‹ Lettres sur RomeChapitre 20 sur 34 · CLARENS ET FROHSDORF · texte numérisé non relu

CLARENS ET FROHSDORF

Il était parti pour la Ville Éternelle, plein de vie et d'espérance, mais préoccupé cependant et troublé par je ne sais quel secret pressentiment. D'ailleurs il était parti seul, et son absence devait durer environ deux mois. Passionné pour la vie de famille et retenu à son poste de travail par les impérieuses obligations, que lui avait créées son dévouement à toutes les justes causes, jamais il n'avait quitté les siens pour si longtemps. Le matin même du jour fixé pour son départ, il s'était approché de la Table sainte, en compagnie de sa femme et de ses entants : « Nous ne nous séparerons pas, leur dit-il ensuite à iable, puisque souvent nous irons aux mêmes heures recevoir le même Dieu, vous ici, moi dans les églises de Rome. » Avant de quitter sa maison, il avait béni presque en pleurant ses enfants agenouillés autour de lui.

Un prêtre, de ses amis, l'accompagna jusqu'au chemin

de fer. Pendant le trajet, la conversation roula presque exclusivement sur l'œuvre qu'il allait faire à Rome etsur lesespérancesque leur inspirait, à tousdeux, la prochaine ouverture du Concile œcuménique.

11 avait une crainte cependant, lui, habitué depuis trente ans aux travaux du journalisme, il ne se croyait pas capable d'écrire dignement sur la grande assemblée, à laquelle il allait assister comme témoin. Quoiqu'il les traitât souvent et avec une science rare , il ne touchait jamais aux questions religieuses qu'avec un saint respect, une espèce d'effroi.

Il avait une tristesse aussi. Peu de jours auparavant, il avait dû se séparer, pour l'amour du Père commun des fidèles, d'un illustre ami, d'un père dans la fui, auquel il avait voué dès ses plu^ jeunes années une reconnaissance et un respect sans borne. Son cœur en avait été déchiré; mais là où il croyait voir le devoir, il n'hésitait jamais, et il n'hésita pas en cette circonstance. Sans rien perdre de sa vénération pour celui qui avait été son guide pendant longtemps, il entra résolument dans une voie différente, ou plutôt il resta dans celle qu'il avait toujours suivie, pendant que son illustre ami s'engageait dans une direction opposée. La plaie fut profonde dans son cœur;... elle ne devait pas se cicatriser ici-bas !

Mais laissons ces triste3 souvenirs. Notre voyageur, pour le motif que nous indiquerons plus loin, avait pris la voie de terre. Parti le soir, il écrivait dès le lendemain matin à sa femme :

« Votre pensée ne m'a pas quitté. Elle a abrégé

cette nuit Il fait une matinée un peu grise, qui

va à la teinte de mon esprit séparé de tout ce que j'aime ici-bas, mais pas assez sombre pour me priver du paysage magnifique que je traverse en ce moment. C'est la partie ravissante de la Savoie. Nous allons arriver à Culoz, dernier point de la frontière française, et cette lettre partira encore de mon cher pays. Que je vous regrette..!

«Et ma chère E. .., la voyageuse en esprit! Quels cris elle ferait de ces belles montagnes, de ces rocs abrupts, de ces cascades, de ces terres qu'on est obligé de soutenir pour qu'elles ne glissent pas aux flancs des collines, de ces monts de granit qui nous surplombent ! La nature est quasi en deuil d'hiver : c'est une mélancolie pleine de charmes. Mais que l'été et le printemps doivent être merveilleux avec ces arbres, ces vignes, ces chalets perchés sur les flancs et dans les anfractuosités des monts!

» Le contraste du chemin de fer et du télégraphe, qui sillonnent ces contrées, où le pas des hommes seul se traçait une route pénible, est très-singulier. On est partagé entre le regret et la satisfaction. Comme ce «progrès, » qui a une si belle médaille, a de vilains revers! Mais je me garde de le maudire: s'il m'enlève à vous, il m'y ramènera avec une promptitude et une facilité merveilleuses. »

Nous avons dit que notre voyageur avait pris la voie de terre : c'est qu'avant d'aller se prosterner aux pieds du Pontife-Roi, il voulait visiter un autre Roi. C'étaient deux amours que, dans son cœur, il ne séparait jamais,

et sa vie entière fut consacrée à l'un et à l'autre. Singulière destinée que la sienne, et qui suppose une singulière force d'âme ! On ne le vit jamais faire la cour, si ce n'est au Vatican, qu'à des princes exilés, dignes, il est vrai, de son dévouement, mais dont il n'avait absolument rien à attendre ; et, à leur service, il déploya constamment plus de zèle, plus de dévouement et plus de respect que jamais souverain sur son trône n'en a trouvé dans ses plus fidèles sujets. D'une humilité que la piété seule explique chez un homme comme lui, il se croyait trop récompensé, pour ses longues années de loyaux et laborieux services, par le moindre remereîment, par le moindre témoignage de satisfaction de la part de ceux qu'il appelait a ses maîtres. »

Au lieu d'aller directement à Frohsdorf, il voulut passer par Clarenspoury visiter, dansson humble asile, une famille de jeunes princes (1), que la naissance a faits grands, que la foi, le dévouementàleur pays, la simplicité rendent plus grands encore, et à qui, si l'Espagne le mérite, la Providence réserve de glorieuses destinées. 11 y arriva le 26 novembre, et fut reçu, comme il devait l'être, avec une bonté, une confiance qui le touchèrent profondément. Yoici du reste le récit qu'il en fit lui-même dans une lettre écrite au crayon, quelques instants après avoir quitté ses augustes hôtes :

«Quand je suis arrivé, conduit par l'excellent .M..., Madame était sortie en voiture avec 1 Infante. Le R. était

(1) LL. AA. KR. le Duc et la Duchesse de Madrid.

à cheval, accompagné de M. de..., qui montait l'admirable bête isabelle qui a été donnée par les Espagnols à Madame. Nous sommes allés au-devant de la cavalcade par la route de Vevey. Madame avait donné ordre de s'arrêter quand on nous rencontrerait, et elle m'a fait monter en face d'elle. La petite princesse a crié un peu devant ce nouveau visage, puis s'est bien vite apaisée devant ma montre que j'ai fait jouer sous ses beaux yeux bleu foncé.

« Elleestsuperbe, vive comme un démon, disant papa, et appelant pour jouer un magnifique terre-neuve dix fois gros comme elle.

«On l'a déposée à la maison modeste dont le drapeau abrite tant de grandeurs méconnues, et Madame ayant fait découvrir le landau aux armes royales, — il faisait un beau soleii et nous avions des fourrures qui nous couvraient entièrement — on s'est dirigé sur le château deChillon, du «fumeux prisdnnier «.Toutest la comme aux xme et xve siècles. Nous avons visité les cachots aux flambeaux : c'était féerique.

«J'ai dîné à côté de Madame, qui n'a pas tari en questions sur tous les miens; ce qui m'est allé au cœur, comme bien vous jugez. Elle m'a fait les plus grandes amabilités pour vous et pour la femme du « zouave, » à laquelle elle souhaite les meilleures prospérités. Elle a une belle relique de sainte Marguerite, à laquelle elle a la plus grande foi, et recommande à notre chère M. de la prier.

« Monseigneur estcharmant. Après le dîner il m'a pris trois heures, pour m'entretenir de ce qu'il voulait que je

fisse et de ce que je vais dire là où je vais. J'espère que ma course ne sera pas inutile. Elle a fait, en attendant, un vif plaisir... »

L'esprit de foi qui l'animait en toutes choses, se retrouve jusque dans les moindres détails de cette correspondance. « Je bénis les enfants, écrivait-il en terminant cette lettre au crayon, comme j'embrasse la mère. A Dieu! » Que de choses signifiait ce mot, ainsi écrit, pour un cœur digne de le comprendre! A Dieu, c'est aussi le seul mot qu'il voulut dire, deux mois plus tard sur son lit de mort, à cette épouse désolée; mais pour elle, comme pour lui, ces deux petits mots renfermaient tout.

Mais revenons au voyage, et laissons la plume au voyageur.

« Me voici en route, chère bien-aimée, après une nuit fort passable, et devant, selon toute probabilité, voyager sans arrêt jusqu'à demain matin, pour avoir la messe à Munich.

« Je viens de quitter Clarens, et je longe le lac de Genève. Une pluie fine et persistante me voile à peu près tout; ce n'est pas le temps admirable d'hier. Après tout, et pour la teinte de mes pensées, cela me va mieux.

« Ah ! chère amie, quand on voit, comme je viens de le faire, le modèle de la vertu, de la grâce, de la bonté, de la foi. du bonheur intérieur, livré à l'exil, à la persécution, à l'injustice des hommes, on éprouve un cruel malaise d'esprit et un vif chagrin de cœur. On est, il est vrai, bien fier et bien heureux de servir une telle cause représentée par de tels maîtres. Mais où est donc la

justice? où est le bon sens? où est le simple sentiment d'intérêt bien placé chez les peuples?... Certes, ce n'est pas décourageant, mais c'est désolant. Il y a plus de pitié encore que de chagrin... Combien vous me manquez tous! et avant tout ma bien- aimée C.

« Votre image m'a été présente toute cette nuit, et elle a enchanté mes rêves. Hélas! ce n'étaient que des rêves! Ce qui n'en est pas un, c'est la présence de votre pensée, qui remplit tout mon cœur et ne me quitte pas un instant.

a Vous allez me trouver l'admiration facile : je suis émerveillé de la culture d'ici (1). Les vignes sont étonnantes pour le soin qu'on y apporte. 11 n'y a pas de travail comparable à celui des montagnards. Figurez-vous que, les eaux entraînant la terre sur les pentes, ils la remontent dans des hottes à 1 kilomètre de hauteur; sauf à la voir redescendre l'an prochain et à recommencer, et cela sur des côtes plus roides que la côte du. . . , où j'ai tant amusé E. par ma difficulté à grimper. Je vais d'ici à Fribourg.

« Est-ce que ce griffonnage au crayon, avec le tremblottement perpétuel du train, ne vous fatigue pas trop? C'est pour moi une si douce illusion de vous écrire, croyant que je cause avec vous, que je n'ai pas le courage de m'en priver, quoique je n'essaye même pas de me relire.

« A chaque instant l'aspect du pays change. C'est d'une

(1) De Lausanne à Fribourg.

variété infinie et belle, malgré le voile de la pluie qui s'installe pour la journée.

u Je vous suis à chaque heure. Ce matin je me suis associé à vous en lisant la messe dans le Manuel de mon H. Il me semblait entendre l'écho de la petite voix claire de mon \\. Quelle illusion ! ou plutôt quelle réalité dans la région des âmes !

« Mille tendresses à notrejeune ménage. Madame a bien ri quand je lui ai dit qu'il n'y avait pas de chrétien heureux comme lui ici-bas. Cet autre auguste ménage est vraiment l'image du bonheur, et l'on se prend presque à regretter leur grandeur : car il ne leur manque rien, sauf la couronne.

« Embrassez bien ma chère M. , qui est, j'en suis sûr , aussi aimable que ferme, obéissante et tendre pour vous. Combien je l'aime et je l'apprécie, cette chère enfant, votre bras droit !

« Ah chère E.î Je viens de passer sur un torrent qui écume à cent cinquante pieds au-dessous d'un pont, au milieu de deux collines de sapins, en roulant, comme un furieux, sur un lit de pierres plates et grises. Au-dessus, des montagnes merveilleuses et toutes sillonnées de neige. Que je te regrette !

« Excepté les cinq ou six paroles à demiécorchées que j'ai commises pour demander mon chemin et me faire donner à manger, je n'ai pas soufflé un traître mot à âme qui vive depuis hier soir. Quel contraste avec la causerie ou charmante ou sérieuse, qui avait occupé presque toute la journée d'hier !

« Aujourd'hui je suis absolument seul et je ne m'en

plains pas, puisque je bavarde avec vous, le crayon à la main, et que je me fais ainsi une espèce d'illusion de causerie à bâtons rompus.

« Ici, à Herzog. ,., oùnousnous arrêtons dix minutes, je ne sais pourquoi, on ne parle qu'allemand et le plus dur des allemands. En voilà pour jusqu'à Vienne. Quelle triste idée ont eue nos ancêtres à la tour de Babel! Cette différence de langage rend encore plus sensible Téloignement de la patrie. Ce n'est plus seulement l'absence; c'est l'isolement, la solitude dans un désert d'hemmes.

« Nous partons. Je vais devenir plus illisible. Cette route est bien moins pittoresque : on devient difficile quand on a eu des précipices à la douzaine.

« Et puis je suis en pays protestant. Des églises sans croix et sans tabernacle ! C'est profondément attristant.

« Un ressouvenir d'hier. Il y avait dans le train (en troisième!) deux Espagnols de la dernière levée de boucliers, deux vrais chefs de bandes, magnifiques figure? : un à barbe grise, ressemblant à Henri IV, avec un sombrero qui est un manteau drapé. Il avaitsoulevé une province, et l'on n'avait pas osé le juger, parce que ce jugement aurait faitune nouvelle émeute implacable. Il avait pu s'échapper. C'était l'énergie et le dévouement en personne. A travers les trous de son manteau perçaient une fierté et une résignation superbes. Il venait, avec un autre cabecilla plus jeune, mais trapu et vigoureux, offrir ses hommages à son maître et partager son exil. Pauvres émigrés ! Notre grand-père l'a été ainsi et nous le serons peut-être!

« Je vaissaluer, en passant, le clocher de Constance; l'abri sons lequel reposent les cendres du chef delà famille. Voilà soixante -quinze ans d'écoulés, et nous ne sommes pas encore arrivés à la paix et à la justice! Et je m'en vais faire des centaines de lieues pour voirie petit-neveu, et exilé ! de celui pour qui mourut mon pauvre grandpère,loinde sa femme et de ses enfants! Ce n'est pas gai, quoique ce soit d'un fier exemple. Qu'est-ce que nous faisons, nous autres, auprès de nos pères, du vôtre, ma bien-aimée, comme du mien? Dites bien cela à nos enfants C'est de tradition , et l'honneur est là.

«Surtout ne soyons pas ingrats envers la Providence. Elle nous a comblés, soutenus, fortifiés. Elle ne nous abandonnera pas.

« J'ai besoin de le penser, sur cette route qui n'est encore que l'aller et pas le retour. Oh! que vous me manquez! Mais je vais avec sécurité et avec confiance, parce que, si le devoir est sec, c'est le devoir, et j'espère que le bon Dieu nous en rendra les fruits.

• Le pays redevient délicieux. Chère M., voilà des chalets à avoir envie d'y passer sa vie avec une chèvre et une colombe! Figure-toi absolument ceux des étagères, en grand, et dans des situations à donner le vertige. Et avec cela de vraies Suissesses, pas belles, mais vraies. Il me semble que je te vois avec ton corsage de velours. Demain je te dirai comment sont les Bavaroises de qualité.

« A Dieu!... Le jour baisse, et je vous quitte, vous gardant en esprit sur mon cœur, qui bat bien fort pour un vieux instrument de cinquante-trois ans... »

« 27 novembre 1869, sur le vapeur.

« Qu'est-ce que tu dirais, mon cherR., si tu voyais, toi qui dois dormir si bien en ce moment, à neuf heures un quart du soir, ton petit père t'écrivant, à la lueur de deux ou trois lampes, dans la cabine d'un bateau à vapeur, qui traverse, au beau milieu de la nuit et sous une pluie battante, le beau lac de Constance? Tu serais bien étonné et tu envierais peut-être mon sort. Je suis sûr que M., E. et H. seraient du même avis. Juge donc: pas seulement la voiture la nuit, mais un bateau sur un lac qui est grand comme une mer ; on l'appelle même ainsi ; « Boden See », en allemand. Eh bien! je t'assure que je n'en suis pas plus fier, quoique, par ce joli temps, j'aie l'air d'avoir fait fréter le navire pour moi : je suis tout seul à bord, et il contiendrait bien deux cents personnes. Si je ne voyageais pas pour mon devoir, j'aimerais bien mieux être à côté de vous, te regarder dormir et lire mes journaux près de ta mère.

« Cette chère bonne mère, qui est séparée de moi ! comme vous devez la soigner, l'entourer de tendresses,

lui obéir!

Le bateau marche; il en a pour

une heure et demie de traversée, et c'est toi, mon cher R., qui auras occupé la meilleure partie de ce temps, qui, sans votre pensée, me paraîtrait bien ennuyeux et bien triste.

« Adieu, mon cher R. Tu es le Benjamin de la fa-

— IT)2 — mille : embrasse tout le monde pour moi et sois la bénédiction de la maison

a Je suis au milieu de braves gens qui ne parlent qu'allemand. Si tu savais comme c'est drôle de voir les gens parler et de se trouver, soi, comme dans un désert! Le bateau est bien plus un désert sur l'eau. Soufflez, matelots et chauffeurs; il n'y a que moi, et nous naviguons dans la plus parfaite obscurité.

« Adieu encore, cher enfant ! Je serre toute la couvée sur mon cœur, et surtout ta mère. Ta chère marraine (1) m'a dit de bien t'embrasser. »

« 28 novembre.

« Oui, ma chère petite comtesse (2), c'est de Munich que je t'écris. Je viens de la messe, et j'ai, je crois, aperçu dans une tribune du chœur de l'église Saint- MicheJ la Reine-mère ta grande maîtresse. Ce qui vaut mieux encore, chère enfant, c'est que j'ai juste trouvé en celte belle église une chapelle de sainte Madeleine. Ai-je besoin de te dire combien j'ai prié et avec quelle ardeur, pour toi qui es si loin, et pour toute la famille abandonnée de son pauvre chef? J'espère que toi et tous vous en ressentirez les effets. Tu sais que c'est une pieuse croyance, qu'on obtient ce qu'on demande, quand on prie pour la première fois dans une église: le bon Dieu

vl) Madame la duchesse de Madrid.

(S) Dame de l'Ordre royal de Thérèse.

m'accordera toutes les grâces que j'ai sollicitées pour vous, et pour toi spécialement.

« Du reste, j'ai été récompensé déjà de ma persévérance. Figure- toi que j'ai passé une nuit en wagon et que je vais en passer encore une, uniquement pour n'être point privé de la messe aujourd'hui. Eh bien! d'abord j'arrive en retard avec le train. J'avais eu soin de me . tenir à jeun : bast! je n'avais ni mes paquets, ni mes affaires avant dix heures. Je vais vite à l'hôtel... Il n'y avait de messe qu'à dix heures, et il était dix heures et demie ; cependant, à Saint-Michel, peut-être une à dix heures et demie ou onze heures.

« Je mourais de faim, et pas moyen de me faire claire ment entendre ! Je demande une tasse de café, que j'avale en hâte, et je me mets en chemin. Je vois trois églises: dans l'une on prêchait, et pas d'apparence de messe; dans une seconde, dédiée à la sainte Vierge et d'une richesse extrême, personne! un sacristain enlevait les tapis de la messe, qui avait dû être dite plus tôt. Enfin je cours à Saint-Michel, dont les deux tours apparaissaient de loin: on prêchait, et en allemand! Cependant, comme le prêtre avait l'étole et qu'il y avait un monde énorme, f espère une messe, et je me tiens le mieux possible dans une vaste nef où il n'y a pas de chaises libres. Les bancs, situés au milieu, sont tous occupés, et je ne peux pas dire j'entends, j'écoute un long sermon, très-beau sans doute, dit d'une belle voix, avec de beaux gestes, une belle intonation, mais dont je ne comprends pas une syllabe.

« Le sermon fini, il était onze heures passées ; enfin on

— tst —

sonne une messe, et voilà que commence une magnifique musique militaire. C'était, je crois, la musique des « Cadets, » comme qui dirait l'École militaire. J'ai été charmé et bien récompensé, ainsi que tu le vois.

o A la sortie, j'ai changé de l'argent : car ici on ne compte que par florins, « gulden, » et ces florins sont en papier. J'ai été vexé de donner mon bel or de France contre ces mauvais chiffons; j'y perds, d'ailleurs, et je peux parfaitement être attrapé sur ma bonne mine.

«Me voici ayant parcouru quelques rues. La ville est belle, très-ornée, pas toujours de bon goût; c'est l'Athènes allemande, mais une Athènes un peu attifée à l'alsacienne. Les belles dames bavaroises sont des caricatures de nos élégantes Parisiennes, avec le chic de moins. E. se serait bien amusée de ces toilettes sans goût. Il y a des chignons, mais point monstres.

«Ce qui me plaît encore le mieux, ce sont les costumes desservantes, de celles qui ont eu l'esprit de garder la coiffure ancienne.

« Représente-toi des bandeaux plats très-lisses, couronnés par une sorte d'éventail de gros rubans rattachés au sommet par une épingle de filigrane, et tombant derrière jusqu'à la taille. Cela est fort élégant et a du caractère. Le reste, hommes et femmes, est une mauvaise contrefaçon de Paris.

« Ce qui montrele mieux la capitale, c'est l'atroce temps qu'il fait: brouillard et pluie en permanence; à peine mettrait-on les chiens dehors. Je vais pourtant essayer de m'y aventurer après le dîner, qui a lieu à une heure, selon les bonnes habitudes allemandes.

» Je dois repartir ce soir : à la grâce de Dieu ! Priez bien pour moi, chers enfants. Je presse tout le monde sur mon cœur.

« J'ai ma petite chaufferette, attention de M. que j'en remercie. J'ai tout mon butin si bien arrangé par elle et parE. Je ne vis que par vous, avec vous et pour vous... »

« Vienne, le 29 novembre 1869.

« Quelques mots seulement, chère bien-aimée, avant de quitter Vienne.

« Jeviens derecevoirune charmante lettre de M. de M. , qui m'annonce que je suis attendu par la plus bienveillante hospitalité. Je pars dans une heure. Le temps s'est refroidi, et à la pluie menace de succéder la neige.

« J'ai déjà eu un avant-goût. Tout à l'heure, l'idée m'est venue d'aller savoir au palais de Modène si le duc y était. Quoique je ne fusse qu'en matin, — qu'Em. et A. ne se récrient pas, je battais neuf et n'avais pas mon chapeau à plumage — j'étais « très-convenable, » comme ils disent. Le duc a voulu me voir et m'a gardé plus d'une heure, me remerciant, me faisant un éloge complet de ce qu'il lit tous les matins.

« Il est dans les meilleures idées, au courant de tout, d'une bonté et d'une affabilité charmantes. En voilà encore un hors du trône, parce qu'il serait si digne d'y être ! Quand donc la justice de Dieu arrivera-t-elle?

« J'avais voulu voir Mgr Mislin : il est à Rome...

«Parti de Munich à huit heures quarante minutesdusoir,

j'étais à Vienne à huit heures quarante du matin, bercé par la tempête de pluie et de vent qui ne cessait pas...

« Je suis d'une économie sordide : ce que c'est que de voyager pour le devoir!

« Et dire que je ne suis encore qu'à l'aller ! Oh ! ma bien-aimée, que cet aller me semble long! et que le retour me tarde, avant même d'être arrivé ! Je n'ai de pensée que pour vous, de vous et avec vous. Cette nuit, j'ai rêvé que je vous retrouvais tous à la gare de Paris. Seulement le matin R., encore grandi, me prenait la main, et me disait : Mais, petit père, c'est pas possible, « c'est un rêve...» Je me suis réveillé, et j'ai été plusieurs minutes avant d'en convenir. Hélas! ce n'était qu'un rêve. J'arrivais à Salzbourg ; il était deux heures de nuit, et il m'a fallu passer à la douane autrichienne, qui a été aimable, sachant où j'allais. J'ai changé encore un pauvre louis contre de vilains florins de papier et une monnaie impossible. Quand donc aurons- nous l'unité monétaire en Europe?

« Ce matin j'ai trouvé ici, comme je m'y attendais, un brave commissionnaire français, qui m'a piloté parfaitement. Il se nomme Perrot. Avis à qui irait sur mes traces.

« 50 novembre.

« A vous, chère bien-aimée, laprimeur de l'admirable accueil qui m'est fait ici! Votre cœur de femme et de fille bondirait de joie ! Et ce n'est pas un des moindres chagrins attachés à notre éloignement que de vous voir

privée de cette satisfaction si profonde. Votre portrait est là, sous mes yeux, trônant sur mon bureau, et mieux encore dans le sanctuaire de mon âme, et je vous parle comme si je vous voyais!

« On veut bien tout comprendre et tout approuver, et me savoir un gré extrême d'avoir fait ce long crochet. Que ne puis-je vous dire tous les détails!...

» Je suis arrivé en pleine nuit, à six heures et demie ; M. de M. m'a reçu d'une façon charmante. Je n'ai eu que le temps de m'habiller au galop et de descendre. J'ai été reçu avec une bonté digne d'Henri IV. Monseigneur est notablement maigri; il a le meilleur te!nt et le plus rare entrain du monde : on le dirait rajeuni de dix ans. Son activité est prodigieuse et sa verve intarissable. Il porte toute sa barbe et ressemble de plus en plus, en beau, au moral comme au physique, au Béarnais.

a Comme je m'inclinais tout ému pour lui baiser la main, il m'a vivement redressé, saisi dans ses bras et embrassé.

« J'étais aux larmes. Je me suis vite remis, — ceci pour M. et E., qui ne prennent pas leur parti des émotions paternelles, — et j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Monseigneur m'a remercié comme remercient les Bourbons. Il était charmé des nouvelles que je portais et de l'idée que j'avais eue de voir tous les siens. Nous sommes à l'unisson le plus complet.

« Puis, sept heures sonnant, nous sommes passés au salon. Monseigneur et Madame sont entrés : Madame, charmante plus que je ne l'avais jamais vue, rajeunie littéralement, plus fraîche et plus gracieuse ; si j'osais,

— ir;s — je dirais moins défiante d'elle-même et plus causante. Elle cherche et trouve les mots les plus agréables, et c'est une âme de sainte. J'apportais une lettre qui l'a enchantée; j'ai pu lui donner tous lesdétails qu'elle souhaitait et qu'elle a recueillis avec uneavidité maternelle.

« Puis j'ai été présenté à M. le comte de Bardi, qui ressemble prodigieusement à sa sœur, et qui est le pétulant et spirituel enfant de Wartegg, devenu un jeune homme plein de grâce et de modeste douceur.

a À table, j'ai été mis près de lui.

« Pendant le dîner, Monseigneur a passé lui-même la revue de tous mes enfants, après m' avoir demandé des nouvelles de leur mère ; il a eu un souvenir de bonté particulière pour H., dont je vais remettre la lettre; il « compte sur lui » pour l'avenir.

« Moi, dans le présent, je compte que mon grand garçon se préparera, par la foi et le travail, aux devoirs que son maître et son parrain attend de lui. Madame a aussi parlé de lui avec grande bienveillance.

« Ici il faut que je m'arrête: la messe sonne, et je serai pris toute la journée. A Dieu ! Je me jette dans vos bras... Bénissez tous vos enfants pour leur père; qu'ils prient pour lui et pour leurs maîtres ! »

« l*r Décembre, mercredi, en wagon, à 8 heures du matin.

« Je viens de quitter la royale hospitalité de Frohsdorf; je descends d'une voiture aux armes de France, der-

nier souvenir de deux jours qui marqueront profondément dans ma vie, et auxquels n'a manqué que vous, ma bien-aimée, pour que le bonheur de conscience et de cœur fut absolument complet.

« Je vais traverser le Sommering, un des travaux les plus extraordinaires de ce temps, fécond en merveilles delà science matérielle, et stérile en grandeurs morales. Les grandeurs morales, elles sont toutes réfugiées d'où je viens et où je vais. Ah! qu'il faut que le monde soit mauvais et les peuples insensés pour se priver du bonheur que leur donneraient la vertu, la droiture, la loyauté et l'honneur !

« J'ai tant vécu depuis avant-hier soir, que je ne sais plus où j'en étais quand je vous écrivais. Je vous avais dit notre dîner et notre soirée, je crois. Depuis, impossible de m'arrêter une minute, même pour vous écrire ce dont mon âme était si pleine.

«Hier matin donc, après avoir passé une bonne nuit, où vos chères images, — la tienne surtout, ma bienaimée, — ont sans cesse occupé mes rêves et mes instants de réveil, je me suis levé de très-bonne heure, — on est matinal ici. — J'ai eu une longue conversation avec M. de M., et je suis allé entendre la messe dans la chapelle, à neuf heures et demie. Elle est remise à neuf, ornée de magnifiques tableaux italiens, et décorée avec un goût parfait, sur les ordres de Madame, la sainte du lieu.

«J'interromps : nousdescendonsrapidement des pentes incroyables en zig-zag, au milieu de rochers prodigieux et de forêts couvertes de neige. Grâce à ma

chaufferette, je n'ai pas froid, quoique la température soit au-dessous de zéro. Ce spectacle défie toute description ; la neige lui donne plus de grandiose encore.

« Toute la famille était à la messe, et l'on faisait la fête de saint André. La croix est bien là, et si acceptée, si aimée, comme avec l'apôtre : O bona cruxl La piété franche et simple règne ici. Dans la tribune, il y a deux peintures remarquables de Mrae la duchesse de Parme : saint Louis et la sainte Vierge, puis des reliques insignes de tous les saints de la race royale. Il y a des saints vivants près de ces ossements, qui doivent les faire tressaillir.

« A table, j'étais près de Madame, dont il est impossible de dire la bonté et la grâce : c'est la foi douce et sereine, le ferme courage et l'invincible espérance. Elle m'a parlé de vous et de tous d'une manière charmante ; elle me savait un gré infini de ma course : car elle aime ses neveu et nièce passionnément, et est justement fière d'eux, avec une pointe de sollicitude qui ne gâte rien.

«Après déjeuner on m'a remis votre chère lettre, que je n'ai pu que dévorer du regard. Monseigneur recevait les journaux, et me lisait, en traduisant le télégraphe allemand, le discours de Bonaparte. Rien de plus curieux que cette lecture, faite là et ainsi commentée !

« J'ai eu occasion plus tard de parler de votre cher père (1), et j'ai vu son noble dévouement apprécié comme il le mérite. On se retire à onze heures ; le déjeuner est

(I; Le général Le Febvre des Vaux, (jui, en 18Ô0, était eue! d'etal-niajoi Je la première division militaire de Paris, et, malgré les plus instantes -upolicalions, refusa de servir le nouveau gouvernement.

à dix heures et demie très-digne, très-simple, servi à la royale et en vaisselle plate ; on mange peu et vite. A midi mon audience, avant laquelle j'avais pu lire et baiser votre lettre ; il me semblait que je vous avais là !

Quel charme, au milieu de cette solitude et de cette grandeur, de recevoir de vous les détails de votre vie si active et si dévouée ! C'est le devoir aux deux degrés de l'échelle, la patrie et la famille. Merci de tout ce que vous avez fait et si bien fait !

— Nous passons sous des galeries à jour, taillées au flanc du roc, et au-dessus de précipices profonds ; c'est prodigieux ! —

A... a été nommé particulièrement avec éloge. Em. aussi est applaudi de sa bonne conduite à Rome et de son mariage heureux et béni. J'ai mis toute la famille aux pieds de Monseigneur; on m'avait prévenu, en demandant des détails de tous, spécialement du « petit bonhomme » de filleul, qui doit grandir et se préparer à servir sa cause, et à qui Monseigneur envoie une photographie signée. On a été ravi de tout ce que j'avais à dire de Clarens, si bien qu'après les deux heures d'audience j'ai été demandé par Madame pour lui répéter tout ce que j'avais dit, et qu'elle en faisait attendre le dîner.

Après l'audience, promenade à pied au cimetière, tombeau de l'abbé Trébuquet, ce vrai saint; l'inscription est profondément simple et touchante. « M. le comte de Chambord a perdu en lui un ami de trentecinq ans, son guide spirituel... » Il y a là déjà bien des Français! sans compter ceux qui sont tombée aussi et

qu'on a rapportés en France. C'est le champ d'honneur delà fidélité.

Visite à Mm,'de M... où vient le comte de Bardi, charmant, l'Henry IV de Bosio, ou, comme sa sœur :

Iîiondo o de] gentil aspetto!

Le soir, nouvelles amabilités de Madame, qui me charge de ses hommages au Saint-Père, comme je l'étais déjà. Pais Monseigneur va avec moi dans son cabinet et me donne une croix de nacre travaillée à Bethléem, en me disant : « Je l'ai rapportée de mon voyage à Jérusalem ; elle ne m'a pas quitté depuis ; elle a passé la nuit sur le Saint-Sépulcre et y a été bénie; c'est une des plus belles, comme travail, qui se fasse en Terre sainte. Je vous la donne ; personne n'est plus digne que vous de prier devant elle pour la France et pour moi. » L'attention était des plus délicates ; j'étais confus et n'ai pu que balbutier un remercîment auquel a suppléé mon émotion. B. vous l'apportera vers la fin du mois. Vous y ferez graver, sur un petit piédestal, que vous commanderez avec votre goût ordinaire : « Cette croix, bénite sur le Saint-Sépulcre, et rapportée de Jérusalem, par M. le comte de Chainbord, a été donnée par lui à M. Henry de Riancey, le 30 novembre 18G9,

à Frohsdorf.

Aves spes unica .

...PiisjiisUtiam! »

Jugez si j étais heureux!... Puis les adieux touchant s jusqu'aux larmes. — A. revoir, Riancey ! — En France, Monseigneur! Madame et le comte de Bardi émus et ail-

mirablcs de bonté. J'ai arrangé mes affaires, relu et baisé votre lettre, et mal dormi sous les émotions du jour et les préoccupations du départ de ce matin. À six heures et demie, une voiture de Monseigneur m'a rapidement conduite N., d'où je me suis embarqué en ce wagon d'où je vous écris, ayant payé la place un prix fou pour Trieste. De là je file, et sansm'arrêter, sur Venise.

Je demande un wagon « fur Nichtrauchende, » on me met dans un compartiment bien clos où est un Monsieur avec deux jeunes dames, fort bien du reste. La première chose que je vois, à la deuxième station, ce sont mes deux voyageuses allemandes, qui roulent, allument et fument des cigarettes de Latakieh-sultan! Fiez-vous donc aux incriptions des wagons « Nichtrauchende ! » Heureusement, on fume très-peu et le tabac est excellent. Voilà le Sommering passé; nous n'avons pas froid, quoique le temps crève de neige.

... A Dieu! sur votre cœur.

Votre Henry.

Remercîments les plus complets ; approbation entière, cordiale, royale! Reconnaissance, — c'est le mot plusieurs fois employé, —reconnaissance à tous! Au premier moment de liberté, j'écrirai à chacun; mais je passe toutes les nuits et les jours en wagon, sauf quelques heures à Venise et à Florence, jusqu'à dimanche matin, et je suis accablé de commissions. J'accomplis par la neige un tour de force, que je ne croyais pas aussi laborieux; mais j'espère que notre Union s1 en trouvera bien.

Sollicitude particulière et tendre pour notre cher maître

— IGi —

Laurenlie; remerciments de sa lettre, de son dévouement, admiration pour sa verdeur infatigable, la hauteur de ses vues, son beau et clair langage; — un souvenir spécial et spontané pour son excellent fils, — pour le mien. — Cordiale alîection et sentiment de la plus haute estime pour notre ami Poujoulat, sa verve, son élévation, son zèle, son dévouement.

On n'a pas attendu que je nomme chacun; tous sont connus et appréciés. J'ai successivement dit les services de tous et j'ai reçu un mot aimable pour chacun, y compris l'administration et les ouvriers. Monseigneur s'occupe activement des questions sociales ; il a entendu, avec le plus vif intérêt, ie récit de la médaille offerte, en son nom, à Mouleau (1) ; il en a été très-touché, et a dit que nous avions répondu à ses intentions. Il m'a chargé de féliciter ce vieux soldat du travail et de la probité et de remercier l'atelier...

Madame... bonté extrême... remerciments affectueux, souvenir particulier à M. Laurentie; ce bon, ce courageux M. Laurentie, si admirable! Tous ainsi nommés à elle et par elle.

Courage, foi, espoir! »

Quelques instants auparavant notre voyageur, dont

(i) Le plus ancien des ouvriers de YUnion, à qui la rédaction avait offert une médaille d'or, au nom de M. le comte de Chambord, en signe de gratitude pour ses quarante ans de service.

la plume était aussi infatigable qu'élégante et gracieuse, écrivait à sa fille aînée :

En wagon, au sortir de Gratz (Styrie), 1" décembre.

« As-tu de la neige comme moi, chère M.? Il me semble te voir te délassant, en regardant, un instant après déjeuner, tomber les flocons blancs qui empêchent la promenade ordinaire; à moins, ce que j'espère pour vous, que tu n'aies beau temps et que tu n'exerces un de ces ministères de seconde maternité qui te vont si bien et que tu remplis à la joie de tous. Pour moi, je cours au milieu d'un tapis éclatant de blancheur, achetant l'espérance du midi et du soleil d'Italie par l'air vif des montagnes de la Styrie et du Tyrol, et par le froid piquant de l'hiver, lequel cependant, grâce à toutes tes précautions et aux gâteries de ta mère, n'arrive pas jusqu'à moi d'une façon sensible.

«... A Frohsdorf le linge est magnifique, d'un luxe vraiment royal. Au milieu de cela, Madame fait un modeste tricot de laine blanche pour vêtir les petits pauvres, et elle est d'une admirable simplicité. Ce qu'elle fait de bien est immense ; hier à table Monseigneur dit : « Avezvous été de tel côté? — Non ! — Tant pis, vous auriez vu une charmante église; c'est ma femme qui l'a fait construire de sa bourse et toute seule. Et l'église de la paroisse de Frohsdorf? — Elle est modeste, mais propre et ornée. — C'est ma femme qui y a aidé. — Plus loin, maison de sœurs, asile, secours ; — encore Madame. — Des frères d'école; — encore Madame. C'est la Pro-

vidence du pays; que n'est-elle celle de la France?

C'est elle qui a fait arranger la chapelle de Frohsdorf. Elle a disposé la tribune où chaque prince a son prie- Dieu et une petite bibliothèque portative, comme un casier de musique, pour y mettre ses livres. Des cadres tout remplis de reliques précieuses y sont appendus et Madame a fait copier à Venise, en tous petits tableaux, un admirable chemin de croix de Tiepolo, qui est un chefd'œuvre et qui repose des pauvretés ordinaires avec lesquelles on déshonore ces magnifiques scènes de la passion.

Vous êtes bien heureuses d'aller au Gesù et de faire vos dévotions selon votre bon plaisir. Je vis en païen sur les grands chemins, réduit à suivre ma messe en train express et en saluant les clochers. Mais je ne manque pas de prier les anges de ces églises pour vous tous et pour mon aînée en particulier.

« Je t'embrasse comme je t'aime,

Ton père, H. de R...

Venise, le î décembre 1869.

Le croirais-tu bien, ma chère E.? Je descends tout à l'heure d'une gondole, d'une vraie gondole, seul moyen de transport dans la belle Venise, qui m'a pris à six heures cinquante minutes au chemin de fer, pour m'amener, en cinq quarts d'heures, à l'hôtel Danielli, d'où je t'écris. Quel dommage seulement qu'il soit nuit, et pardessus le marché un temps horrible, une neige cflroya-

ble, un froid de loup ! Tu vois que j'ai de la chance quand je vais au midi : j'y gèle !

Tu ne te figures pas la nuit que nous venons de passer. Cette belle neige, qui tombait si blanche et si douce sur les versants du Sommering, est devenue furieuse, chassée par une tempête horrible, et dans la traversée du Tyrol, j'ai vu à chaque instant le moment où le train ne pourrait plus marcher. La nuit venait avec cela dès quatre heures, et nous ne distinguions plus rien. J'ai pris en route, en remplacement de mes fumeuses, honnêtes personnes de Gratz qui y sont descendues, une fournée de vieux Styriens mouillés et fumant; c'était à n'y pas tenir. Heureusement, ils ne sont pas allés plus loin que Marburg, et là j'ai eu la compagnie d'un religieux allemand, parlant quasi le français, que j'ai su enfin, de notre longue et intéressante conversation, être un lazariste, visiteur de son ordre pour l'Autriche, et qui avait vu récemment le P. Etienne. Cette rencontre a abrégé l'ennui du chemin dans les ténèbres et la tempête.

Je me suis endormi si fort qu'en arrivant à ma dernière station pour prendre la ligne de Venise, en laissant Trieste, j'en ai oublié, hélas ! ma chère petite chaufferette, juste au moment où elle allait m'être le plus utile... puisque je venais vers le midi. J'en ai déjà souffert, ce matin, dans la fameuse gondole, espèce de tonne renversée, assez confortable au dedans, et dans laquelle on entre comme dans une souricière. On en ferme hermétiquement la porte, de sorte qu'on n'a pour tout orifice qu'un petit carreau, comme celui des cabriolets à va-

sistas, et, en perspective, le dos du gondolier qui rame et vous mène. A l'extérieur, la barquette est pittoresque; mais quand il gèle, qu'il neige et qu'on n'y voit goutte, la poésie manque un peu.

Ce qui ne manque pas, c'est l'impression produite, même aux réverbères, par cette ville où maisons, palais, églises, tout est dans l'eau, où on n'entend pas une voiture et où on passe sans cesse sous des ponts ou des arcades surélevés de l'effet le plus étonnant, le plus sombre parfois, et le plus artistique toujours.

11 n'y a rien de comparable au peu que j'ai vu encore. Je suis sur les bords du grand canal, pas loin de la place Saint-Marc et du palais ducal, et n'étaient le gaz et le service d'un hôtel, je me croirais à trois ou quatre siècles en arrière.

Tu juges que je te regrette, voyageuse en esprit ! Ah! toutes les curiosités ne me remplacent pas une matinée et une soirée près de vous tous, dans la pauvre et petite maison, qui est un vrai palais de bonheur et de tendresse.

Enfin, il n'y a pas jusqu'à la fameuse cioccolata que je viens de prendre, qui ne me semble pas valoir celui de la cuisine, quand il est bien fondu.

Il continue à faire un temps de chien, et je n'essayerai de sortir entre deux eaux (on ne va guère autrement), que quand la pluie aura un peu cessé, ou que je désespérerai de toute amélioration. Je compte partir pour Florence ce soir; puissé-je avoir une nuit meilleure!

A Dieu, ma chère M. Ne vas pas te persuader qu'à

"Paris seulement on porte d'énormes chignons; je me suis tenu assis, assis, entends-tu? dans le chignon de la Bavaria, à Munich. Il y a six places assises et deux debout dans sa coiffure, et quatre fenêtres aux quatre coins cardinaux, qui donnent une vue superbe... quand il ne pleut pas.

Imagine-toi que dans la Méditerranée, il n'y a, pour l'Adriatique, que huit ou dix jours de grande marée : c'est du 30 novembre au 10 décembre, juste quand j'y suis, ce qui force à enlever les tapis des rez-de-chaussée envahis, sur le bord de la mer, et me fait payer double ou triple les gondoliers. Je dois dire, du reste, que du fond de ma souricière, ce matin, j'admirais la prodigieuse adresse de cet homme, qu'aidait seulement un petit garçon, et les efforts énormes qu'il était obligé de faire contre le vent, la marée, les autres barques amarrées le long des maisons et les ténèbres de la nuit.

Oh ! mes chers enfants, que je suis faible en face de mon devoir! Je le fais, parce que c'est la volonté de Dieu, mais je ne sais pas me mettre au-dessus du fond de tristesse que me causent votre absence et celle surtout de votre bonne et chère mère.

Je suis toujours dans cette solitude que je vous disais; singulier isolement au milieu des villes et des populations I

Et encore ne suis-je qu'au départ! Sans doute ce que j'ai pu et ce que je vais accomplir me cause des émotions profondes. Mais quand elles ne sont pas partagées, hélas ! l'effet est bien atténué, et quand on

est loin des siens, il reste un invincible déplaisir. Votre pensée le chasse un peu, et je m'arrête en face de ta figure souriante et réjouie, te chargeant de mille tendresses pour tous,

Ton père, H. de R...

P. S. Dis à ma chère L. que le souvenir de Charles (1 ) est vivant là d'où je viens, et que j'en ai eu encore la preuve manifeste par les regrets qu'il y a laissés. Dis-lui que je porte sa pensée là où je vais.

A Dieu, chère enfant, je t'aime et te bénis.

Un petit mot de tendresse à nous deux, ma bien-aiméeC, que je glisse dans la lettre d'E.

Ah ! chérie, que tu me manques, mais que je suis heureux de ton courage, de ta résolution, de ta fermeté que je m'efforce d'imiter! Le temps marche, assez vite pour nous éloigner, encore pas assez pour nous réunir. Je vais prier pour vous dans une de ces belles églises vénitiennes qui, du milieu des flots, élancent leurs supplications et leurs merveilles vers l'étoile delà mer.

Que cette vie de brouhaha me va peu ! Et comme j'aimerais reprendre mon laborieux servage près de vous, près de toi !

Je vois une foule de belles choses que je voudrais te faire admirer, une foule de jolies choses que je voudrais t'envoyer. Hélas! tu n'es pas là. Mais tu m'aimes, tu

(i) Le frère de M. H. do Ri&dcey.

m'as donné vingt-sept ans de bonheur sans égal et sans mélange, et tu m'en réserves encore, je l'espère bien !

Comment me plaindre et ne pas remercier Dieu, au milieu d'épreuves qui font encore sentir plus vivement le prix des bienfaits reçus et des bienfaits à obtenir?

A Dieu, bien-aimée, à Dieu sur ton cœur et à tes genoux.

J'arrive à Florence, chère C, après avoir bien failli ne pas pouvoir partir de Venise hier. La neige (la neige ici !) avait causé plus de deux heures de retard au train de la poste, et on craignait que le passage ne fût intercepté dans l'Apennin. Je n'en aurais pas été étonné, après le déluge de neige qui avait manqué nous arrêter dans les Alpes. Mais le soir l'ouragan s'est calmé et nous sommes partis nous fiant à la grâce de Dieu, décidés à rester à Bologne, s'il faisait trop mauvais, et finissant par débarquer ici avec un charmant soleil (votre soleil chéri, ma bien chère C.!}, lequel toutefois lutte difficilement avec le brouillard.

Malgré une pluie battante et un vent infernal, j'ai visité hier tout ce que Venise a de plus beau. J'ai marché de onze heures et demie h cinq heures, sans arrêt. Cela m'a fait dormir comme une souche dans le wagon, après m'avoir rempli d'une admiration sans cesse renaissante.

Venise n'a pas d'analogue au monde ; je vous en dirais deux cents pages que je ne tarirais pas. Saint-Marc et le palais des Doges sont incomparables. Tout, dans cette ville sans voitures et absolument plantée sur les eaux, est prodigieux. Comme elle dépérit sous le joug pié-

montais ! Quelle décadence de cette vieille gloire de la guerre, de la politique et des arts, dont elle n'a plus gardé que le souvenir!

Mais il faut que je cesse. Je vais déjeuner, trotter dans Florence et me remettre en chemin ce soir. Je serai demain matin à Rome, but de mes fatigues et, je l'espère sans trop y croire, repos de mes lassitudes, satisfaction de Pâme, mais hélas ! sans vous, sans toi... Tu le sais, et je ne puis pas encore te le dire assez, je ne suis rien sans toi qu'un malheureux qui se traîne aux spectacles de l'art et de la nature, et qui ne peut pas épancher ses impressions dans ce cœur qui seul sait le comprendre, l'encourager et l'aimer.

A Dieu ! Je te laisse au fond du cœur de N.-S., seul lieu où l'on se retrouve toujours et à jamais.

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