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A LA VEILLE DE NOËL

Rome, 2i décembre 1869.

A Rome, et en ce moment surtout, quand on veut voir, et d'une manière qui ne soit pas trop superficielle, les hommes, les choses et les faits, on se sent souvent vaincu par la rapidité du temps, par l'intérêt des événements, par l'imprévu et la grandeur des spectacles.

Le moyen, en effet, non-seulement de contempler, mais de décrire tout ce qui mériterait l'attention et qui demeure dans le souvenir, lorsque, à côté des monuments du passé et des splendeurs de la foi, on est encore et à chaque instant saisi et captivé par les incidents qui ressortentdelatenue même du Concile et de la présence, dans la Ville-Reine, de l'Épiscopat et de l'élite du clergé répandu ordinairement sur toute la terre habitée?

Qu'il me soit donc permis de réserver mes impressions et mes études sur ce qui peut attendre, et d'écrire, comme je vis , au jour le jour.

On ne saurait se figurer, en effet, combien ici, au milieu du calme profond qui y règne, qui apaise les dissidences et réunit les âmes dans le service et le zèle de la vérité, combien la vie est occupée, pleine de mouvement , d'activité et de variété. Ce dont on souffre le plus, c'est de ne pouvoir tout suivre et tout entendre , quelque empressement qu'on y mette.

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Quand je dis tout entendre, je me hâte d'ajouter tout ce qui se peut entendre, même ne dût-on pas le répéter. Outre le secret qui est imposé sur les travaux intérieurs du Concile, et qui est parfaitement gardé, il y a la discrétion et le respect qui interdisent ou qui devraient interdire le colportage de rumeurs ou de nouvelles, la plupart du temps complètement fausses, ou, tout au moins, fortement altérées. Vous ne vous imaginez pas le pitoyable effet que produisent ici , lorsqu'ils y reviennent, ces récits accueillis par une impardonnable légèreté, créés ou envenimés par la passion , et qui mériteraient souvent d'être démentis , si on n'aimait mieux en faire justice par le dé lain. Prémunissez vous donc contre tous ces « commérages, » je répète le mot. Ne croyez à rien de ces prétendues irritations, de ces protestations, de ces divisions, de ces mécontentements dont l'inimitié contre l'Ègli-e chercherait seule à profiter et qu'elle invente quand elle ne peut pas les exploiter.

Assurément, en dehors du Concile et de ses réunions, il s'opère plus que jamais un travail d'entente, de concert, de discussions même, qui sert, si j'ose m'exprimer ainsi, de préparation extérieure aux études et aux débats, soit des commissions, soit des séances générales. Il s'ensuit d'abord que les Pères se connaissent mieux entre eux , se groupent plus aisément et se rapprochent par leurs tendances et leurs opinions. Les choix sont rendus plus faciles, les nuances se fondent, les éléments de décisions se condensent ; et, comme il arrive entre hommes d'élite animés tous d'une grande droiture, les sommités des questions apparaissent, et

— (55 — les points saillants sur lesquels devront porter les résolutions concentrent les méditations de tous. C'est ce qui peut faciliter et même avancer le mieux l'œuvre commune du Concile.

Qu'il y ait des observations soumises, des desiderata signalés; qu'on ait, par exemple, exprimé de respectueuses réclamations contre "les défauts matériels de la salle ou qu'on ait appelé l'attention sur quelques lacunes ou quelques modifications des règlements intérieurs : cela est naturel et ne prouve d'une part qu'une juste liberté , et de l'autre que le désir de l'amélioration, désir parfaitement légitime et accepté comme tel dans la mesure du possible.

Maintenant , et malgré l'exactitude et le soin de tous et de chacun, il faut du temps. Il en faut pour les votes : plus de sept cents personnes qui doivent donner des bulletins de vingt-quatre noms écrits et fermés ; des listes pareilles à dépouiller et les résultats à calculer. Tout cela n'est pas l'affaire de quelques instants.

Quatre commissions , dont deux de la plus haute importance, sont choisies , et le télégraphe a dû vous porter aujourd'hui même les noms de la seconde. Il y en a encore deux à élire. Ce sera l'affaire de réunions aussi prochaines que le permettront les fêtes de Noël. En réalité, peu d'assemblées, et aussi graves, pourraient procéder plus vite, et ce n'est pas à nos parlements qu'il serait permis de faire des comparaisons.

D'ailleurs, parmi les Pères, dans la Cour romaine et de la part du Saint-Siège, il n'y a qu'un désir, celui de voir les travaux , tout en conservant la maturité néces-

saire, avancer aussi rapidement que le comportent la grandeur des intérêts engagés, l'indépendance de la discussion et l'autorité des décrets.

Dans l'intervalle forcé des réunions, le Saint-Père et les Évoques suflisent, non sans déployer une extrême activité, à d'autres fonctions et à d'autres ministères.

Hier, malgré la pluie battante entremêlée d'orage, de grêle et de tonnerre, qui nous est revenue et qui semble ne plus vouloir nous quitter, le Pape est allé assister aux obsèques de S. Ém. le Cardinal Pentini, mort ces jours derniers. La cérémonie a eu lieu en pompe solennelle à Santa-Maria-in-Campitelli. Le Cardinal défunt passait, à tort ou à raison, pour n'avoir pas toujours donné, par ses tendances, satisfaction à Pie IX : raison de plus pour que la générosité d'âme du Souverain Pontife se témoignât par de suprêmes honneurs. La population , qui est très au courant de tout 7 a été vivement sensible à cette délicatesse du Saint-Père, et elle le lui a prouvé par les plus chaleureuses acclamations, à sa sortie de l'église.

Tous ces jours-ci sont consacrés aux touchantes solennités de Noël ; ce sont excellemment les buone fcslc.

Voulez-vous savoir de quelles préparations elles ont été précédées? Rien qu'à \aChiesanuova, pour ne parler que des prédications françaises, Mgr l'Évêque de Tulle, avec les prodiges de son imagination et les profondeurs de sa science, avec les lueurs fulgurantes de sa parole, inégale et tourmentée, mais radieuse; Mgr l'Évêque d'Hébron, avec cette fermeté, cette douceur, cette élégance et cette onction qui rappellent si bien saint Fran-

çois de Sales, ont charmé et ravi un immense auditoire.

Viendront ensuite, à Sant-Andrea-delle-Fratte , les exercices d'un Ottavario qui se prolongera jusqu'au 17 janvier, et pendant lequel, tous les soirs, un Cardinal donnera la bénédiction, et tous les matins un Évoque prononcera le sermon. Et quels Évêques ! Mgr de Poitiers, Mgr de Tulle, Mgr de la Rochelle, Mgr d'Hébron , pour notre langue; Mgr de Westminster, Mgr de Baltimore, Mgr de Richmond, Mgr de Kerry, pour l'anglais ; Mgr de Mondovi et Mgr de Saluées , pour l'italien.

Aujourd'hui , l'insigne relique du santo Prœsepe, la crèche même où reposa le Verbe fait, chair, est exposée à Sainte-Marie-Majeure ; ce soir, les vêpres solennelles à Saint-Pierre par le Souverain Pontife , et demain l'office de la Nativité.

Quel spectacle que celui de l'Épiscopat tout entier, assistant, autour de l'autel du premier temple du monde, aux mystères sacrés célébrés par le Chef de l'Église !

Toutes nos pensées se reportent vers la France, qui, elle aussi, redit dans sa foi le vieux cri dont si longtemps elle a fait l'accent privilégié de ses allégresses nationales : Noël ! Noël î

Rome, 2i décembre 1869.

Vous m'excuserez de l'intérêt particulier que je porte à l'une des plus utiles et des meilleures preuves que l'armée romaine ait données de sa solidité et de son instruction : je veux parler du camp tenu l'année dernière à

Rocca di Papa, là même où Annibal avait posé ses tentes en vue du Capitule. Le temps et la saison avaient déployé des rigueurs inattendues, qui n'avaient fait que mieux ressortir l'entrain et le courage des troupes. On a voulu, et à bon droit, conserver un souvenir de ce camp ; et j'ai là, sous les yeux, les photographies que l'habileté bien connue de MM. Alessandri, les seuls photographes qui aient des portraits authentiques du Pape, ont consacrées à la reproduction des vues et des travaux de tous, notamment du régiment des zouaves. Peu de recueils sont plus intéressants. C'est la vie militaire prise sur le fait : constructions, exercices, décorations, tout y est. On juge, comme si on y avait assisté, des manœuvres, de l'installation, de l'industrie et du goût martial qui ont présidé à tout. Celles de nos familles qui avaient des représentants à Rocca di Papa, et elles sont nombreuses, se plairont à les rechercher et à les retrouver dans ces photographies, et 1' « album du camp» aura sa place privilégiée dans les archives de la croisade du xixe siècle.

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