LE BAPTEME ROYAL AU PALAIS FARNESE
Rome, 29 décembre 1869.
Je sors du palais Farnèsc , et je crois vraiment qu'on peut dire sans exagération : Naples n'est plus dans Naples ; elle est toute à Rome aujourd'hui.
11 est douteux en effet que, même au milieu de sa capitale , François II se fût vu entouré d'une foule plus nombreuse et représentant mieux, non-seulement l'élite, mais tous les rangs de la nation dont il est le légitime souverain.
Assurément des pompes plus magnifiques auraient pu briller à Naples autour du berceau royal. Mais d'abord la jeune princesse aurait-elle pu espérer d'avoir devant Dieu et à son entrée dans la vie chrétienne de plus augustes parrains? le Saint-Père, le premier et le plus grand des monarques d'ici bas, le Vicaire même de Notre-Seigneur Jésus-Christ , et chez lequel la couronne de la souffrance et du malheur héroïquement supportés s'ajoute à la majesté de la tiare et à l'auréole de la sainteté; l'impératrice d'Autriche, celle qui a occupé le trône des Habsbourg et qui avait pour sœur cette grande et pieuse Reine que les peuples, devançant en quelque sorte le jugement de l'Église, se plaisent à proclamer « la Sainte ».
De plus, et malgré la réserve pleine de dignité que le Roi garde dans son exil, la fête de ce malin était réellement la fête de son peuple tout entier. François II en a reçu les preuves les plus touchantes.
La naissance de la princesse a été dans le royaume une allégresse universelle, et c'est par centaines que depuis deux ou trois jours affluaient à Rome les personnages les plus éminents. En même temps tous les trains amenaient des députations choisies par chaque province et que le gouvernement piémontais laissait passer, faute de pouvoir s'opposer à un mouvement qui était l'expression du sentiment populaire.
Dès midi , les vastes salons de ce palais Farnèse , qui est une des merveilles de Rome et qui a peu de rivaux en Europe , se remplissaient d'une assistance énorme, presque exclusivement composée de Napolitains. A peine le sénateur de Rome et quelques princes romains avaientils été invités. Le Roi, qui, comme tous les Bourbons, identifie sa famille à son pays, avait désiré n'être environné, à de très-rares exceptions près, que de ses sujets et de ses serviteurs.
La fleur de la noblesse des Deux-Siciles était là, plus empressée encore à se rendre à cette cour de l'exil qu'elle ne l'eût été à se montrer sous les lambris de la royauté dans sa splendeur. La science, les lettres, les armes, avaient envoyé des hommes dont la réputation a dépassé les bornes de l'Italie. Par une délicatesse digne de son grand cœur, le Roi avait fait demander aux Évoques de la monarchie présents à Rome de s'abstenir de paraître à la cérémonie : il ne fallait pas qu'une marque
de religieuse fidélité put exciter contre l'Épiscopat de Naples les passions déjà si violentes de l'unitarisme et de la Révolution. En revanche , quatorze Cardinaux étaient venus rendre hommage à la majesté du droit et du malheur.
Ce qu'on remarquait avec une satisfaction particulière, c'était le nombre de jeunes gens mêlés aux défenseurs blanchis dans le service de la monarchie. Après un exil déjà si long et au milieu des entraînements et des séductions qui ne sont pas ménagées, la présence et la confiance de cette génération qui naît à peine à la vie publique, sont du plus favorable augure. La tradition se perpétue, et le dévouement héréditaire offre à la Couronne des phalanges renouvelées.
Tout l'espoir et tout l'avenir sont là.
Le Saint-Père était représenté par le Cardinal Antonelli; l'Impératrice Marie-Anne, la marraine, était représentée par S. M. l'Impératrice d'Autriche, brillante de beauté, de grâce, d'élégance et de dignité. Le cortège des princes se composait de S. M. le Roi des Deux- Siciles, de LL. AA. RR. le Duc et la Duchesse de Parme, de LL. AA. II. et RR. le grand duc et la grande-duchesse de Toscane, de LL. AA. RR. le comte et la comtesse de Caserte, le comte et la comtesse de Girgenti, le duc et la duchesse d'Alençon, le duc de Bari et la princesse Maria Immacolata, le comte et la comtesse de Trapani, le prince leur fils et les deux princesses leurs filles, le prince de Ilohenzollern.
L'autel se dressait dans la salle ornée des magnifiques peintures de Salviati.
La jeune princesse a été apportée sur les bras de la duchesse de San Cesario. C'était un touchant honneur pour l'illustre et courageuse grande- maîtresse du palais, elle dont le nom est inséparablement uni à celui de l'héroïne de Gaëte et qui a mérité de recevoir la médaille de ce siège à jamais mémorable; c'était un touchant honneur pour elle que de tenir devant les fonts sacrés l'enfant royal dont la naissance vient jeter un éclair de bonheur surlesinfortunesqu'elleasi noblement partagées.
S. Em. le Cardinal Patrizi a procédé aux cérémonies et imposé à la jeune princesse les noms de Christina- Pia-Maria-Anna-Elisabetha-Natalina-Ephisa. On remarquait avec intérêt, près des fonts baptismaux, la nourrice napolitaine dans le magnifique costume des femmes de son pays : elle est des montagnes d'Avellino. Ces vêtements nationaux avaient un charme et une haute signification au milieu des parures éclatantes des grandes dames et des insignes des personnages de la cour.
La princesse avait sur elle la magnifique robe de baptême, en dentelle blanche, don de trois cents dames napolitaines, chef-d'œuvre de goût et gage de fidélité.
Après la cérémonie, le cortège s'est reformé. L'Impératrice, le Roi, les Princes et Princesses se sont rendus dans les salons. La nouvelle chrétienne a été portée à son auguste mère, dont l'émotion était profonde. La Reine, les larmes aux yeux, a chargé la duchesse de San Cesario de remercier tous les fidèles Napolitains qui avaient donné, en cette circonstance, la preuve d'un dévouement qui survit au temps, aux épreuves et aux persécutions. L'émotion de la Reine était si forte, que la
duchesse a dû se retirer pour ne pas en prolonger la durée.
Et, en réalité, rien n'honore un peuple et ne touche le cœur des souverains comme ces témoignages d'une constance au-dessus de tous les périls, de toutes les perfidies et de toutes les souffrances.
Le Roi était rayonnant de bonheur. Après dix années de proscription et au milieu des joies de la paternité, retrouver près de lui les serviteurs qui ont été les compagnons de ses infortunes; voir une génération nouvelle qui s'élève dans le culte du droit et du devoir ; recueillir les vœux d'un peuple entier qui aspire à redevenir libre et à reconquérir sa nationalité et sa dynastie: quelle consolation, et surtout quelle espérance !
Voilà donc enfin une aurore de prospérité qui se lève sur la Maison de Bourbon et sur le royaume de Naples ! C'est !e présage d'un jour plus beau encore; c'est le signe d'un triomphe prochain du bon Droit et de la Justice (1).
(1) Les joies elles espérances qu'excitaient, tant dans la Royale Maison des Deux-Sieiles que dans les (idèles provinces napolitaines, cette heureuse naissance, ne devaient point, hélas! êlre de longue durée. Dans les premiers jours de mars, une nouvelle et cruelle épreuve frappait les hôtes augustes du palais Farnèse : Dieu appelait à lui la jeune princesse, objet de tant d'amour.
(A.deR.)
1869 et 1870(1)
Rome, iCT janvier 1870.
Comment, aujourd'hui, en pensant à la chère patrie absente, comment ne pas adresser d'ici un adieu à l'année qui s'en va et un salut de bienvenue à l'année qui commence?
Chez nous, 1869 finit pauvrement et tristement, comme elle a vécu, expirant entre le froid et la neige, nous diton, et le laborieux enfantement d'un ministère qui sera mort-né s'il parvient à la lumière.
Après avoir oscillé entre mille écueilset les avoir touchés tous, le navire déjà désemparé qui porte les destinées de la France menace d'échouer entre des difficultés et des misères, et de laisser son équipage en proie aux hasards de l'imprévu et à la marée montante du désordre.
Une majorité sans doctrines, à laquelle on demande des idées qu'elle n'a pas et une cohésion dont elle est incapable; un premier ministre q*ji pourrait à peine trouver des collègues et qui, certainement, ne trouvera ni un programme ni un parti ; des institutions mal assurées, flottant entre le régime qui n'est plus et un régime qui n'est pas encore; une incroyable stérilité d'honneur et
(1) La composition du ministère du 2 janvier n'était point connue àRome à la date de cette lettre, et elle ne pouvait pas l'être. Au reste, cette phase nouvelle de la politique ne modifiait que très-faiblement les justes appréciations qu'elle fait de la situation. (A. de R.)
une absence presque complète de desseins et de resolutions; une dissolution imminente du Corps législatif et la perspective d'élections générales infiniment plus accentuées que les dernières, qui l'ont été déjà si vivement qu'elles ont entraîné une véritable révolution-, tout cela en face des défaillances du dedans, de l'isolement et de la défiance au dehors : tel est le legs déplorable que recueille 1870.
Que deviendra un si malencontreux héritage? Et n'y a-t-il pas à craindre que l'héritière ne rende pire encore une situation qu'elle n'est guère de force à améliorer?
Ah ! je vous assure que, voyant d'ici avec une certaine élévation les petites choses, les petits hommes, les petits intérêts qui se disputent le monde, on ne peut se défendre d'un sentiment de honte, de pitié et d'alarmes!
Et pourtant si la France voulait !. . si l'Europe voulait!.. Les maux sont énormes et la décadence est profonde; mais le remède est là : il est dans ce « droit chrétien » que rappelait naguère une voix si pure et si patriotique ; il est dans les principes sur lesquels repose toute société humaine et auxquels il faut revenir sous peine de périr; il est, chez nous, dans l'alliance de l'autorité vraie avec les libertés publiques, telles que les comporte une nation civilisée et formée par quatorze siècles de monarchie et de catholicisme.
Royauté et Foi ! Comme, ici, l'on sent bien la force de ces deux grandes puissances de la terre et du ciel!
Laissez-moi vous montrer le contraste. A Rome, l'année 1869 a fini dans les actions de grâces, et l'année 1870 s'inaugure dans la confiance et dans la joie.
Hier, à quatre heures, la ville était tout en fête; le Pape allait chanter le Te Deum au Gesù. Un temps magnifique favorisait cette cérémonie ; les rues étaient encombrées; sur le parcours du cortège pontifical toutes les fenêtres étaient ornées de draperies, de tapis et de tentures; les balcons des palais et les fenêtres des maisons étaient remplis. Dès avant deux heures la vaste église était comble. Peu à peu, dans l'étroit espace réservé, tous les princes et toutes les princesses présents à Rome arrivaient. Quelle magnifique couronne de rois et de souverains attendant les prières et la bénédiction de celui qui est le Vicaire du Roi des rois! L'Impératrice d'Autriche, le Roi des Deux-Siciles, le Duc et la Duchesse de Parme, le grand-duc et la grande-duchesse de Toscane, toute la famille royale de Naples, étaient aux pieds de l'autel, représentant le Droit et la Justice autour de l'invincible et auguste défenseur de la Vérité.
Je ne décrirai pas les magnificences du Gesù : elles sont historiques. Qu'il me suffise de dire que le temple, où le marbre des colonnes le dispute en éclat à l'or même, resplendissait de mille feux. L'autel et le monogramme de Notre Seigneur semblaient entourés de guirlandes de diamants.
De longues acclamations ont annoncé de l'extérieur l'arrivée du Saint-Père. Après le Te Deum, admirablement chanté, la foule, qui s'était entassée sur la place et qui rivalisait avec celle qui sortait de l'église, a accueilli Pie IX par une ovation plus triomphale encore que celle dont j'avais été le témoin aux Saints-Apôtres. J'ai même trouvé, et c'était le sentiment que j'ai rencontré
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partout, que les cris et l'enthousiasme du 31 décembre avaient quelque chose de plus affectueux : comme si l'immense multitude voulait témoigner ses vœux de nouvel an avec un redoublement de respect, et, disons le mot, — il est italien et exprime au vrai la pensée populaire, — de divozione pour le Pontife et pour le Père.
Et ce que je ne saurais trop marquer, c'est la sincérité, la spontanéité, le laisser aller de ces explosions de vivats; c'est la vénération libre et volontaire avec laquelle s'agenouille un peuple entier où les Romains sont en majorité, quels que soient le nombre et l'empressement de ces « étranger.-, » tous en ce moment citoyens de la patrie commune des âmes.
Ce matin , le canon du fort Saint-Ange annonce l'année nouvelle : une aurore radieuse avec un froid de bon augure dore les coupoles de Saint-Pierre, et de légers nuages rosés se détachent sur l'azur naissant. Rome s'éveille dans la paix et l'allégresse : elle est fière et heureuse de son Pontife et de son Monarque ; son Roi a droit d'être heureux et fier d'elle !
Le Concile augmente encore les heureuses perspectives de 1870. Il a commencé ses travaux avec la gravité et la majesté qu'on en attendait. Déjà des débats considérables ont été entamés. Le secret est de rigueur; mais il est tempéré par le nom et par l'éloge des orateurs déjà entendus. Bien plus encore que dans nos procès à huis clos, il est impossible de dire sur quoi ont porté les débats ; mais ce que la renommée accueille, c'est reflet produit par l'éloquence et la puissance de la discussion. 11 n'y a qu'une voix pour signaler les priuci-
paux Pères qui se sont fait entendre; on parle notamment de Mgr Strossmayer, Évêque de Bosnie. Les commissions sont en grande activité.
La Reine de Naples et la jeune Princesse continuent à être en excellente santé. Hier soir, S. A. Pu le comte de Trapani avait réuni, dans une belle et brillante soirée, les princes et princesses qui avaient assisté au baptême, et les Napolitains qui étaient venus avec tant d'empressement et de fidélité pour cette cérémonie nationale. C'était la suite et le complément des réjouissances, telles que le permet l'exil. S. M. François II a honoré la réunion de sa présence; ses traits respiraient le bonheur, et ses paroles témoignaient combien son noble cœur était touché de toutes les marques de dévouement et d'attachement que lui offre son peuple entier, et notamment l'élite de la jeunesse, véritable espérance de l'avenir. Il est impossible de montrer plus de grâce et de bonté que ne l'ont fait LL. AA. RR. le comte et la comtesse de Trapani pour les hôtes qu'ils avaient invités, et qui ont emporté de cette fin d'année le plus agréable souvenir.
Donc, ici, 1870 s'ouvre sous les plus favorables auspices ! Puisse la France, comme tout le monde catholique, en recueillir sa part !