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LE PAPE ET LES ORATEURS DE ROME

Rome, 10 janvier 1870.

Pie IX est né orateur. Dans sa jeunesse, il a cultivé ce don avec un grand succès, et Ton garde précieusement le souvenir des missions qu'il a prêchées et qui ont produit des fruits excellents. Aujourd'hui, Pie IX est orateur à la manière dos grands Papes : il excelle dans les homélies et les allocutions, et chez lui l'onction s'unit à la fermeté. La tête dicte et le cœur parle. D'ailleurs, tout concourt, en son auguste personne, à captiver, à émouvoir, à charmer l'auditoire: sa noble attitude, sa belle figure, ses regards vifs et purs, son ineffable sourire. Il n'y a pas même jusqu'au léger effort qu'il fait pour s'exprimer dans notre langue qui ne donne à sa parole une pénétration plus émouvante.

Un millier de fidèles, hier encore, en ont fait la douce expérience, et vous ne sauriez vous figurer quel sentiment d'enthousiasme anime tous les récits que je reçois. Je veux m'en faire l'écho, affaibli mais sincère.

L'audience avait lieu dans la grande galerie des Cartes géographiques, comme celle à laquelle j'ai assisté moi-même. Il y avait une affluence tellement nombreuse et tellement empressée, que le Saint Père a eu une certaine peine à fendre cette foule pour arriver jusqu'à son trône. Les gardes-nobles ont dû lui frayer le

passage, au milieu des acclamations et des démonstrations de joie et de respect.

On ne saurait s'empêcher de remarquer combien ces hommages sont spontanés, combien ils sont loin de tout caractère officiel, et combien ils renferment de protestations libres et volontaires de vénération et d'attachement.

Hier, le Pape n'avait point passé dans les rangs, ainsi qu'il le fait d'ordinaire, et il était allé directement à son trône, où il était monté avec la plus grande aisance. Là, debout, droit et ferme, il a étendu son regard, plein de bienveillance et de majesté, sur l'assistance, et il s'est exprimé dans des termes dont on ne saurait reproduire le texte absolument exact, mais dont on me garantit le sens :

« J'ai résolu aujourd'hui de me tenir à cette place pour deux raisons : d'abord, parce que le Pape est un peu fatigué — il a tant à faire, le Pape ! — ensuite, parce que vous êtes bien nombreux, et qu'en m'arrêtant à chaque famille seulement une minute, il me faudrait bien du temps.

« Vous êtes venus ici pour deux choses : pour voir le Pape, et puis pour recevoir sa bénédiction.

«Le Pape, le voici! Pour la bénédiction, je vous la donnerai quand je vous aurai dit quelques mots.

« Ces mots, j'en prendrai le sujet dans l'évangile du jour: Notre-Seigneur retrouvé au temple. En effet, la sainte Vierge Marie et saint Joseph, ayant quitté Jérusalem pour retourner chez eux, s'aperçurent, après une journée de marche, que Jésus n'était plus dans leur compagnie. L'ayant cherché en vain, ils se décidèrent à revenir à Jérusalem. Et là, après trois jours d'angoisses,

ils le découvrirent dans le temple, prêchant aux docteurs, qu'il étonnait par ses réponses et sa doctrine.

« La sainte Vierge et saint Joseph lui demandèrent alors pourquoi il les avait quittés et livrés à de si poignantes inquiétudes. Et Jésus répondit: Pourquoi suisje ici, si ce n'est pour faire les affaires de mon Père céleste? De cette parole il nous faut apprendre que nous aussi nous ne sommes sur la terre que pour faire les affaires du souverain Maître, de notre Père qui est aux cieux.

« C'est pour ces affaires que j'ai réuni le Concile qui se tient au Vatican, et dont tout le monde s'occupe aujourd'hui.

« Les uns croient que le Concile va tout arranger et qu'il fera cesser toutes les divisions qui existent parmi les hommes. Mais le cœur et la tête des hommes ne peuvent être changés que par le Père céleste, qui, seul, a le pouvoir de renouveler la face de la terre.

« Les autres croient que cette assemblée ne servira de rien, et ils en rient.

« Je ne suis qu'un homme, un pauvre homme, et misérable. Mais je suis le Pape, le Vicaire de Jésus-Christ, le Chef de l'Église catholique, et j'ai réuni le Concile, et ce Concile fera les affaires de Dieu.

« De prétendus sages voudraient qu'on ménageât certaines questions et qu'on ne marchât pas, comme ils disent, contre le courant des idées du temps. Mais moi je dis qu'il faut dire toute la vérité, qu'il ne faut jamais craindre de la proclamer et de condamner l'erreur. Je veux être libre et indépendant. Les affaires du monde,

je ne m'en occupe pas; moi je fais les affaires de Dieu, de l'Église, du Saint-Siège et de la société chrétienne tout entière. Priez donc, priez, forcez le Saint-Esprit par vos supplications à intervenir et à éclairer les Pères du Concile, afin que la vérité triomphe et que l'erreur soit vaincue.

o II y a ici des catholiques de toutes les nations: Anglais. Français, Espagnols, Allemands, sont venus chercher force et consolation près de la Chaire de saint Pierre. 0 mon Dieu! envoyez votre Saint-Esprit! Écoutez, écoutez et accueillez les prières que tout votre peuple vous offre! Bénissez, ô mon Dieu! ce peuple qui est le vôtre ; et vous tous qui êtes ici rassemblés autour de moi, recevez cette bénédiction pour vous, vos familles, vos amis, et qu'elle se répande sur la patrie de chacun de vous.

« Bien des familles, sans doute, ne sont pas exemptes de ces troubles, de ces peines, de ces divisions, inséparables de la vie temporelle : que cette bénédiction que je vous donne y porte la concorde et la paix. Benediclio Dei... »

Des acclamations sans fin ont accompagné le Saint- Père, qui ne s'est soustrait que difficilement aux marques de vénération et d'amour dont il a été l'objet.

C'est du reste, en ce moment, à Rome, une vraie fête pour l'éloquence sacrée. On se porte en foule à la station de Saint-André-della-Valle, où plusieurs fois le jour les orateurs les plus éininents de France, d'Angleterre, d'Allemagne et d'Italie occupent tour à tour la chaire ou l'estrade. On dit merveille des discours du P. Gaspard

— h20 — Ballerini, l'un des maîtres de l'art oratoire dans la Péninsule. Mgr Mermillod, dimanche, a ravi un immense auditoire en célébrant les grandeurs que rappelle l'Étoile des Mages. L'Adoration des Rois d'Orient a eu son complément à Nicée, dans la proclamation de ia consubstantialité du Verbe; à Trente, par la déclaration dogmatique de laTranssubstantiation. L'Étoile avait ainsi conduit l'humanité de Bethléem aux deux grandes assemblées de l'Église universelle. C'est elle qui a amené aussi les Pères du Concile actuel au Vatican: Tues Petrus... Ainsi se développent les trois conditions: la vérité, la vie et la voie. Revêtez cette esquisse du charme, de la douceur, de l'élégance des formes, et vous aurez à peine l'idée de l'impression produite par l'héritier de saint François de Sales.

Un autre jour, on entendait l'Évêque de Tulle. Comme un torrent fougueux qui s'élance sur des pentes inégales, tantôt bouillonnant et emportant tout sur son passage, tantôt plus calme et arrosant des prairies semées de fleurs, l'orateur passe tour à tour de la simplicité à l'élévation, de la poésie à la science. On s'étonne parfois, mais on cède plus souvent à l'entraînement et à l'éclat de cette parole, dont l'originalité est si profonde. Mgr Bertheaud a montré surtout combien la vérité se joue des calculs de la frayeur humaine, et comme elle rayonne toujours d'un invincible à-propos.

Avant lui, Mgr Freppel et Mgr Besson avaient occupé et captivé l'attention. L'Évêque nommé d'Angers, dont le choix est si heureux pour ce beau diocèse, se fait remarquer par l'élégance didactique de ses discours, par

la vigueur de son argumentation, par la douceur de ses appels à la conscience et à la droiture de ses auditeurs. Mgr Besson a une ampleur, une pureté de style peu communes et un grand art de conception.

Le matin, la messe est célébrée dans les rites divers avec une pompe vraiment magnifique, et le soir un Cardinal donne le salut.

Voilà les principaux exercices qui remplissent les intervalles des sessions du Concile. Rome seule peut offrir ces satisfactions de l'esprit et de la piété.

En voici une autre qui a touché singulièrement et à juste titre l'Épiscopat. On célébrait les funérailles de Mgr Frascolla, le courageux Évêque de Foggia, victime de son zèle pour la défense des droits de l'Église. Sans avoir prévenu, le Roi de Naples est arrivé et a mêlé ses prières à celles de toute l'assistance. Cet hommage offert par le héros de Gaëte à un Évêque de son royaume, confesseur de la foi, a été vivement apprécié : il honore celui qui le rend et celui à qui il est rendu.

Rome, 17 janvier 1870.

Comme son auguste belle-sœur, S. À. R. madame la Duchesse de Parme vient ce soir même, à huit heures et demie, de donner le jour à une princesse. L'épreuve a été vaillamment supportée, et cette joie porte les prémices d'un bonheur plus complet encore.

La vieille tige des Bourbons, cette première race royale du monde, refleurit de tous côtés : la Providence veut préparer aux peuples les conditions de leur régénération par la monarchie chrétienne. Et vraiment , jamais elle ne leur a offert autant de vertus, de grâces, de bonté et d'intelligence au service de leurs véritables intérêts. S'ils savaient seulement comprendre et vouloir!... Espérons: car les nations civilisées par l'Évangile ont des ressorts soudains et des ressources incomparables.

Madame la Duchesse de Parme a été élevée avec autant de soin que de succès, d'abord par son auguste mère la Reine Marie-Thérèse ; puis, lorsque cette princesse a été victime du fléau du choléra, par une Française qui a su rendre sa royale élève digne de la hauteur du sang royal et des adversités de l'exil.

La princesse est italienne de cœur et d'âme, et elle n'aura qu'à obéir à ses instincts pour répondre aux vœux et à l'affection des populations, qui regrettent si

profondément leur indépendance et qui ne sauraient la reconquérir que sous leurs princes légitimes.

Son éducation littéraire a été très-habilement dirigée par un des religieux les plus distingués des Écoles pies, le Père Borelli, qui lui a rendu familières les beautés des maîtres et qui lui a donné une pureté et une élégance de style singulièrement rares. Les études historiques ont eu pour la Duchesse de Parme un attrait particulier; et quand le sort des révolutions l'a conduite à Rome, là où les annales du monde entier sont si vivantes et où les monuments produisent des impressions si profondes, elle se livra, sous la conduite du savant baron Visconti, à une sorte de culte pour l'antiquité sacrée.

Elle parle et elle écrit avec une grâce extrême le français et l'allemand ; elle aime les beaux-arts avec le goût traditionnel de sa famille. Musicienne de la grande école, elle se plaît à exécuter les œuvres qui témoignent du génie des artistes les plus relevés de l'Allemagne, de l'Italie et de la France. Elle a un penchant spécial pour la peinture, et elle réussit surtout dans le paysage.

Ces qualités de l'intelligence sont rehaussées encore par les dons de l'âme. Chrétienne fervente, elle a une piété solide et éclairée, et sa charité est sans limites. On raconte des traits charmants, dont je craindrais d'altérer le mérite en les dévoilant ; sa sollicitude la plus touchante se porte sur les misères qui se cachent et qu'elle secourt avec une délicatesse royale.

On s'en est déjà aperçu à Parme, et l'affection si fidèle que le peuple portait à l'auguste fille de France qu'il pleure encore, s'est reportée avec empressement

sur la noble héritière d'un titre que l'Europe entière a salué de son respect et de son admiration.

C'est dire avec quelle allégresse la nouvelle de l'heureuse délivrance de la souveraine sera accueillie dans le duché; et combien ce bonheur du présent, gage d'un avenir plus heureux encore, sera une des rares joies nationales que puissent éprouver les populations courbées sous le joug ruineux et dégradant du Piémont.

C'est, vous le savez, le Saint-Père qui servira de parrain à la princesse nouvellement née. Pie IX porte à l'auguste mère une affection paternelle ; vous en avez eu des preuves toutes récentes : le vénéré Pontife ne parle d'elle qu'avec une profonde émotion. La bénédiction qui va rejaillir sur la nouvelle génération de la maison de Bourbon, ouvrira, nous en avons la confiance, une ère de réparation et de splendeur pour cette grande race.

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