‹ Lettres sur RomeChapitre 14 sur 34 · AUDIENCE DU COMITÉ FRANÇAIS POUR L'ARTILLERIE PONTIFICALE · texte numérisé non relu

AUDIENCE DU COMITÉ FRANÇAIS POUR L'ARTILLERIE PONTIFICALE

Rome, 7 janvier 1870.

Encore une heureuse fortune que je tiens à vous faire partager! Nos amis y ont droit par le concours généreux qu'ils ont prêté à l'œuvre qui a mérité cette faveur. C'est celle qui s'est donné pour mission de pourvoir aux besoins matériels de l'artillerie pontificale.

Trente-deux départements, de l'Ouest, du Nord et du Centre spécialement, ont vu se former des comités, à l'imitation et sous l'initiative de celui qu'avait institué à Poitiers un zélé catholique, M. de la Chevasnerie. Une batterie rayée de 12 de campagne, huit cents obus, le matériel de rechange d'une batterie de montagne, deux canons de montagne et quatre mille fusées d'obus, soixante mulets d'artillerie et quatre-vingt-dix chevaux, six cents mousquetons Remington, représentant près de 220,000 fr. , témoignent du zèle, de l'activité et de l'utilité des offrandes que notre pays se plaît à multiplier pour le service de la cause pontificale.

Il était juste que ce dévouement reçût sa récompense. Déjà, dans son allocution à l'armée, le Saint-Père avait étendu sa bénédiction à tous les fidèles qui ont coopéré à sa formation et qui lui sont venus en aide de toutes les

manières. Interprète de son auguste Souverain, le brave général Kanzler s'était empressé de transmettre aux divers comités la nouvelle de cette grâce spontanée de Pie IX.

Le Pape a voulu y mettre le comble en recevant, dans une audience particulière, le président et les membres des divers comités présents à Rome en ce moment. L'audience a eu lieu ce matin au Vatican : M. le colonel Caïmi, commandant l'artillerie, M. le lieutenant-colonel des zouaves baron de Charette, Mgr Daniel, aumônier des zouaves, M. le capitaine Daudier et M. le lieutenant de Falaiseau, M. le capitaine Le Gonidec, M. de Parseval, M. le baron Chaurand, M. de Montergon, M. de Richecour et M. de la Rorderie accompagnaient M. de la Chevasnerie, qui apportait à Sa Sainteté la liste des souscripteurs.

Cette liste, magnifiquement imprimée en un exemplaire unique, contient, à chaque titre des départements, les armes des principales villes peintes en miniature avec un art parfait. C'est l'ouvrage d'un Frère des Écoles chrétiennes de Nantes. Le volume, in-folio, est enveloppé d'une reliure en veau du Levant, d'une rare magnificence. Les armes de Pie IX en couleur ressortent sur un semé de fleurs de lis d'or, et des ornements en vermeil relèvent les coins. La dédicace est : pio nono gallia fidelis. C'est un des plus beaux volumes du Livre d'or de la fidélité française.

Le Saint-Père était admirable de grâce, de santé et d'enjouement. C'est le désespoir de ceux qui écrivent d'avoir à tenter de reproduire, non-seulement le sens

des paroles descendues de cette bouche vénérée, mais en core l'attitude si simple et si majestueuse tout ensemble, le ton paternel et royal, le sourire charmant, l'éclair du regard, ce jeu si fin et si doux de la physionomie, les gestes, l'accent, toute cette harmonie enfin où se confondent l'autorité, la magnanimité, la bonté et la mansuétude. Ici, il faut avoir été témoin, et le témoignage le plus sincère ne saurait atteindre à l'exactitude.

M. de la Chevasnerie a lu, d'une voix très-émue, les paroles suivantes, que le Saint-Père a accueillies avec des signes d'attention et de satisfaction marquées :

« Très-Saint-Père,

« La France, cette fille aînée de l'Église, la France de Charlemagne et de saint Louis, s'est sentie remuée jusqu'au fond des entrailles, en voyant la détresse où Vous a plongé Votre noble conduite. Non contente de Vous envoyer l'élite de ses enfants, elle a voulu donner à Vous et à Votre vaillante armée de nouveaux témoignages de son amour et de son admiration en offrant des secours matériels pour Votre artillerie.

« Vous avez daigné les recevoir, Très-Saint-Père: veuillez accepter aujourd'hui, avec la liste des souscripteurs, l'hommage de leurs vœux et de leur dévouement; et puissent un jour Vos héroïques défenseurs, ces Machabées du dix-neuvième siècle, — aux cris de Vive Pie IX! Plutôt la mort que l'infamie! — remporter le triomphe final qui assurera le sceptre dans Vos mains et la Croix au dôme de Saint-Pierre.

« C'est le vœu de la France, Très-Saint-Père ; c'est le vœu de deux cents millions de catholiques, qui n'ont tous qu'un cœur pour Vous aimer et une voix pour Vous le dire.

« Daignez, Très-Saint-Père, accorder Votre bénédiction à nous et à tous nos souscripteurs. »

Alors, l'auguste Pontife a commencé une de ces allocutions familières et élevées qui touchent ses auditeurs jusqu'au fond de l'âme, et dont il n'est pas possible de rendre le charme pénétrant.

Voici la substance de cette allocution :

Le Saint-Père remarque avec gratitude que des dons de toute nature sont offerts au Saint-Siège : on offre de l'argent, des objets précieux ; on offre des canons, on offre surtout des prières. Les prières, elles viennent de partout, et ce sont les vraies armes du Pape.

Ce sont ces prières qui inspirent confiance. Oui, elles gardent ce coin de terre qui est laissé au Saint- Siège. Ce coin de terre, on ne nous l'enlèvera pas, nous en sommes convaincus. Au besoin, il serait bravement défendu par notre armée.

Elle est petite, cette armée ; mais David aussi était petit, et il n'a pas hésité à combattre le géant, et la tête de Goliath est restée à David! La guerre, toutefois, n'est pas à craindre. Les dons de l'Europe et du monde nous assurent que nous demeurerons ici de jour en jour et que nous y vivrons. Nous sommes pauvres, mais noire pauvreté n'est pas à plaindre. Jamais on n'a tant fait ici dans la Ville avec les secours de toute la terre.

Page 1