LE QUIR1NAL
Rome, 20 janvier 1870.
C'est toujours une cérémonie touchante que celle d'un baptême. Quand on pense avec quelle solennité, quelle condescendance, quel respect l'Eglise reçoit cette petite âme à peine éclose à la vie, et pour laquelle, au milieu de ses vagissements, elle ouvre les sources de la régénération et les trésors de la grâce, on se sent pris d'une gratitude sans bornes pour la bonté de Dieu, qui fait tant pour sa créature encore marquée de la tache originelle, et qu'il appelle à la destinée de cohéritier du ciel !
Qu'est-ce donc quand l'enfant qu'on présente aux fonds sacrés est le descendant de la première race royale du monde; quand cet enfant a pour répondant devant Dieu le Vicaire même de Jésus-Christ, et quand l'eau sainte, lui est donnée en présence de Majestés doublement couronnées par le droit, par la vertu et par l'infortune? Je vous avoue que toutes ces pensées se pressaient clans mon cœur lorsque, dans la magnifique salle du Quirinal, à laquelle seule se peut comparer la galerie de Versailles, j'ai vu ce matin apporter devant le Cardinal Patrizi la jeune princesse, fille de LL. AA. RR. le Duc et la Duchesse de Parme, arrière-pctile-iille du Roi Charles X, petite-nièce de l'auguste Chef de la Maison de Bourbon.
D'un côté, S. Ém. le Cardinal Antonelli, grand ministre d'un souverain plus grand encore; de l'autre, S. A. I. et R. la grande- duchesse de Toscane, représentant l'un le Saint-Père, l'autre l'aïeule de la princesse, S. A. R. Mme la Duchesse abdicataire de Parme, posaient la main sur la robe éclatante de blancheur et sur le voile de dentelles magnifiques qui recouvraient la nouvelle née. Tous deux ont répondu aux demandes de l'Église, et, ces premières cérémonies accomplies à la porte de la salle, on s'est avancé processionnellement jusqu'à l'autel placé au fond, en récitant le Credo. Là le sacrement a été administré en présence d'une foule d'élite. La jeune princesse a reçu des noms nombreux, dont voici les premiers: Maria-Luisa-Pia. Ils rappellent, avec le patron de son auguste parrain, des souverains bien chers aux Parmesans et bien chers à la France. Par une touchante coutume romaine, on y a ajouté le nom de la sainte dont on faisait la fête le jour de sa naissance, sainte Prisca.
Près de l'autel, 1 premiers rangs étaient occupés par S. M. le Roi de Naples et par S. A. R. Monseigneur le Duc de Parme, puis parLL. AA. RR. le Comte et la Comtesse de Caserte, le Comte et la Comtesse de Trani, le Comte et la Comtesse de Girgenti, le Comte et la Comtesse de Trapani avec leurs royaux enfants, la Princesse Immacolata. Plusieurs Cardinaux étaient présents, ainsi qu'un grand nombre d'Évêques: nous avons remarqué Mgr de Dreux-Brézé, Évêque de Moulins; Mgr Pie, Évêque de Poitiers; Mgr Mermillod, Évêque d'Hébron, et trois autres Évêques de cette Suisse catholique où
Mme la Duchesse de Parme, la « Fille de France, » a laissé de si nobles et de si pieux souvenirs.
Par une délicatesse analogue à celle qui avait inspiré le Roi de Naples, les Évêques de Parme et de Plaisance n'avaient pas été invités : il y aurait eu trop d'irritations soulevées contre eux de la part des Piémontais, qui sont furieux du contraste que fait la joie causée à Naples et à Parme par la naissance des jeunes princesses, avec l'indifférence, pour ne pas dire pis, qui a accueilli partout, et surtout dans les provinces annexées, la naissance du fils du prince lïumbert. C'est de la colère qui irait aisément jusqu'à la fureur. Le duché avait envoyé ses plus dignes représentants, et là aussi la jeunesse fidèle est nombreuse et ardente; elle est fière de son jeune Duc, et elle sait qu'il est le gage de son indépendance et de son avenir. Pauvre Parme! comme elle souffre depuis qu'elle n'est plus capitale et libre! Elle a tout perdu, sa couronne d'art et de science, ses écoles, sa vie intellectuelle et élégante ; elle est tombée à peine au rang d'une souspréfecture. Ses pauvres, ses ouvriers, si admirablement soignés par la plus intelligente charité, sont délaissés et abandonnés. C'est la désolation qui a succédé à l'abondance, à la prospérité, à l'honneur. Quand donc pourrat-elle se délivrer d'un joug qui la ruine et l'humilie?
Le Duc était dans le bonheur, et ses traits, aimables et ouverts, reflétaient la joie de son came. Sa paternité a ajouté une dignité plus grande à l'affabilité de ses manières. Il enlevait tous les suffrages.
Après la cérémonie, une réception a eu lieu dans les magnifiques salons du palais Quirinal, et un rinfresco
a été servi. Tout était fait par ordre du Pape, qui a agi en Roi. Les brillants uniformes étrangers se mêlaient aux uniformes plus sévères des troupes romaines. L'ambassadeur d'Autriche était présent. Nous avons vu, parmi les Prélats, Mgr Pacca, Mgr Ricci, Mgr Mislin, Mgr Bastide, des Prélats espagnols, des Prélats italiens et de nombreux courtisans de l'exil et du malheur.
C'était bien une fête royale, royale par la grandeur, royale aussi par le courage qui supporte l'exil et est audessus de la persécution. Là encore, comme au palais Farnèse, se trouvaient réunis, pour les destinés de l'Italie, les éléments de l'union, de la prospérité vraie, de la justice et de la régénération . Intelligence, grâce, énergie, amour du pays, sentiment du droit, et, par-dessus tout, conscience chrétienne : voilà ce qu'offrent les dignes rejetons de la race de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV; tout cela, sous les auspices du grand, du saint, du bien-aimé Pie IX : quelle fortune pour les nations qui sauront la comprendre ! Espérons. La Providence ne fait rien en vain; et, quand elle fait de tels souverains, elle les réserve à des desseins de miséricorde et de grandeur. Puisse arriver bientôt le jour des réparations et des justices !
Celle lettre, quoique datée de Rome, a été écrite ici par mon pauvre père bien malade déjà. Malgré nos instances el en dépit d'une faligue, hélas! Irop évidente, il a voulu tracer de sa main défaillante, ces dernières considérations,
qui résument el terminent ses correspondances.
A. de R.