PEUT RE.V
À LA MÉME
Berne , ce 13 août.
Description de Berne. — Fontaines publiques.
— Le Musée d'histoire naturelle. — L> Académie. — Anecdote sur le grand Haller.
— Portraits des Avoyers. — L’ Arsenal. — Les Promenades publiques. — Voyage à Hindelbanck et à Hofwyl.
Et hinitédes cantons de Fribourg et de Berne se trouve à peu près à moitié chemin de ces deux villes. L’une des extrémités du pont de Neveneck, qui les sépare, appartient au canton de Fribourg, et est gardée par sa milice; l’autre appartient au canton de Berne; et l’ours et les gendarmes de cette république veillent également à lentrée de son territoire. Mais le voyageur le moins familier avec les armoiries bernoises, pourroit, en portant
ses regards sur la campagne, apercevoir du prenuer coup d'œil la démarcation des deux Etats. La belle culture des champs, la grandeur et la propreté des habitations rustiques contrastent tellement, sur les terres du canton de Berne, avec l'aspect du pays qu’on vient de quitter, qn'il seroit impossible de n’en être pas frappé. On n’a pas fait Cinquante pas sur la chaussée même, à partir du pont dé Neveneck, qu’on est affecté de cette différence, par la beauté d’une route qui ne le cède en rien aux plus magnifiques ouvrages de la France; et jamais peut-être on ne put voir réunis, dans un espace aussi étroit et sur un même territoire, des signes plus frappans de la différence des gouvernemens. Ajouterai-je que, dans les temps antérieurs à la fondation de Fribourg et de. Berne , cette contrée portoit le nom d’Uchtland, pays inculte? Et c’est cependant le même pays qui, sous l'administration du sénat de Berne, est devenu l’un des plus riches de l’Europe. Si j’eusse conservé quelques doutes. sur la négligence et la foiblesse du
gouvernement de Fribourg , je les aurois done tout-à-fait perdus en franchissant ses limites ; et par une suite de eette première observation, si j'avois apporté quelques préventions fâcheuses contre l'aristocratie bernoise, j'aurois été forcé d’y renoncer.en mettant le pied sur son domaine.
BERNE. Ru 61 Berne est une ville charmante , moins encore en elle-même, que par sa situation et par la campagne qui Penvironne. La cité ne consiste presque qu’en une seule rue d’une extrême longueur et d’une largeur proportionnée , et à laquelle viennent aboutir quelques rues latérales qui la coupent à angle droit. Des deux côtés règne une file de maisons toutes bâties sur le même plan, élevées sur de larges arcades , et laissant entre elles et la voie publique un espace couvert de portiques : de sorte qu'on peut parcourir la ville entière , sans avoir à souffrir du soleil ou de la pluie. Cet avantage est un peu racheté par la tristesse qui résulte . de l'uniformité d’une pareille construction, et de l'aspect lourd et gothique des masses qui la coniposent. Au-devant de ces portiques, sur un plan inchné, sont placées des espèces de trappes qui se lèvent, et conduisent par des escaliers de quelques marches au rez-de-chaussée soutérrain des maisons. Toute cette architecture est terminée par des toits d’une énorme saillie, qui couvriroient presque lespace entier de la rue, si son extrême largeur ne laissoit encore un passage considérable à la lumière. Au milieu des rues régne un Canal d’eait vive qui n’est interrompu de distance en distance que par des fontaines, qui ne sont pas ici un vain et fastueux ornement, mais qui servent véritable-
ment à tous les besoins d’une population nombreuse, et contribuent à la salubrité publique. Aussi r’aïje vu, et peut-être n’existe-t-1l nulle part, de ville aussi propre que Berne.
Nulle part aussi ce luxe salutaire des fontaines publiques n’est poussé plus loin et n’exige moinsde frais qu’en Suisse. La quantité de sources qui découlent de ses glaciers et de ses montagnes, fournit un moyen naturel de distribuer partout des eaux vives et limpides. Les villes étalent seules un peu de magnificence dans les canaux qui les recoivent ; et des figures grotesques, élevées, avec mille attitudes bizarres, au-dessus des fontaines publiques, y fixent agréablement les yeux du grossier montagnard: mais les fontaines de village dans leur simplicité rustique ne plaisent pas moins au voyageur que leur léger murmure attire , et que leur eau fraîche désaltère. On rencontre presque à chaque pas sur sa route des eaux qui jaillissent par un simple tuyau de bois, et il n’est pas de maison qui ne soit pourvue de sa fontaine. Ces sources sont amenées quelquefois d’une demi-hieue, au moyen de longues tiges de sapin , creusées et attachées | bout à bout ; et comme le point élevé d’où elles partent leur procure une chute rapide, elles jaillissent naturellement à plusieurs pieds au - dessus du sol. Ces aquéducs de bois, qui serpentent sous
les fleurs et se cachent sous le gazon; ces jets d’eau poussés si naturellement ; ces bassins creusés dans le même bois, pour abreuver les hommes et les animaux ; toute cette grossière industrie de village n’a-t-elle pas aussi ses charmes ? et les sens n’en sont-ils pas aussi agréablement flattés, que de ces dômes et de ces bassins de marbre, où la naïade captive laisse comme à regret échapper le tribut
de son onde, et où l’art enchaîne si 1 péniblement la nature ?
Berne possède peu de ces monumens propres à flatter le vain orgueil des citadins, on à exciter la curiosité non moins vaine des voyageurs. La cathédrale, édifice gothique du douzième siècle , n'offre rien de remarquable, si ce n’est Mb simplicité qui la décore. Les portes de la ville, bâties en premier lieu par le fondateur de Berne, Bercthold V, duc de Zéringhen, et reconstruites vers le milieu du siècle dernier, sont tout-à-fait dans le goût moderne, excepté toutefois les inscriptions qu’elles portent, et qui attestent la reconnoïssance des Bernoïs envers le souverain généreux qui décora leur cité naissante : de pareils sentimens ne sont guère, en effet, de notre siècle. Tous les autres édifices de Berne portent le caractére de Putilité publique et d’une simplicité noble et sévère. Les bâtintens où sont réunis le
Musée d'Arts et celm d'Histoire naturelle, PA cadémie et la Bibliothèque, sont construits avec une solidité qui exclut pas Pélégance; et les ornemens intérieurs attestent un sentiment exquis de propreté et de goût, plutôt qu'une vaine et tromen opulence. Mais, à défaut de magnificence, il T ègne partout ici un soin qui satisfait Poeil,un ordre qui le flatte, une disposition heureuse qui lenchante. La bibliothèque n’est pas nombreuse, mais choisie. On n’y trouve point de ces théstusiins qu’on ne hit plus , peu de ces poètes qu’on ne lit guëre, encore moins de ces philosophes qu’on ne devroit pas lire; mais les bonnes éditions des excellens auteurs dans tous les genres, principalement des historiens, et de précieux manuscrits des monumens origmaux de l’histoire helvétique, s’y trouvent rassemblés en assez grand nombre.
. Le Musée d'Histoire naturelle est riche surtout en productions de la Suisse. Presque tous les otseaux ct les quadrupèdes, ainsi que les minéraux des Alpes, y sont réunis. Je crois, néanmoins, que le Musée de Paris possède encore un plus grand nombre de ces merveilles helvétiques. Le jardin de botanique, formé depuis quelques années seulement, par les soins du vénérable M. W yttenbach, soutiendroit encore moins la comparaison avec le Jardin du Roïi”Toutefois je n’ai pu voir
BERNE. Co sans intérêt ces petits rochers factices qui, à différentes hauteurs, sur une échelle de trois à quatre pieds, produisent presque toutes les plantes des plus hautes Alpes. Ce miracle de la patience et de Pindustrie est dû à M. Wyttenbach, le Nestor des naturalistes de la Suisse, le digné ami de Haller et de M. de Bonstetten, et auquel il n’est doux d'offrir ici un témoignage de ma reconnoissance, pour les bontés qu'il n’a prodiguées pendant mon séjour à Berne.
Le buste de Haller, élevé au Den de ces fleurs qu'il a décrites en savant, et célébrées en poëte, a long-temps fixé mes regards. J’aimois, en contemplant les traits de ce grand homme, dont l’imagination fut si belle et la philosophie si religieuse, à recueillir de la bouche de M. Wyttenbach quelques traits aussi de sa vie et de son caractère. Le Petit Conseil de Berne , qui refusa toujours de ladmettre dans son sein, a cru réparer ses torts envers ce grand citoyen , par ce tardif hommage qu'il a rendu à son génie. Mais il eût peut-être manqué quelque chose à la gloire de Haller, si son nom n’eüt pas grossi la liste des exclusions injustes qu'offre l’histoire de toutes les républiques. La maison où 1l composa la plupart de ses ouvrages, et où.1l recut, dans sa dernière maladie, la visite de empereur Joseph IE, appartient main-
tenant à M. Schnell, membre du grand conseil, et bien digne lui-même, par les qualités de son esprit et de son âme, d’occuper cet asile des sciences. Une inscription simple et noble, placée dans l'intérieur de cette maison, rappelle la visite dont Jai parlé plus haut, et qui eût été en effet un événement remarquable, même partout ailleurs que dans une république. La terrasse de cette maison offre une des plus belles vues des Alpes dont on puisse jouir à Berne, où ce spectacle se déploie de toutes parts avec tant de magnificence; et je me rappellerai toujours avec délices la soirée que Jai passée sur cette terrasse, en présence des plus sublimes objets de la nature, dans un lieu rempli de toutes les images de la loire et du génie, et dans la société des hommes les plus propres à en fixer les souvenirs. | Quelques objets d’antiquité ont été récueillis par M. Wyttenbach, à la suite du cabinet d'histoire naturelle: et l’on remarque surtout , dans cette collection, les armures et les costumes des habitans des iles de la mer du Sud, que le capitaine Cook avoit rapportés de ses voyages, et dont un de ses compagnons, Wéber, peintre et dessinateur habile, fit présent à la ville de Berne, sa patrie. Mais ce qui, je l'avoue, dans ces diverses collections, excita le plus mon intérêt, ce fut une
BERNE. 67 suite de portraits des avoyers de la république bernoise, depuis une époque assez reculée jusqu’à nos jours. Les traits de ces dignes magistrats respirent l'énergie républicaine ; et l'air martial qu’on
voit empreint sur la plupart de ces physionomies, annonce en eux des magistrats qui savoient se sérvir du glaive bien mieux que de la plume. Malheureusement ces portraits sont d’une époque trop récente et d’une touche trop uniforme, pour qu’on puisse retrouver, dans cette longue succession des magistrats de Berne, les traits Caractéristiques de chaque époque et de chaque individu. J’aurois mieux aimé, je l'avoue, voir, à la place de ces pro- - ductions d’un art moderne, quelques images g0thiques, et reconnoître, à travers la rudesse du pinceau, l'empreinte de la -mäle simplicité des
vieux àges.
= Berne possède une académie, qui a reçu, au commencement de ce siècle, une organisation plus vaste. Les sciences, et surtout les sciences naturelles, y Sont enseignées avec beaucoup de distinction. L'histoire et le droit public trouvent un digne interprète dans M. Schnell, savant plein d'instruction, d'esprit et de feu. Les études théologiques y sont aussi cultivées avec: succés. Les belles-lettres seules ne paroissent pas jouir d’une grande faveur auprès du gouvernement et du
peuple de Berne. Mais je ne saurois blâmer ces graves républicains de préférer aux fausses lueurs du bel-esprit, les connoissances propres à éclairer les hommes et à les rendre meilleurs. H paroît cependant que la sévérité bernoiïse s’est relâchée sur un point assez important. L'art dramatique, longtemps banni de cette république, y fait maintenant quelques courtes apparitions. Des troupes de comédiens ambulans y vieunent de Genève donner de temps à autre une suite de représentations ; et c’est une chose assez digne de remarque, que létablissement contre lequel Rousseau versa tant de flots de bile et d’éloquence, soit celui-là même qui, en triomphant des préjugés bernois, a renversé la plus forte barrière qui s’opposoit à ses progres. | L’Arsenal de Berne renfermoit autrefois plusieurs monumens des guerres où la république avoit signalé son courage ; mais, d’après ce qu’on m'a dit, cet arsenal n’a guère moins souffert que le trésor de Berne, de la présence des Francois. I a perdu ses trophées, et par conséquent tout lintérêt. qu'il pouvoit offrir à Pétranger. On y conserve néanmoins encore les tapisseries qui formoient la tente. de Charles Ze Téméraire, à la bataille de Horat, et qui tombèrent à cette époque ‘entre les mains des vainqueurs. Je les ai vues déployées ; et
BERNE. | 69 il est surprenant combien, à la distance de pr és de quatre siècles, les élue de ces tapisseries ont conservé de vivacité et d'éclat. Elles représentent des scènes historiques, tirées des annales de la Grèce et de Rome, et expliquées par des inscriptions en vieux vers francois. C’est sans contredit un des monumens les plus curieux de l’industrie du quinzième siècle, et qui, à ce titre seul, mériteroit bien d’être HubbE Ce qui étonnée et charme le plus un étranger a Berne, et ce qui en même temps est pour le Citadin une source de jouissances toujours nouvelles, c’est l'agrément et la magmficence des promenades publiques. La nature avoit sans doute pris le soin d’en décorer le théâtre ; et lÆar qui enferme le terrain sur lequel cettevilleest bâtie;kes charmantes collines qui la dominent , et au-dessus desquelles s’élèvent, par d'innombrables degrés et sur une “échelle immense, ces montagnes dont la neige éternelle brille au loin d’un éclat incomparable ; toute cette scène, si majestueuse et si riante , sembloit avoir laissé bien peu de chose à faire à la main et à l'industrie de l’homme. Et toutefois que dagrémens divers attestent 1c1 l’influence d’un gouvernement éclairé ! et quel séjour offrit mieux dans tous ses détails les caractères de l'utilité générale et de la dignité républicaine ! Les terrasses arrondies du
Stalden , sur les routes qui mènent à So/eure et
à Thun, et du haut desquelles Pœil suit avec tant
de charme le cours rapide de lÆ4ar au milieu de. la plus riche campagne; la terrasse sur laquelle est
bâtie la cathédrale, élevée de cent huit pieds au-
dessus du fleuve qui en cet endroit mênte se pré-
cipite sous la forme d’une longue nappe d’écume; la
promenade du Petit Bastion, des divers points de
laquelle les yeux peuvent errer en liberté sur le
magnifique amphithéâtre des Hautes-Alpes ; mais surtout la promenade de l’Engi, qui, suivant le cours del” Æarengouffré dans une gorge profonde, développe à chaque pas de nouveaux points de vue sur ces cimes innombrables des Alpes qui forment le quart d’un immense horizon, et le terminent par. un mur d’albâtre de la plus éclatante blan- | cheur : tous ces divers lieux, où la munificence du magistrat a perfectionné et embelli Pouvrage de la nature, impriment dans Vâme un sentiment dereconnoissance qui ajoute encore au plaisir de la contemplation.
La PE omenade du Petit Bastion nié ntl le soir un genre d'intérêt particulier. Dans les larges et profonds fossés qui entourent cette éminence, VE: lat a fait élever différensinstrumens propres à exercer les forces et Vagilité des jeunes gens. Là toute la jeunesse bernoïise, partagée en plusieurs troupes,
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se livre pendant les dernières heures du jour aux plus bruyans ébats et aux exercices les plus salutaires. Les spectateurs que ces jeux attirent , se plaisent à encourager l'adresse et à exciter Pémulation de chaque âge; les parens et de graves magistrats eux-mêmes ne dédaignent pas d’y assister, et d'animer de leurs regards la jeunesse, qui croît l’orgueil et l'espérance de la HatEiée Ainsi chez ces sages républicains , tout, jusqu'aux jeux de l’enfance, recoit une direction utile;et l'Etat a pourvu avec une égale sollicitude aux amusemens de la jeunesse et aux plaisirs de tous les âges.
Une seule chose m’a déplu à Berne, parce qu’elle m'a semblé faire une disparate choquante au milieu du tableau de la prospérité publique ct du bien-être général : ce sont ces troupes de mal-
faiteurs attelés, hommes et femmes, à un tombereau, enchaînés d’un collier de fer, et occupés du matin au soir à enlever les immondices dans chaque rue. Cet affliseant spectacle de la dégradation humaine flétrit le cœur, surtout au milieu d’un peuple où l’on ne or voir que des images de liberté ; et en détournant les yeux de ces ul
créatures, on sent involontairement que la propreté est trop chèrement achetée à pareil prix. N’y auroit-il donc aucun moyen de leur faire. subir, ailleurs que dansle sein de la capi itale,la peine due
à leurs délits” ? et n'est-ce pas punir la société éllemême, après l'avoir vengée, q'ie de l’humilier encore à chaque instant du jour par Podieux spectacle des vices qui la dégradent?
Les environs de Berne offrent quelques objets dignes de là curiosité des voyageurs, ét de ce nombre est le célèbre tombeau de madame Langhans, que possède Péglise du village de Æindelbanck, à deux lieues de Berne: La mort d’une femme jeune, belle, enlevée à amour de son époux. et aux hommages de son pays, en donnant lé jour à son Ps nt, étoit en effet un sujet bien propre à échaufler Var et le talent d’un artiste; et l’on ne sauroit nier aussi que Pidée de ce mo- nument ne soit éminemment pathétique. La tombe qui renferme les deux victimes, éclate en plusieurs morceaux et s'ouvre aux accens de la trompette divine qui doit, au jour du jugement dernier, éveiller tout le genre humain. La nière, déjà rappelée à la vie, eb portant sur son front l'espérance de limmortalité, d’une main soulève la pierre qui s'oppose à son essor, et de l’autre présente au souverain juge T mnocente créature, dont les yeux qui avoient à péine essayé le ; jour, restent encore ferrés à la lumière. Quel dommage que l'exécution ae réponde pas mieux au mérite de cette composion originale et touchante ! Ce n’est pas seule-
BERNE. AE 75 ment la pierre, qui tendre et grenue de sa nature, a trahi la pensée de Partiste; mais cette femme qui devoit être si belle, mais sa physionomie qui devoit exprimer tous les sentimens d’une mère et la cértitude auguste d’une vie nouvelle ; mais ses lé- | vres qui devoient sourire à la fois à l’immortalité et à son enfant: rien de tout cela ne se trouve dans ce monument. Un accident causé, m'a -t-on dit, par la pétrlance d’un re sirédois et assez mal réparé, contribue encore à affoiblir l’impression qui en résulte. Mais telle est la magie des circonstances locales pour ajouter à l'effet des ouvrages de l’art, que celui-ci, au moment où les volets de bois qui le tenoient enfermé sous vos pieds, se lèvent et vous le laissent apercevoir, excite en votre âme une émotion aussi vive qu’inattendue ; et l’on reste long-temps en proie à lattendrissement , avant que la réflexion soit venue partager et afloiblir une impression si touchante.
L'inscription de ce tombeau est de Haller; et quoique l’éclat des images qui y sont exprimées rentre bien dans la pensée de l'artiste, il me semble qu'il ÿ a dans cette conformité même une inconséquence frappante. L'inscription explique l’action | qui se passe sous la tombe alors que le cercueil se brise : or est-ce bien là ce qu’elle devoit: ‘exprimer? Quelle est la main qui, au moment où éclate
la pierre trace les paroles qu’on y voit gravées ? Et si ces paroles y furent inscrites au jour de la mort, pourquoi ont-elles rapport à lacte de la résurrection ? Au reste je dois peut-être m’excuser d’avoir examiné de sang-froid ce qui ne doit être jugé que par le sentiment ; et pour obtenir grâce à tes yeux, je n’ai sans doute rien de mieux à faire que de placer ici linscription même de Haller; en voici la traduction fidèle; c’est la mère qui parle :
Entends-tu la trompette ? Elle a brisé la pierre ___ Qui couvroit ton cercueil...
Du temps et de la mort voici l'heure dernière : . Plus de maux, plus de deuil.
Enfant de ma douleur , à ma voix maternelle, Sors de ton long sommeil. | ù
Le ciel s’ouvre..… Au bonheur l’éternité t’appelle, A l'instant du réveil.
L'établissement que M. de Fellenberg a formé à Hofwyt ,ne mérite pas moins l'attention et justifie mieux sa renommée. J’allai le visiter au retour de la promenade que j'avois faite à Ælindelbanck. J ’étois curieux de voir un homme qui, avec quelques arpens de terre, s’est fait une si grande fortune, et ce qui vaut presqu'autant, unesi ar de réputation en Europe. Mais je ne pus avoir avantage de voir cet homme célèbre; il se communique rarement aux étrangers qui dans cette saison affluent à Ælof-
BERNE. | 75 wyl, et pour ne point manquer à ses devoirs, il est obligé de se dérober à sa renommée. C’est un Francois, M. le comte de Vieilleville, qui fait, à ce qu’il m’a paru, les honneurs de sa maison, et il s’acquitte de ce rôle important en hom me qui l'a long-temps et profondément médité. En me montrant les divers établissemens d'économie rurale qu'a fondés M. de Fellenberg par des méthodes qui lui sont propres, la mémoire de M. le comte n’hésita sur aucun article et ne me fit grâce d’aucun détail. Je vis tous les instrumens aratoires dont on se sert à Ælofwyl, et qui sont presque tous de l'invention du propriétaire; j’admirai surtout le semoir quiréumt une foule de pr opriétés essentielles à un mécanisme simple’ et facile ; mais l'attention que je donnai à ces ingénienses éhines ne fut pas tellement exclusive, que je n’en réservai encore une bonne part pour lofficieux interprète dont limperturbable mémoire et le ton solennel ne se démentirent pas un instant.
Hofwyl ne renferme pas seulement une école de laboureurs; le fondateur de cet établissement y a réuni toutes les professions dont celle d’agricul- teur exige le concours et lassistance : les machines dont je viens de parler, et à l’aide desquelles il exploite ses terres, se fabriquent dans ses propres ateliers. Aussi la population d’Hofwyl augmente-
t-elle tous les jours, et dans quelques années l’é-
tablissement de M. de Fellenberg sera un hameau . florissant. Une auberge vient d’être bâtie tout auprès, et quoique vaste, elle suffit à peine en cette saison à contenir lés étrangers qu’attire la réputation de M. de Fellenberg. Ainsi Pindustrie d’un seul homme a changé la face de ce pays, et il Penrichit tout à la fois par: l'exemple et par l'usage de sa fortune. ie
Hofwyl terre ai aussi une école d’ LME :
instituée sur un plan vaste et méthodique. On y compte actuellement cent pensionnaires, presque tous des premières maisons de PAllemagne, de la - Russie et de l'Angleterre. T rénte-cinq professeurs sont attachés à cette école, qui dans une campagne isolée et sur un sol auparavant inculte, jouit de tous les agrémens et de tous les avantages des'cités les plus opulentes. Mais ce qui honore surtout l’humanité et les lumières de M. de Fellenberg, c’est son école gratuite d'agriculture, où trente orphelins choisis dès l’âge de cinq ans, dans la dernière elasse du peuple et dans la plus profonde misère, recoivent une éducation à la fois élémentaire et pratique, propre à en faire d’honnêtes gens et d’excellens fermiers. L’assolement quadriennal et d’au-
tres méthodes de M. de Fellenberg ont trouvé
bien des contradicteurs, et peuvent être en effet
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lenberg n’a admis ni dans son école d’humanités
OR ARRET re AT A ER ONE N°, 7 7
sujets à plus d’un inconvénient ; mais la voix de ses critiques a dû se perdre depuis long-temps au milieu des bénédictions du pauvre. Du reste, M. de Felni dans son école d'agriculture, le mode d’enseignement mutuel; et quoique doué d’un génie inventf qui lui a fait renouveler presque tout le Système de l’économie rurale, il se défend d’être novateur en toute autre chose qu’en agriculture. Fixé depuis vingt-deux ans dans cette solitude, entouré de sa nombreuse famille, des disciples et des orphelins dont 1l est aussi le père , cet homme respectable a cessé de siéger dans le sénat de Berne, peut-être pour épargner à une aristocratie jalouse le spectacle des hommages que sa renommée lui
attire sou plutôt, parce que le théâtre le plus doux
à ses veux est celui où il peut envisager à son aise
tout le bien qu'il a déjà fait et tout celui qu'il peut faire. R | |
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