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NOËL ET LE CONCILE

Rome, 26 décembre 1809.

De quoi parler au lendemain de Noël et quand on est à Rome, si ce n'est des fêtes magnifiques par lesquelles !a Villesainte célèbre la naissance de l'Enfant-Dieu?

C'est en effet ici la fête des familles, la fête du peuple, la fête de l'État comme la fête de l'Église ; et hier, on doit le dire à la lettre, c'était la fête du Concile : car l'Église entière, représentée par tous ses Pasteurs, était réunie autour de son auguste Chef, pour rendre plus majestueuses encore les solennités romaines.

Je ne me permettrai pas de recommencer, après tant d'autres, les descriptionsdes premières vêpres, le 24 décembre, à Saint-Pierre, de la nuit de Noël à Sainte- Marie-Majeure, au Gesù, et dans tant d'autres églises; moins encore essayerai-je de reproduire la messe pontificale sous le baldaquin qui surmonte le tombeau des Apôtres. Je n'y réussirais pas ; et ces rites si grands, si harmonieux, dans lesquels la sublimité religieuse est si admirablement traduite par la pompe et la splendeur du dehors, sont connus de tout le monde.

Seulement, si j'en juge par les milliers de témoins qui, étant de Rome ou de l'étranger, ont vu souvent se répéter devant leurs yeux ces scènes incomparables, le spec-

tacle est toujours nouveau et l'impression est toujours vive. C'est ce qui arrive à tout ce qui est grand par soimême, ci tout ce dont la gloire et la beauté sont intimes et rayonnent du dedans au dehors, de l'invisible au visible : Gloria cl pulcliriludo ab in tus. Qu'est-ce donc pour un pèlerin de la dernière heure, comme je le suis?

Non, il n'est pas possible de se soustraire au sentiment qui envahit l'esprit et le cœur, quand, au milieu de la foule respectueuse ouvrant ses rangs, à peine contenus par les zouaves, par la garde palatine et par les Suisses, apparaît, au son des fanfares et au chant de l'antienne historique Ecce Sacerdos magnus, le Pape, le successeur de saint Pierre, le Vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, porté comme entre le ciel et la terre, et s' avançant assis sur la sedia, glissant, pour ainsi dire, au-dessus d'un flot immense de têtes qui s'inclinent sous sa bénédiction !

Avant-hier, Pie IX avait la mitre épiscopale; hier, la tiare étincelante de pierreries. Des deux côtés ondulaient légèrement les flabelli, les deux riches éventails de plumes blanches et noires qui accompagnent le trône ; de plus, hier, un dais magnifique d'étoffe d'argent et d'or, souple et se drapant de lui-même, ombrageait le Pontife. La Cour papale resplendissait dans ses costumes variés, tous dessinés avec ampleur et majesté, et dont les formes sont en si parfait accord avec l'ensemble et les décorations du temple.

Les vêpres ont été chantées par les chantres de la Sixtine : ces chœurs sans orchestre, placés dans une petite tribune près de l'autel de la Confession, ont une

puissance et un charme que mes oreilles de barbare on t goûtés avec délices. Comment notre musique religieuse ne s'inspire-t-elle pas de ces compositions si larges, si simples et si savantes?

A l'issue de l'office, le Pape a été porté au bas de l'église, et, dans une salle disposée à cet effet, il a reçu les vœux du Sacré-Collégc et les hommages de l'Épiscopat, à l'occasion des buone feste. Noël, par un touchant usage, est considéré comme le commencement de l'année nouvelle, et les souhaits se mêlent aux prières. La présence des Pères du Concile donnait à la présentation de ces vœux un éclat et une signification extraordinaires. Toute la catholicité félicitait et fêtait son suprême a Hiérarque. »

Les Evêques avaient suivi le cortège, et rien n'égale cette longue procession de Prélats en mitres et en chapes blanches, les uns courbés sous le fardeau des années, de l'expérience et du savoir, les autres entourés des clartés de l'éloquence et de la charité, ceux-ci marqués du sceau du martyre , ceux-là victorieux ou victimes de la persécution la plus perfide, la persécution des légistes, persecutio advocatorum, comme dit une vieille et vénérable prophétie.

La piété, la doctrine, la sagesse, la vertu, le talent, et, par-dessus tout, le zèle et l'amour de la vérité, venaient, en leur personne, saluer, chez l'auguste Pie IX, l'autorité, la bonté et la sainteté.

Le Pape était radieux; et hier matin, cette douce allégresse se témoignait visiblement sur sïs beaux traits.

L'office a été merveilleux : les Évoques y assistaient par centaines ; au milieu des ornements blancs de nos Prélats d'Occident se détachaient les riches vêtements chaudement colorés des Orientaux ; les tiares et les couronnes de plusieurs de ces Pontifes de lWsie brillaient du plus riche éclat. La « magistrature» romaine, le sénat et les conservateurs, avec leurs robes de drap d'or et leurs petits pages, qui semblent détachés d'un tableau de Raphaël; les gardes nobles en grand uniforme; les officiers suisses, avec ces cuirasses damasquinées et ces cottes de maille qu'on croirait empruntées à Yarmeria real de Madrid ; les camériers, les massiers et les porteurs, pareils à ceux de Léon X; la Cour enfin et les Cardinaux venaient de passer. Le Pape descend près de l'autel.

J'avais eu l'heureuse fortune, acquise par une longue attente, de me trouver, à quelques pas de là, non loin des crédences où étaient déposés les ornements pontificaux et les vases sacrés qui devaient servir à la messe. Cinq calices étaient préparés avec leurs accessoires. C'est de l'orfèvrerie de Benvenuto Cellini, le chefd'œuvre du premier maître de cet art qui doit tant à l'Église. Un seul calice est moderne, don magnifique de la cinquantaine sacerdotale de Pie IX ; il est littéralement couvert de diamants, qui ressortent au milieu d'émaux d'un dessin admirable.

La chasuble que va revêtir le Pape est un présent des catholiques de Lyon. Vous en avez vu dans nos colonnes une description qui est au-dessous de la vérité. La fabrique de notre première ville industrielle s'est surpassée;

la matière — il y a pour près de douze mille francs d'or et d'argent — disparaît devant l'art. La délicatesse des ornements, tous travaillés à l'aiguille, l'à-propos des sujets, Notre-Seigneur Jésus-Christ enseignant, les noms de tous les Conciles généraux, les symboles de l'Eucharistie et du Sacré-Cœur, les armes du Pape et de la cité qui mérite de s'appeler la « Rome des Gaules, » font de cette chasuble et de la chape qui y est jointe un monument du goût et du talent de notre siècle.

La veille, le Saint-Père avait accueilli le comité des souscripteurs et l'architecte à qui est dû le dessin, M. Fauchet, leur avait témoigné toute sa satisfaction et leur avait promis qu'il se servirait de leur beau cadeau le jour de Noël. En même temps, une bénédiction spéciale était adressée par Mgr Charbonnel, au nom du Pape, à S. Ém. le Cardinal de Bonald, gravement malade, à son diocèse et aux donateurs lyonnais.

On a dit souvent combien Pie IX est touchant à l'autel ; on ne l'exprimera jamais assez. Sa voix merveilleuse articule les chants sacrés avec une puissance, une onction singulières; il procède à toutes les cérémonies avec une aisance, un recueillement et une force prodigieuse à son âge.

Deux moments surtout pénètrent l'âme : celui de la consécration, quand, levant les mains et les yeux au ciel, le Pape montre l'hostie du salut, et que, du haut de la coupole, tandis que les troupes portent les armes, et que le peuple, le clergé, les Évêques sont prosternés, les fanfares de la garde noble descendent comme une

effluve d'harmonie et que la prière monte dans les nuages d'encens.

L'autre instant est celui de la communion, lorsque l'Eucharistie est portée au Pape, qui la reçoit agenouillé sur son trône. La piété et l'humilité l'enveloppent et le couvrent pour ainsi dire comme d'un voile : le ciel est sur la terre.

Le Pape remonte à l'autel. Là, je l'ai vu : son visage rayonnait de bonheur, et un sourire angélique l'illuminait pendant qu'il récitait les dernières oraisons. Tout le monde autour de moi a fait la même remarque.

C'est sous cette impression qu'a été reçue la bénédiction solennelle, et que chacun s'est retiré avec ce calme que les foules ne connaissent qu'ici.

Je parlais tout à l'heure de la fanfare des gardesnobles. Croirait-on que six ou huit trompettes, des « trompettes d'argent, » comme on dit, suffisent, en répétant un air qui date de plusieurs siècles, à produire un effet que n'atteindraient pas ailleurs les meilleures musiques militaires de nos régiments de cavalerie? Il y a, dans Saint-Pierre, des calculs d'ensemble et des prodiges d'harmonie qui sont le nec plus ultra du génie et de la science au service de la Religion.

Pendant la messe, un Prélat portait au côté droit de l'autel l'épée et le chapeau, lestocco et le berettone, que le Pape bénit chaque année et qui attendent le prince auquel un service signalé, une victoire au profit de la chrétienté, mériteront cet honneur, unique dans le monde. Hélas! au grand malheur de notre temps et à la honte de notre civilisation, voilà bien des années que les Sou-

rains Pontifes n'ont pas eu à décerner ces insignes!

Quand donc les royautés et les nations auront-elles assez la conscience du devoir, le sentiment de la justice et le culte de l'honneur, pour comprendre, selon une magnifique parole dont le retentissement a été grand ici, que le rétablissement « du droit chrétien » est l'unique base de la régénération de l'Europe et de la paix des sociétés?

Ah! je vous assure que ces pensées me poursuivaient, non-seulement à Saint-Pierre, mais au pied de l'humble crèche exposée à Sainte-Marie-Majeure. A contempler ces restes vénérables du bois grossier de cette mangeoire de l'étable de Bethléem, enchâssée aujourd'hui dans l'or et les pierreries, et où a voulu reposer, pauvre enfant entouré de haillons, le Verbe fait chair pour la rédemption du monde, je me demandais si la civilisation chrétienne sortie de ce berceau tarderait longtemps encore à se retremper aux sources de force et de grâce que peut seul lui ouvrir le Maître de la voie, de la vérité et de la vie.

Sainte-Marie-Majeure, la première hasilique dédiée l'année d'après le Concile d'Éphèse à la Maternité divine de la sainte Vierge, Sainte -Marie-Majeure étincelait de mille feux. On ne sait pas, parmi nous, décorer et éclairer de la sorte une nef énorme ; il est vrai que tout ici facilite l'éclat et la splendeur, et que le peuple entier est de la fête.

Les Romains sont vraiment aimables dans la vivacité, la simplicité et la sincérité de leurs joies de Noël. Le canon annonce il Natale comme la grande allégresse

populaire. Pas de foyer qui ne se réjouisse et qui ne se mette en frais de festins, de cadeaux et de réunions. Il y a partout de petites boutiques d'objets pieux représentant les personnages de la crèche; les pâtisseries et les confiseries déploient leurs séductions artistiques; les marchandes d'oranges et de fruits étalent avec une profusion et un art dignes des anciens temps leurs produits savoureux, qui, le soir, se rehaussent de la lumière des torches.

Les églises ne désemplissent point. A Saint-Pieire on entend les «pastorales», recueils de chants et de «noëls» antiques qui se font entendre aux Matines. A Sainte-Marie-Majeure, à trois heures du matin, on a le chant de ces mômes Matines, après qu'on a eu à Saint- Louis dès-Français, au Gesù, dans une foule de communautés, la messe de minuit.

En prenant sa part de ces émotions, l'étranger, vous le lui pardonnerez bien , ne peut s'empêcher de porter son souvenir vers la patrie absente , et de sentir monter du cœur aux paupières quelques regrets de sa solitude et quelques vœux ardents pour son pays, pour sa cause et pour les siens!

P. -S. — Je suis assez heureux pour pouvoir vous envoyer une analyse des paroles prononcées par le Saint- Père, en réponse aux félicitations du Sacré-Collège et des Évêques. Le Cardinal Patrizzi avait été l'interprète de ses vénérables collègues et de l'Épiscopat.

L'allocution de Pie IX a été, comme toujours en pareille circonstance, pleine d'à-propos , de force , d'onc-

tion , de cette onction qui sort du cœur et qui remue le cœur des auditeurs. Il serait difficile de reproduire dans ses propres termes cet admirable langage. Le Saint-Père parlait en italien. Voici, du moins autant qu'il est donné de le savoir, l'ordre et la suite des idées :

Le Saint-Père a commencé par remercier le Cardinal Patrizzi des vœux qu'il venait d'exprimer, et qui , à raison du Concile, avaient plus de solennité que jamais; puis, rappelant cette parole d'un prophète : Dédit vobis doctorem justitiœ (Joël, II, 23), le Pape, dont la voix s'animait graduellement, a continué à peu près en ces termes : « C'est ainsi que le prophète annonçait à la terre le Messie, le Sauveur : Il viendra vous enseigner la justice; il sera, parmi les hommes, le Docteur, le Maître de la justice... Et, en effet, il n'a pas fait autre chose sur la terre : il s'est montré le Maître, le Docteur de la justice, en enseignant aux hommes la voie , la vérité , la vie ; en éclairant les aveugles , en guérissant les sourds , en redressant les boiteux , en manifestant à tous le seul et unique chemin qui conduit à Dieu...

« Or, telle est notre mission ici-bas : faire connaître au monde la vérité, la justice!

« Le monde est malade, bien malade... Le matérialisme, l'indifférence , l'athéisme pratique , ont desséché les âmes: les vérités les plus claires ont été obscurcies, les droits les plus sacrés ont été méconnus. L'homme ennemi, le prince des ténèbres , le père du mensonge, a répandu des nuages sur les notions les plus élémentaires du juste et de l'injuste... Quand le mal est grand, il faut des remèdes solennels. . .Voilà pourquoi Nous avons réuni

ce Concile! A Nous de guérir le monde : Nous seuls le pouvons! A Nous de rétablir la vérité dans ses droits : soyons, comme Notre divin Maître, les docteurs delà justice : c'est Notre devoir à tous, à Moi comme à vous, frères bien-aimés ! A Moi : ah ! sans doute. Je ne suis que le Vicaire très-indigne de Jésus-Christ ! mais , enfin , Je suis son Vicaire, et, comme tel, Je ne puis parler que les paroles de la vérité et de la justice ! A vous aussi : car, si vous êtes venus si nombreux et de si loin autour de Nous, c'est afin de rendre , de concert avec Nous, témoignage à la justice et à l'éternelle vérité. Ah! laissez-Moi vous le dire , Frères bien-aimés , soyons unis dans la vérité et dans la charité.

« Laissons de côté toutes les recherches personnelles , toutes les susceptibilités mesquines... Soyons humbles ! Notre-Seigneur s'est fait humble jusqu'à la mort, et à la mort de la croix! L'humilité fait la force, elle conduit à la vérité , elle maintient dans la charité. Nous avons tous nos misères, hélas!... Moi-même Je sens les miennes plus que personne. Mais si, à l'exemple du divin Maître, nous nous établissons solidement dans l'humilité, nous serons forts et puissants pour faire l'œuvre de Dieu ! Ne nous occupons pas de rechercher les applaudissements des hommes. Je l'ai dit autrefois, et Je le répète : C'est un vain bruit qu'emporte le vent. Mais ce qui est solide, ce qui demeure, c'est l'humilité, c'est la charité, c'est la vérité, c'est la justice. Voilà ce que nous devons annoncer au monde par nos paroles et nos exemples. Frères bienaimés, soyons donc unis pour le service de Dieu. Que l'Esprit de Notre-Seigneur descende sur nous! En ce

moment, tant de prières montent au Ciel pour nous !... 0 Esprit de Dieu ! descendez en nous, pour Nous éclairer, Nous fortifier, Nous bénir ! Venez apprendre au monde, par Notre bouche , la vérité et la justice! Guérissez ses plaies; ayez pitié de ses défaillances; lavez ses souillures : Lava quod est sordidum , riga qnod est aridum, sana quod est saucium ! Il a dévié de la bonne route ; il a marché dans les sentiers de la perdition , loin de l'amour de Notre-Seigneur ! Relevez-le , redressez-le , réchauffez-le ! Flecte quod est rigidum , fove quod est frigidum , rege quod est devium ! Mais surtout , Esprit de Dieu, bénissez vos fidèles, ceux qui sont à vous, ces Cardinaux , ces Évoques , ce peuple chrétien ! Donnez-Nous vos lumières, votre force, votre grâce ! Soyez avec Nous maintenant dans la lutte ; soyez avec Nous dans la vie; soyez avec Nous dans la mort , afin qu'en vous et par vous, Nous arrivions aux joies de l'éternité ! »

Telle est , en substance , cette magnifique allocution , dont nous n'avons reproduit ici qu'une froide et bien pâle analyse. Pendant que le Saint-Père parlait , tous étaient suspendus à ses lèvres; il parlait, du reste, nonseulement de la voix , mais du geste, de l'œil, du cœur. — - Les âmes étaient émues, bien des larmes coulaient silencieusement; et quand, en finissant, il leva les mains au Ciel pour bénir, il semblait que c'était la bénédiction même de Notre-Seigneur qui descendait , par les mains de son Vicaire , sur tous ies fronts inclinés !

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