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LA CHAIRE DE SAINT PIERRE

Rome, 18 janvier 1870.

Célébrer au Vatican, en plein Concile œcuménique et dans les circonstances actuelles, la fête de l'établissement de la Chaire de saint Pierre à Rome, c'est une des plus grandes joies chrétiennes qui puissent être éprouvées.

Notez qu'on est là en présence, non pas seulement d'un symbole, mais de la réalité vivante. Cette chaire de Pierre, elle n'est point uniquement figurée dans le magnifique monument que le génie bizarre, tourmenté, mais grandiose du Bernin a élevé au chevet de l'im mense basilique, entre la terre et les cieux, et au milieu des anges d'or et des gloires rayonnantes. Elle est là , sous ce bronze, portée en vérité par les mains des quatre grands Docteurs de l'Église : par saint Athanase et par saint Chrysostome, par saint Ambroise et par saint Augustin ; elle est là dans la simplicité primitive de son œuvre antique, et telle qu'en 1867 elle a été exposée à la vue des fidèles et aux investigations de la science.

Hier, indépendamment de son revêtement habituel, elle était cachée encore aux regards, ou plutôt elle semblait se dissimuler pour mieux être devinée, derrière le trône érigé pour le Pape pendant le Concile. Les fonctions sacrées qui s'accomplissent d'ordinaire à la cha-

pelle Sixtine, ont lieu, cette année, à cause de l'immense afïluence des Évêques, dans le chœur de Saint-Pierre, et Ton a disposé, comme je crois vous l'avoir dit, les places pour les Prélats des deux côtés de ce chœur; le trône du Saint-Père occupe le fond, et les draperies qui le surmontent masquent le monument du Bernin.

On ne l'en cherchait que mieux, de la pensée et du cœur, cette petite chaire de chêne noirci, usée par le temps et par la piété des chrétiens, couverte à plusieurs reprises, vraisemblablement, de décorations diverses, qui attestent la vénération dont elle a été l'objet durant tous les siècles.

Ainsi que je l'ai pu recueillir d'un mémoire plein d'érudition et d'exactitude, — il est de M. de Rossi : ce nom dit tout; — la chaire est un fauteuil romain en bois orné d'incrustations d'or et d'ivoire. Il repose sur quatre pieds de forme carrée, reliés par des barres transversales, qui, comme les tiges du dossier, sont en chêne jaunâtre. Chacun de ces piliers porte un anneau en fer, dans lequel on passait des brancards; ce qui faisait du siège une sedia gestaloria.

Il est probable que ces parties les plus anciennes sont les seules qui ont servi au Prince des Apôtres. Les intervalles des pieds de devant et des côtés latéraux sont, comme la portion du dossier correspondante, recouverts d'un autre bois, qui ressemble à de l'acacia foncé. Les bandes d'acacia ont des bordures d'ivoire sculpté en relief, et ces ivoires, qui sont d'une date reculée, représentent les travaux d'Hercule. Sur le dossier, divisé en cinq arcatures, régnent des arabesques composées de

combats d'animaux ; le fronton ou tympan du dossier contient une figure d'empereur couronné, avec le globe dans la main ; il est accompagné de deux anges portant des palmes.

D'où viennent ces ornements? Ils ont été vraisemblablement ajoutés par le pieux désir d'enrichir le siège antique, vrai trésor de l'Église romaine.

Mais, quelle qu'en soit l'origine, ne remarquez-vous pas la leçon symbolique, volontaire ou non, qui en ressort? Le Christianisme, et, à la tête de l'Église, le Vicaire de Jésus-Christ, n'est-il pas le nouvel Hercule, le géant de la force morale, bien autrement puissant que le demi-dieu de la force brutale, et destiné à entreprendre de bien plus merveilleux « travaux » que le fameux filsd'Alcmène?

N'a-t-il pas à abattre par sa parole, plus forte que la massue, l'hydre de toutes les erreurs et de toutes les folies qui désolent l'humanité, à délivrer le monde de ces passions honteuses qui le dévastent avec bien plus de fureur que le sanglier de Calydon ou les oiseaux du lac Stymphale? N'a-t-il pas déblayé la terre de souillures bien autrement infectes que les fumiers des écuries d'Àugias, et n'a-t-il pas ouvert pour cette prodigieuse entreprise le fleuve du sang des martyrs, le fleuve des larmes de la pénitence et les eaux intarissables de la charité?

Si donc les ivoires de la chaire de Pierre étaient déjà placés quand il s'y est assis ; ou bien si, considérés plus tard tout simplement comme des bijoux précieux que la vénération y enchâssait, ils n'ont d'autre sens que celui

d'une décoration plus rare et plus riche, les symboles ne peuvent-ils pas néanmoins avoir une sorte d'application involontaire, mais où éclate encore la gloire de l'Évangile?

Quoi qu'il en soit, et nous demandons pardon de cette hypothèse si elle semble trop téméraire, la chaire de saint Pierre est là ; c'est elle qui a reçu, depuis le commencement des âges chrétiens, un culte non interrompu, public et solennel dans la basilique Vaticane, et vous me comprendrez quand je vous dirai que je n'ai pu m'en approcher ce matin sans un saisissement bien naturel.

Et quand le successeur direct du Prince des Apôtres est apparu, quand, au graduel de la messe, les chœurs de la Sixtinc ont répété ces belles paroles de la liturgie sacrée : Exaltent eum in ecclesia plebis, et in cathedra seniorum laudent eum, c'est une vive émotion qui a parcouru l'assemblée entière ; et elle a repris avec enthousiasme : Tu es Petrus, et super liane pclram œdi/icabo Ecclesiam meam! Alléluia!

Ai-je besoin d'ajouter tout ce que le concours des Évoques du monde entier donne de prix et de solennité à ces fêtes si grandes d'elles-mêmes? 11 y a là une « nuée de témoins » , dont la majesté étonne et ravit. Ce sont les représentants de cette Église d'Orient et d'Occident qui, eux aussi, viennent «exalter» dans leurs mains la chaire de Pierre, et qui « louent « Pierre vivant dans Pie IX, lequel « placé sur ce siège des vieillards » , ne peut ni manquer ni errer. Et ces sept cents Évêqucs, ils témoignent non-seulement pour eux-mêmes, mais pour leurs

peuples, qui répètent avec une foi unanime : Tu es Petrus. .. Porlœ in fer i non prœvalebunt.

Vous aurez les détails de la cérémonie par notre correspondance ordinaire. Laissez-moi seulement vous dire combien on est heureux et fier de se sentir, à Rome, dans la plénitude de la lumière, de la vérité et de la paix. Ce qui, bien entendu, ne me donne qu'un plus vif intérêt pour les péripéties où vous vous trouvez, et au milieu desquelles vous luttez avec autant de sagesse que de fermeté et de patriotisme. C'est vous dire que j'ai hâte de revenir prendrema place dans votre fraternelle phalange. Ce ne sera pas long désormais, et ce n'est pas ici a adieu» que je vous dis, mais « au revoir. »

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