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DERNIERES IMPRESSIONS

Rome, 50 janvier 1870.

J'arrive de Rome épuisé de fatigues, brisé de souffrances, exlénué des émotions les plus vives, les plus douces, mais les plus pénétrantes.

Je reviens avec une espérance plus profonde et une confiance plus absolue. Deux mois de séjour, la fréquentation des hommes les plus éminents représentant précisément les nuances d'opinions les plus diverses, je ne veux pas dire les plus contraires, m'ont peut-être donné le droit, m'imposent certainement le devoir de communiquer au public d élite qui veut bien me lire les impressions que je rapporte et que la réflexion aidée de nouvelles communications confirme encore.

Autant qu'on peut s'exprimer ainsi, j'ai vu, j'ai touché le miracle permanent, qui maintient et conserve l'Église au milieu des agitations humaines. La sérénité et la paix du Souverain Ponlife ne sont pas de l'ordre purement naturel; le calme de Rome, l'élévation de la

sphère où se tient le Concile, le silence forcé que fait la politique autour de cette grande Assemblée, à laquelle pourtant elle ne ménage ni les injures, ni les défiances, ni les menaces, tout cela tient du prodige.

Il n'y a pas jusqu'aux contradictions qui se sont élevées et qui ont jeté tant d'affliction, et je pourrais presque dire, de trouble, dans les consciences catholiques, qui ne témoignent à leur manière de cette assistance divine qui, selon les promesses de Notre-Seigneur Jésus- Christ, suit son Église à travers les siècles et accomplit sans cesse les fameuses paroles : Non prœvalebnnt.

L'Esprit-Saint fait visiblement son œuvre et semble prendre plaisir à déjouer toutes les espérances des ennemis de l'Église. Combien n'a-t-on pas cherché à exploiter les divergences qui se peuvent manifester entre les Pères sur certaines questions, et notamment sur celle de l'autorité du Souverain Pontife! Que restera-t-il de ces éclats, dont quelques-uns ont si douloureusement affecté la piété et l'obéissance chrétiennes?

A l'égard du Concile, la preuve manifeste de l'indépendance complète, absolue, qui aura été assurée aux délibérations, la liberté sans égale des controverses. A l'égard du Saint Siège, voici ce qui demeure certain pour tous les esprits droits et attentifs :

Et d'abord, dans l'état actuel des esprits, l'autorité du Pape, son autorité doctrinale comme son pouvoir de gouvernement, ne peuvent pas sortir amoindris ni didiminués en quoi que ce soit des délibérations du •Concile.

Au contraire : à la manière dont les questions ont été

posées, à la suite des débats qui se continuent, en présence de l'émotion des consciences, la suprématie du Pape doit êire plus affirmée que jamais. Il faut que l'enseignement de l'Église, que sa tradition, que sa doctrine soient exposés avec la netteté, la lucidité, la certitude qui appartiennent aux décisions qui obligent tous les fidèles.

Comment et dans quelle forme cette affirmation si nécessaire sera-t-elle conçue? Il serait téméraire de le prévoir : le Concile lui-même n'est probablement pas encore fixé. Sera-ce un décret dogmatique emportant l'anathème contre qui ne s'y soumettrait pas? sera-ce une déclaration analogue à celle du Concile de Florence, plus étendue peut-être et excluant clans ses termes les erreurs qui se sont produites dans les siècles derniers et dans le nôtre?

On ne sait, et nous nous donnerions bien de garde de rien préjuger. Notre rôle, comme celui de tout le peuple croyant, est de prier pour que les lumières de l'Esprit— Saint, qui ne peuvent manquer au Concile, éclairent les Pères et leur dictent leur conduite; puis de nous incliner par avance devant la décision, de l'adopter et de la défendre avec toute la franchise de notre soumission et toute l'ardeur de notre zèle.

Ce dont nous sommes sûrs, c'est que, juges et témoins de la foi, les Évêques finiront par rendre un hommage unanime à la puissance donnée de Dieu même au successeur de Pierre, et dont l'exercice, depuis le commencement du christianisme, a été la force, la vie et le gouvernement de l'Église. Voilà dix-huit siècles que le

Pêcheur est au gouvernail de la barque; elle n'a touché aucun écueil, et elle flotte au-dessus des ondes, bravant toutes les tempêtes et victorieuse de tous les orages.

Ce qui est parfaitement certain aussi, c'est l'aide généreuse et salutaire que le Concile offrira à la société civile. Il fera luire les vraies lumières sur les grandes questions qui agitent et tourmentent l'humanité. Les gouvernements et les peuples seront mis en demeure de s'éclairer à cette clarté. Malheur à eux, s'ils étaient assez insensés pour la repousser! L'Église, du moins, aura fait son devoir et dégagé sa responsabilité.

Et déjà, qui ne remarque dans le Concile la prédominance du sentiment de déférence réciproque et de respect mutuel que professent de plus en plus les Pères pour leurs vénérables collègues, à mesure que les discussions se développent et mettent en relief les opinions différentes?

Au sortir même des débats les plus animés, j'ai pu entendre les orateurs qui s'étaient combattus, témoigner les uns pour les autres une estime pleine d'affection, reconnaître hautement la droiture d'intention, la loyauté de controverse de leurs adversaires. L'estime semblait croître avec la contradiction. Chacun, en effet, ressentait que c'était la conscience même qui avait dicté les discours, et que partout il n'y avait qu'un zèle égal pour la recherche de la vérité.

Il suffit, d'ailleurs, d'avoir pu jeter, les jours de congrégation générale, un regard dans la salle du Concile, pour avoir été frappé d'un spectacle qui domine tout. Ce spectacle, à réjouir les anges et les hommes, c'est

celui du recueillement, de la foi, de la piété, que témoignent les Pères. Quand on a vu ces sept cent soixante vieillards s'associer avec une onction profonde aux prières de l'Église; quand on les a vus se frapper humblement la poitrine au Confitcor, en reconnaissant leurs fautes et leur fragilité; quand on les a entendus répéter avec conviction le Symbole de leurs prédécesseurs de JNicée ; quand on les a vus lever les yeux au ciel et se mettre en présence de Dieu pendant que leur vénérable président récite la belle prière: Adsumiis, Domine; quand on a pu juger de la sincérité de leurs invocations à lTsprit divin, qui est leur guide, on se sent pris d'une confiance invincible, et l'on se dit : Voilà bien des juges et des législateurs qui vont parler, délibérer et conclure dans la droiture de leur conscience, et devant le Dieu auquel un jour ils rendront compte de chacune de leurs paroles et de leurs actions.

Donc, esprit de respect mutuel, précurseur de l'esprit de concorde ; esprit de pieté, qui force les retranchements mêmes du ciel : Violenli rapiunt illud.

Voilà ce qui domine dans le Concile, à l'heure où nous sommes. Quels gages d'unité ! quelles prémices de pacification et de lumières!

HENRY DE RIANCEY

LES DERNIERS JOURS D'UN GRAND CHRETIEN par J.-B. JAUGEY

Prêtre, Docteur en Théologie.

Il y a deux mois à peine, j'accompagnais à leur dernière demeure les restes mortels du grand chrétien, auquel ces quelques pages sont consacrées. Le ciel était sombre, le temps froid, et la campagne dénudée n'avait ni la vivante beauté du printemps, ni l'aspect sévère, mais imposant, que lui donnent la neige et les frimas. Après avoir prié, assis près de ce cadavre que j'allais livrer aux vers du tombeau, le spectacle de la mort, partout présente à mes yeux, ramenanaturellement mon esprit sur ce qu'il y a en nous de permanent et d'immortel. Celui dont j'avais les restes à mes côtés avait été un grand esprit, un cœur ardent, noble, généreux, entouré de l'estime et de l'amour de tous ; cependant, s'il n'eût été que cela, il ne fût resté de lui qu'une vaine renommée, sans efficacité pour le bien. Mais il avait été plus qu'un homme distingué, il avait été un chrétien ;

et outre la récompense qu'il en reçoit dans le sein de Dieu, il nous reste, à nous, l'exemple impérissable de ses vertus, ce que saint Paul appelle bonus odor Cliristi, le parfum du Christ.

Dieu m'avait fait la grâce de vivre dans son intimité, et je l'avais vu mourir. L'idée me vint que l'exemple de ses vertus privées pourrait exercer sur quelques âmes une salutaire impression, et je résolus d'abord de raconter sa vie entière ; mais je n'avais ni le temps ni le talent nécessaires pour une telle entreprise. Je me décidai donc à ne parler que de ses derniers jours et à renfermer mon récit dans l'espace de quelques mois.

Mais il avait passé une partie de ces quelques mois en voyage, loin des siens: les détails me manqueraient. Heureusement, il ne pouvait vivre sans sa femme et ses enfants, et il restait de lui une correspondance assez volumineuse. Ce qu'on pourrait appeler la pudeur du foyer fit hésiter pendant quelque temps à livrer ces lettres au public ; mais la pensée de faire quelque bien aux âmes dissipa promptement ces hésitations. D'ailleurs, dans une vie comme celle du grand chrétien dont je veux retracer les derniers instants, il n'y a point de secret qu'on ne puisse montrer au grand jour.

Les lettres qu'on va lire ont été écrites à la hâte, plusieurs même sont au crayon; elles ne devaient jamais être connues que de la femme et des enfants du pieux défunt. C'est ce qui explique certaines libertés de langage, très-raresdu reste, qu'on ne retrouve jamais dans les ouvrages de cet écrivain au style élégant et châtié.

Elles montreront ses vertus, et même son talent, sous

un jour nouveau. Sa vie publique est connue de tous, et elle est d'un grand et noble exemple, puisqu'elle n'a point de tache; mais sa vie privée, sa vie d'époux, de père et de chrétien, est plus belle encore peut-être. Malheureusement la plus grande partie en doit rester secrète, connue de ceux-là seulement au milieu desquels il a vécu. Puisse le récit de ses derniers jours exciter dans l'âme de mes lecteurs quelques-unes des saintes émotions que m'a inspirées le spectacle de sa mort !

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