LE PAPE ET LE CONCILE
Rome, -28 déeerabre 1869.
J'avais bien raison de vous dire que l'armée romaine a droit à toutes les sympathies que lui témoigne l'Épiscopat et que lui offrent les catholiques de toutes les nations ; j'avais bien raison de vous dire qu'elle est nécessaire au maintien des débris de la souveraineté pontificale, à la sécurité du Concile et à la liberté de l'Église.
Hier matin, le Pape lui-même a voulu rendre cette justice à ses braves défenseurs. C'était fête pour Pie IX, et doublement fête, à cause de Noël et de la Saint-Jean. Le Saint-Père a reçu tous les officiers de la garnison, que lui présentait le ministre de la guerre; parmi eux figuraient des volontaires romains, qui appartiennent tous à la noblesse. Voici le sens et presque la teneur des paroles par lesquelles Sa Sainteté a répondu aux félicitations et aux vœux de l'armée :
Le brave général Kanzler avait exprimé au Saint-Père le bonheur qu'il éprouvait d'avoir vu exaucer les vœux dont il avait été l'interprète au commencement de l'année qui vient de s'écouler. Sa Sainteté, au milieu de l'Europe agitée et travaillée par les pernicieux efforts de la Révolution et de l'incrédulité, a pu réunir les Évèques
de l'univers catholique et inaugurer l'œuvre insigne du Concile, destinée à donner au monde la lumière et la paix. En ce jour heureux, le plus vif désir est que Sa Sainteté accomplisse cette grande entreprise et contemple le triomphe de l'Église, pour laquelle Ellea tant souffert et auquel Elle s'est vouée avec tant de succès. Que Sa Sainteté daigne accueillir l'expression de ces vœux, ainsi que l'assurance delà fidélité à toute épreuve et du filial et respectueux attachement de sa petite armée; et qu'Elle veuille la bénir, cette petite armée si justement fière de sa noble mission et heureuse de posséder dans ses rangs les citoyens romains accourus dans des temps difficiles à la défense du Saint-Siège, et désireux de se distinguer dans l'accomplissement d'un si noble dessein. »
Le Saint-Père a commencé par remercier le général des vœux exprimés au nom de l'armée et témoigner de sa satisfaction pour le zèle qu'elle met à faire son devoir avec honneur. « Sans doute, il peut y avoir quelques imperfections; mais que sont ces légers défauts dans une réunion de 15,000 hommes? Ils n'altèrent en rien la renommée de discipline et de fermeté de tous les corps formés de l'élite de la jeunesse, accourue de tous les points de l'univers. Qu'elle reste donc unie, cette armée, pour défendre un trône faible en soi, mais graud par les principes qu'il représente, par l'autorité qu'il exerce sur le catholicisme, lequel embrasse le monde.
« On se plaît parfois à dire que le Pape ne doit pas avoir d'armée, parce que Jésus-Christ n'était pas Roi et qu'il n'avait pas de troupes ; saint Pierre non plus.
Quand, au jai dinde Gethsémani, les garibaldiens d'alors voulurent saisir le Sauveur, et demandèrent : Où est le Roi des Juifs? Jésus-Christ répondit: C'est moi, je le suis. Et au titre de la croix du Calvaire, son nom de Roi fut inscrit dans toutes les langues, afin qu'il fût lu de toutes les nations. De plus, à la parole de Notre-Seigneur, ses ennemis tombèrent foudroyés et ils ne se relevèrent que quand il le leur permit. 11 avait donc le pouvoir d'écraser ceux qui l'attaquaient ; et, s'il ne le voulut pas, ce fut uniquement parce qu'il était résolu à accomplir son sacrifice. D'ailleurs n'avait-il pas aussi, comme il le dit, des légions d'anges que son Père lui enverrait par milliers, s'il les demandait?
« Quant à Pierre, il avait, lui, un pouvoir que Je n'ai pas : ceux qui lui mentaient étaient aussitôt frappés de mort.
« Voilà pourquoi, à Nous, il faut une petite armée. Soyez donc glorieux, vous, de servir une aussi sainte cause.
« Je vois avec plaisir parmi les officiers des citoyens romains ; ce sont de courageux volontaires qui sont venus, à leur grand honneur, défendre le Droit et leur Prince. Je suis charmé aussi de voir avec eux des catholiques de toutes les nations.
« Restez donc unis, et que Dieu vous donne le courage nécessaire pour la guerre. La guerre, elle n'est pas probable en ce moment. Mais vous avez à combattre contre les embûches, contre les épreuves, contre les traverses de tout genre. Il faut de l'énergie, de l'abnégation. Je les demande à Dieu, afin que vous continuiez,
ainsi que vous l'avez toujours fait, à pratiquer votre devoir et à servir avec honneur.
« Que Dieu bénisse Parmée; qu'il bénisse tous ceux qui s'y intéressent et qui ont tant fait pour elle... Benedictio Dei... »
Ces paroles de souveraine satisfaction auront un juste retentissement dans la catholicité. Elles sont pour Parmée romaine la plus belle récompense.
Aujourd'hui une nouvelle réunion générale du Concile se tient à Saint-Pierre. La séance a pour objet la nomination d'une des dernières commissions.
Bien que les difficultés matérielles et inhérentes au grand nombre de l'assemblée aient imposé aux travaux plus de retard qu'on ne le croyait, le temps n'est pas perdu et il va être plus complètement employé encore. Les impatiences qui, j'en suis sûr, sont vives en France, ont bien un peu ici leur contre-coup. Elles ne sont pas raisonnables. Que l'on veuille songer d'abord que les parlements laïques mettent infiniment plus de délais dans leur formation, dans leurs vérifications, dans leurs examens préparatoires, et qu'aucun ne se compose de plus de 700 votants.
Qu'on réfléchisse ensuite à la nécessité de permettre à des personnages de nationalités, de langues et de coutumes totalement ditTér entes, de se grouper, de se concerter et de s'entendre surtout pour des scrutins dont l'importance est de la plus haute signification. On verra que, avec les cérémonies et les pompes de l'Avent et de Noël, le Concile a eu beaucoup à faire et n'a pas à se reprocher d'avoir manqué de zèle et d'activité.
Ces délais, du reste, profilent à l'élaboration préalable des questions les plus graves. Le choc des opinions s'amortit dans des entretiens préliminaires; la gravité, la sagesse, la doctrine, exercent peu à peu leur salutaire empire.
Il n'y a guère que les nouvellistes de profession qui aient à se récrier, et franchement nous n'avons point à les plaindre. Ne se figuraient-ils pas que le Concile allait être comme nos Chambres, avec une salle des Pas- Perdus, où se colportent les rumeurs les plus hasardées et où l'invraisemblance trouve toujours quelque chroniqueur aux aguets pour la recueillir et l'exagérer encore? Quant au fond même des délibérations, ne savaient-ils pas que le secret est de précepte rigoureux et que les Pères gardent ce secret avec la fidélité d'une conscience sacerdotale? Ils en sont donc réduits à servir d'échos à des récits trop souvent conlrjuvés ou exagérés et qui n'ont aucune valeur.
Ils oublient, du reste, quel est le véritable esprit qui règne à Rome. On y comprend les différences d'opinion; on peut déplorer certaines doctrines ou certaines démarches sur lesquelles nous avons nous-même respectueusement exprimé nos regrets. Mais on garde une extrême mesure dans l'expression, on blâme les invectives et les violences de polémique, on rend justice à la droiture des intentions, et l'on a au plus haut degré l'estime et la reconnaissance pour les grands services rendus. On se souvient de tout ce qui est dû aux défenseurs intrépides du pouvoir temporel, aux o sentinelles vigilantes » qui ont, de tout temps et dans les circonstances
— Soles plus critiques, sonné l'alarme et détourné le péril, et l'on sait parfaitement combien, quelles quesoient les dissidences qui ont pu se produire avant ou qui se produiraient pendant le Concile, une fois la doctrine de l'Église proclamée, ce sera de la part de tous une émulation généreuse à accepter, à propager et à venger au besoin les décrets rendus avec l'assistance de l'Esprit-Saint.
Voilà ce que les écouteurs aux portes ignorent ou feignent d'ignorer. Veuillez vous le rappeler chaque fois que leurs doléances ou leurs inventions passeront sous vos yeux. Le piquant de la chronique y perd : tant pis pour la chronique ! Elle n'est pas de mise en des affaires aussi graves que les affaires de l'Église.
Aujourd'hui, après le vote, on assure que des propositions diverses seront présentées sur des points de détail ou d'organisation. Les travaux des commissions marcheront ensuite avec régularité, et il serait possible que la seconde session générale, à -laquelle on s'attend, et qui aurait lieu vers l'Epiphanie, pût voir proclamer déjà quelques décrets. Vous les aurez aussitôt qu'on pourra les connaître authentiquement.
C'est demain mercredi qu'aura lieu le baptême de la princesse à laquelle la Reine de Naples a récemment donné le jour. La joie causée par cette naissance eût été plus vive si la Providence avait permis que Marie-Sophie eût un fils ; mais c'est le gage heureux d'un bienfait plus grand qui, sans doute, ne se fera pas attendre; et, ainsi que le disaient nos pères aux premières couches de la Dauphine qui devaii être Marie-Antoinette , « les roses viennent avant les lis. »
La Reine a vaillamment supporté les épreuves de la maternité, et l'état excellent où elle se trouve, est du meilleur augure. Je ne vous ai pas dit encore, et je ne le dirai jamais assez, quelle est lajuste renommée de courage, de bonté et de grandeur qui entoure l'héroïne de Gaëte. Je prononçais tout à l'heure le nom auguste et vénérédenotre Marie-.\ntoinette ; comme la Reine, Marie- Sophie a eu à souffrir des atteintes les plus odieuses et les plus perfides de la calomnie. C'est le sort des hautes vertus et des âmes fières. Comme la haine ne peut attaquer de front leur gloire, elle cherche à la miner sourdement par le venin du mensonge. Mais l'éclat de la vérité et l'indignation des consciences honnêtes prennent des revanches victorieuses, et la noble figure qu'on avait essayé d'obscurcir de ces lâches vapeurs ressort plus brillante et plus pure.
Vous avez su et vous avez répété de quels témoignages d'allégresse et de fidélité la grossesse de Marie- Sophie avait été le signal de la part des Napolitains , non-seulement de ceux que la proscription ou l'honneur ont exilés de leur patrie , mais de toutes les populations des diverses provinces. Les Deux-Siciles sont représentées au palais Farnèse par des adresses, par des présents, par des députations. Si les grands ont multiplié des dons d'une rare magnificence ; si, par exemple, dans la layette de la jeune princesse on remarque des objets d'une perfection et d'une richesse dignes du trône; si on admire le berceau royal, ou bien la rivière de diamants qui forme un collier autour d'un des vêtements offerts à l'auguste môre , les offrandes populaires ne
sont pas moins précieuses dans leur simplicité naïve. Ce qui frappe surtout, c'est le dévouement résigné et confiant de ces pauvres serviteurs qui stationnent souvent en face du palais, heureux d'apercevoir de temps à autre le souverain chéri auquel ils ont voué leur vie.
Ah! quand on reporte sa pensée sur les maux que souffre la Péninsule , quand on songe à cette unité factice et tyrannique qui agonise entre la banqueroute et l'anarchie; et quand on compare la liberté, la paix et la prospérité qui lui ont été enlevées par la révolution et par l'usurpation; quand on peut juger de quels talents, de quelle magnanimité, de quel amour du bien sont doués les princes qui rapporteraient à ces nationalités opprimées l'indépendance, la justice et le droit, on se prend à la fois d'un regret profond de voir tant de biens repoussés ou ajournés, et d'une espérance invincible pour le triomphe des principes qui seuls peuvent sauver et régénérer la société moderne ! Faxit Deus !