxquels s’associérent sur-le-champ la plupart des autres professeurs, qui étoient eux-mêmes,

comme je viens de le dire, des ecclésiastiques ; et 1l est certain que linstruction littéraire offre maintenant bien plus de garanties de stabilité et de progrès entre les mains de ces pères, que dans celles de quelques professeurs isolés, vagabonds, qui n'étoient unis entre eux par aucun lien de doctrine commune, ni assujétis à aucune règle fixe et déterminée. Cependant lesprit de parti parvint, en réchauflant de vieilles et odieuses imputations, à s'emparer de cette affaire. Six des treize conseillers apinérent contre le rétablissement des Jésuites ; et ce qu'il y eut de plus affligeant dans cette scission du gouvernement, ce fut de voir un des deux avoyers se mettre à la tête de l’opposition. La bourgeoisie , toujours jalouse des familles patriciennes, quoiqu’elle ait si peu de raisons de Vêtre , et soulevée aisément par ce motif, donna des sérénades aux membres de la minorité ; et l’avoyer dont le suffrage avoit autorisé ce scandale, dut sans doute regretter cette infraction aux lois qu'il a lui-même contribué à établir , et dont il doit le premier donner l’exemple de respecter les organes. La faction libérale ne remporta pas au reste un triomphe plus étendu ; tout se borna de part et d'autre à des chansons. Les Jésuites vinrent paisiblement prendre possession de leur école ; les anciens disciples continuèrent d’y suivre leurs études

sous leurs anciens professeurs ; et 1l n’y eut de mécontent dans cette affaire que le parti qui avoit espéré de s’en servir pour détruire la constitution. Toutefois les germes à peme étouflés de cette déplorahle querelle vivent encore au fond des cœurs: l'esprit libéral s’agite dans la bourgeoisie de Fribourg; et le gouvernement doit user tout à la fois d’une grande fermeté et d’une grande modération, pour comprimer les efforts dont il est menacé de la part des novateurs, éternels ennemis là, comme ailleurs , des lois et des gouvernemens légitimes.

Si l’on peut faire quelque reproche au gouvernement de Fribourg, c’est de manquer de vigueur, d'activité et d'industrie. J’ai déjà observé que beaucoup de terres étoient mal cultivées; on m'a assuré, depuis, qu'un aussi grand nombre étoit encore mculte. L'industrie et le commerce ne sont guère plus avancés; Lout languit, tout se traîne dans la capitale ; et le régime républicain est pour tant favorable à Pémulation des esprits et au développement de toutes les ressources d’un peuple. Les routes sont mal entretenues et le pays manque de débouchés, qu'il seroit facile de lui procurer. Enfin, le gouvernement a, par une inconcevable indifférence, toléré et même favorisé l’émigration d’un grand nombre de familles fribourgeoises, qui ont laissé les campagnes en deuil et privé le pays

d’une partie de ses bras les plus utiles. Fribourg seul a contribué, pour près de fa moitié, à la formation de la colonie tirée des divers cantons suisses, et qui va s'établir au Brésil; et cependant le défaut de population n’est peut-être plus sensible dans aucune autre partie du corps helvétique. La cause du malaise et de la langueur dont cette république est frappée, vient, sans doute, de ce que le crédit public n’y repose sur aucun fondement sohide. T/absence d’une caisse d’hypothèques Ôtant aux capitalistes toute sûreté pour les spéculations qu'ils pourroient entreprendre , leurs fonds demeurent oisifs entre leurs mains, ou vont contribuer à la prospérité des autres cantons , au lieu de servir à défricher et à enrichir le leur. La création de cet établissement indispensable à été proposée plusieurs fois dans les conseils, et repoussée par une majorité timide qui ne saït plus apprécier assez bien les nouveaux intérêts de son pays. Cependant, le canton de Fribourg ne deviendra florissant que lorsqu'il adoptera cette utile mstitution.

Toutefois, il seroit injuste de ne pas reconnoître que l'administration a fait, à certains égards, quelques progrès à Fribourg. Î règne aussi un peu plus d'esprit public dans ce canton, qu’il n’y en avoit précédemment. L'opposition même qui s’est mamifestée avec tant de force dans le Petit Conseil,

FRIBOURG. 57 ct parmi la bourgeoisie, peut devenir utile à la république, en contribuant, par les ressources dont ele dispose, à la création d’établissemens dont l’expérience a fait connoître l'importance; elle en a donné récemment un exemple, auquel on ne sauroit trop applaudur, par la fondation d’une école primaire. Qu'elle continue ainsi à procurer à son pays des lunnères et des ressources nouvelles; et les petites animosités privées se tairont sans doute bien vite devant les suffrages de la patrie et les témoignages de la reconnoissance publique.

J’oubliois de te parler d’une innovation qui a signalé l’avénement du dernier avoyer Gottrau: cette innovation est peu importante en elle-même, mais iln’est pas de léger changement dans le régime républicain;et celui-ci a cela de remarquable encore, que, provenant de l’adoucissement des mœurs, il est dû à un magistrat qui passe pour être peu favorable aux idées nouvelles. Tu sais qu’autrefois les malfaiteurs suspendus au gibet, y restoient jusqu’à ce que le corps devint un squelette; et ces funestes objets aflligeoient souvent, pendant plusieurs années, les regards d’un peuple qui semble, par la modération de son caractère, par la douceur et la pureté de ses mœurs, ne point mériter des lecons aussi dures. Le nouvel avoyer a fait décréter par le conseil que désormais la mort d’un criminel seroit.

le terme du supplice infligé au crime, et que la vengeance que la société a droit d’exercer sur ses membres coupables, ne retomberoit plus sur la so ciété elle-même, par la prolongation d’un spectacle aussi barbare. Ainsi, pour effrayer le peuple, il suffira désormais du gibet. Peut - être jugeras-tu que l'amélioration auroit dû être complète; et je avoue que cet appareil permanent du supplice, élevé à la vue du peuple le plus moral et le plus religieux de l’Europe, me choque et n''afflige à un point que je ne saurois exprimer.

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