LE CONCILE ET SES TRAVAUX
Home, 3 janvier 1870.
Le temps des principales fêtes est passé. Nous aurons encore l'Epiphanie avec la pompe religieuse de sa solennité et avec les joies populaires de la « Befana. » Certes, ce sera une consolante perspective que de considérer, non plus comme au temps des Mages, les premières des nations représentées auprès du berceau du Sauveur, mais, autour de ce même berceau, les Pasteurs du monde entier, venant apporter l'or de la foi, l'encens de la prière, la myrrhe des souffrances de toutes les parties de la terre habitée. Là encore le Concile ajoutera à l'éclat et à l'enseignement de la fête,
Les Pères profitent du temps qui est plus libre pour accélérer leurs travaux, et je puis vous assurer qu'il y a bien peu de parlements ou d'assemblées délibérantes qui déploient autant de zèle. Ainsi, indépendamment des réunions de commissions, il y a presque tous les jours des séances générales, qui ne durent pas moins de cinq heures. Aujourd'hui, après la messe, à neuf heures >et demie, les débats ont commencé et n'ont pas fini avant deux heures et demie. Comme dans les deux dernières réunions, cinq orateurs au moins ont été entendus. Vous voyez que les opinions ont parfaitement le loisir de se développer. Les dispositions nouvelles
prises dans la salle du Concile permettent maintenant à la voix de parvenir aisément aux vénérables auditeurs.
Quant à la liberté des orateurs, ai-je besoin de vous redire qu'elle est absolue? C'est la justice que les esprits les plus prévenus sont bien obligés aujourd'hui de rendre à l'illustre assemblée, au témoignage de tous ses membres. L'un d'eux, et son autorité est considérable, s'est exprimé, sous ce rapport et publiquement, de la façon la plus catégorique, ayant pu lui-même en faire l'expérience et en gardant pour ses collègues et pour le Concile une vive et légitime gratitude.
En même temps que l'indépendance est assurée aux discussions, l'esprit de paix et de charité anime de plus en plus les premiers Pasteurs. A échanger leurs pensées, soit en particulier, soit dans les séances, ils prennent, si l'on peut ainsi parler, plus de respect mutuel pour des sentiments dictés par la conscience, plus de désir de se rapprocher et de s'unir dans la vérité. C'est une émulation d'égards et de vénération , c'est une confiance réciproque dans la droiture de tous, c'est une recherche du juste et du vrai qui prépare admirablement les voies aux décisions définitives.
Il faut que l'opinion publique le sache : la vérité fait son chemin dans la paix et dans la concorde. Les catholiques y comptaient; il leur est doux et consolant d'avoir à invoquer à l'appui de leur conviction le témoignage des faits.
Le télégraphe vous a donné les noms des Pères qui composent la troisième grande commission, celle des Ordres réguliers. Vous avez vu que, presque au premier rang, figurent deux Évêques français, Mgr l'Évêque
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de Strasbourg et Mgr l'Archevêque de Rennes. Ces deux noms avaient été, dit-on, présentés par une réunion générale de l'Épiscopat de notre pays, à laquelle auraient pris part soixante-seize Prélats. C'est encore une marque de confiance que le Concile donne à nos Pasteurs. Nous avons droit d'en être fiers et devoir d'en être reconnaissants.
Dans la réunion de ce matin, on a eu notification de la nomination par le Saint-Père de LL. ÉÉm. le Cardinal Bilio et le Cardinal Caterini comme présidents, l'un de la commission de Fide, l'autre de la commission de Disciplina. Une Bulle confère à S. Ém. le Cardinal de Angelis la charge de l'un des présidents des sessions générales en l'absence du Pape. Cet éminent prince de l'Église remplace le regretté Cardinal de Reisach.
C'est un confesseur de la foi. Vous avez applaudi à son incomparable courage en face des persécutions du gouvernement piémontais ; vous avez salué sa fermeté lorsque le ministère de Victor-Emmanuel l'a tenu prisonnier à Turin et l'a réduit au « domicile forcé, >■> domicilio coalto, dans la maison de la Mission. La science et la piété du Cardinal, ses vastes connaissances, son talent, qui a eu à se déployer dans diverses nonciatures importantes, le désignaient au choix du Souverain Pontife, et le Concile s'est associé à l'honneur que justifiait une vertu aussi universellement appréciée.
Les Pères ont eu à rendre hommage à un autre confesseur, l'Évêque de Foggia, qui avait été jeté en prison par les Piémontais, et qui vient de succomber aux suites de ces violences.
Quelle assemblée que celle où figurent tant de per-
sonnages qui non-seulement soutiennentet revendiquent les droits et la liberté de l'Église, mais qui peuvent montrer les traces des maux qu'ils ont soufferts pour ces droits et pour cette liberté!
Le Saint-Père continue à jouir de son excellente santé : il supporte d'une manière étonnante ses nombreuses fatigues. Aujourd'hui, il a reçu les félicitations des souverains et des princes présents à Rome. Le Roi de Naples et la famille royale, le Duc et la Duchesse de Parme lui ont présenté leurs vœux.
Il a donné aussi plusieurs audiences particulières. Laissez-moi vous citer un trait de l'uned'elles. Elle était accordée à un ancien officier de la garde royale, M. de S..., décoré en 1823 pour fait de guerre. Le Saint Père, l'ayant appris, a demandé à l'officier, d'abord s'il avait connu Charles-Albert, le « grenadier français, » et s'est plu ensuite à rappeler que S. A. R. Mgr le Duc d'Angoulême avait été le dernier prince à qui aient été décernés Tépée et le chapeau, le slocco et le beretlone, qui sont bénits à la messe du jour de Noël. Ce souvenir — on n'oublie rien à Rome ! — aura beaucoup de prix pour notre brave armée, qui a su si bien maintenir en Espagne comme partout l'honneur héréditaire de notre drapeau.
Demain, il y aura une nouvelle réunion du Concile; ses séances deviendront de plus en plus fréquentes. On parle toujours d'une session générale et publique pour l'Epiphanie, où les Évêques prononceraient la profession de foi de Pie IV.
Vous le voyez : le Concile marche dans sa force, sa sagesse et sa liberté.
l'Epiphanie et la seconde session générale du concile.
Rome, 6 janvier 1870.
La seconde session générale du premier Concile du Vatican vient de se terminer. Il est deux heures et demie; la cérémonie avait commencé à neuf heures et demie. On ne saurait comprendre que par une assistance spéciale de la Providence la force avec laquelle le Saint- Père supporte dételles fatigues. Plusieurs Évoques, dont l'âge est moins avancé que le sien, en éprouvent des échecs. Ce matin, pendant la séance, un de nos plus vénérables Prélats, l'Évêque de Meaux, s'est senti pris d'une sorte de faiblesse. Il a été immédiatement secouru; on lui a fait respirer des sels; il est sorti quelques instants, et, se trouvant mieux, a tenu à revenir dans la salle, où il a pu demeurer jusqu'à la fin.
La fête, du reste, était magnifique. Aux splendeurs accoutumées de Saint-Pierre s'ajoutait l'intérêt particulier de la profession de foi de tout l'Épiscopat. Vous aurez par noire correspondant, si vous ne les avez déjà, les détails de la cérémonie. Laissez-moi insister sur ce qu'elle a eu de particulièrement majestueux et émouvant.
Pendant la messe d'abord, le Credo a été chanté par tous les Évoques. Vous ne sauriez vous figurer l'impres-
sion que produisent ces voix venues de tous les coins de l'horizon , exercées à l'enseignement, à l'éloquence, à la défense de Dieu et à la prédication du salut, et répétant ensemble le Symbole de cette même foi qui éclaire le monde entier. L'impression gagne à mesure que se développent les paroles, et elle avait quelque chose de plus solennel encore quand on est arrivé à la confession de la croyance en PEsprit-Saint, qui plane visiblement sur l'assemblée.
Après la messe, on a entonné les Litanies des saints. A entendre tous ces noms glorieux de l'Église du ciel invoqués par l'Église de la terre, la pensée rappelait, pour ainsi dire, sur chaque siège, les docteurs, les martyrs, les confesseurs qui les ont illustrés. On revoyait, dans le souvenir du passé et dans la gloire de la communion des saints, ces apôtres et ces fondateurs qui protègent de leur intercession les successeurs que la suite des siècles leur a donnés, et leur auréole projetait sur le Concile entier comme une lueur de force, de charité et de paix.
Vers la fin des Litanies, le Pape a chanté les versets par lesquels il supplie la Très-Sainte-Trinité de « bénir, » de « gouverner, » de « conserver >^ le Concile. L'accent merveilleux de sa parole, qui a retenti avec une vigueur extraordinaire sous ces voûtes immenses et qui est arrivée jusqu'aux extrémités de la basilique, a pris une vibration plus pénétrante encore de la piété et de l'ardeur qui animent sa grande âme. Il s'est fait dans tout l'auditoire, chez les Pères d'abord, dans l'innombrable public ensuite, un mouvement spontané et pro-
fond. Le Ciel s'abaissait pour répondre aux vœux de Pie IX.
La profession de foi de Pie IV a été lue publiquement. Vous la connaissez : elle est le plus beau résumé de la doctrine catholique, et ce serait une pensée heureuse que de la reproduire en y adhérant. Nul témoignage de fidélité, de soumission et de foi, ne saurait avoir plus d'à-propos.
Chaque Évêque est venu à son tour prononcer la formule d'adhésion devant le Saint-Père. Ce « défilé, » si j'ose ainsi parler, n'a pas duré moins de deux heures. La longueur de la cérémonie était largement rachetée par sa haute signification. La satisfaction de conscience et la joie du témoignage rendu à la vérité catholique se sont vivement exprimées par le Te Deum, auquel se sont associés de nouveau tous les Évêques.
Le Pape a donné sa bénédiction, qui, comme d'ordinaire, a remué tous les cœurs.
L'Epiphanie, l'anniversaire de la « manifestation » de la lumière divine aux nations, a donc été dignement célébrée par les Pasteurs chargés de porter jusqu'aux confins du globe le flambeau de la clarté évangélique.
Après la fête de l'Église, la fête du peuple. Hier soir et toute la nuit, les Romains se sont livrés à leur expansion habituelle. Ils s'amusent, à l'occasion de la « Befana, » comme, dit-on, s'amusaient les rois jadis et comme certainement les rois ne s'amusent plus. Cette gaieté est franche, un peu bruyante : — est-ce que le bruit n'est pas de toutes les manifestations extérieures? — elle est honnête et elle est sincère. Les sifflets, les
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trompettes, les tambours de Basque, les chants des jeunes gens et des enfants retentissent partout, et notamment autour de Sant'-Eustachio, où sont les petites boutiques illuminées qui débitent les jouets, les sucreries, les petits objets et surtout les sifflets de toutes formes qui sont l'instrument de la réjouissance publique.
Il y a jusque dans les élans de cet entrain une réserve et une dignité qu'on ne trouve pas dans nos foules aux jours de folies. La police est ou paraît absente, et rien ne trouble une allégresse parfaitement inofîensive.
Demain, et même dès ce soir, commencent d'ailleurs les exercices de piété en l'honneur de Jésus Enfant. Saint- André délia Valle va plusieurs jours durant être témoin des plus belles cérémonies dans tous les rites, et les prédicateurs les plus éloquents et les plus savants se feront entendre sous ses voûtes dans tous les idiomes connus. Puis viendra le tour de la Propagande avec sa « fête des langues. »
Comme on touche ici le miracle de l'établissement et de l'extension de l'Église ! Les trois rois d'Orient apportaient à la crèche les prémices du monde ; c'est le monde entier qui maintenant se rend à Rome pour offrir l'élite de ses vertus, de ses talents, de son génie, et, ce qui vaut mieux, de sa sainteté.