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rien le sentiment du royaliste, allié dans le cœur d'Henry à la foi du catholique.
Ainsi donna-t-il son concours au journal l'Union catholique, cl ensuite quelque temps au journal / / n iras; et si des nuances d'opinion se firent jour dans cet essai de journalisme à côté des noms éclatants de Monlalembert et de Veuillot, le caractère d'Henry sortit de l'épreuve entouré de l'affection et du respect de ceux-là mêmes dont il côtoya les opinions sans les subir.
Les luttes de l'écrivain ne devaient pas nuire à la profession de l'avocat. Il arriva même qu'il eut à défendre au palais les causes de liberté qu'il défendait au journal. Ainsi l'abbé Combalot, appelé devant la justice pour un écrit contre le monopole universitaire, fut défendu par Riancey, sinon avec succès, du moins avec honneur; il n'était pas aisé, en ces jours de passion, d'avoir raison devant le juge; avoir raison, c'était le plus souvent être condamné. L'abbé Combalot fut condamné et Henry de Riancey fut montré à la renommée, et chacun pressentit ce que serait son avenir, s'il lui était donné de suivre cette vocation du barreau, à laquelle ne se pliaient pas ses goûts préférés.
Riancey eut à défendre encore d'autres causes, et toujours des causes où dominait avant tout la liberté catholique. 11 savait la pratique des lois civiles, il l'avait apprise à la grande école d'Henné* quin et de Dupin; mais tout le ramenait à l'appli-
cation du droit politique ; de là sa prédilection pour les travaux de défense concertée de liberté publique, où sa parole était à l'aise comme sa plume.
C'est ainsi qu'il prit une part principale au comité des Pétitions pour la liberté d'enseignement établi sous la présidence du comte de Montalembert, dans les dernières années du gouvernement de juillet.
Ce fut alors un grand travail de protestation contre un système de monopole qui, fondé en dehors de la religion, faisait de l'enseignement public un apostolat de scepticisme. Tous les gens de bien prirent part à ce mouvement de réaction avec le clergé catholique, et cette revendication de la liberté ne fut pas sans effet sur la direction des idées publiques. L'aversion des partis de 1 850 pour le clergé parut se changer en sympathie. On sut gré à l'Église de vouloir la liberté après qu'on ne lui avait pas pardonné d'attendre la liberté de la monarchie ancienne.
C'est en regard de ce travail de l'opinion catholique qu'une autre lutte se faisait pour le plein renversement de la monarchie nouvelle.
Les catholiques, les gens de bien, étaient absous d'avance de cette catastrophe, en ne prenant point de part aux actes de violence que les partis destructeurs mêlaient à l'action irrésistible des idées.
— VVI11
Henry de Riancey fut de ceux qui purent marcher la tète haute au milieu des ruines que laissait la révolution soudaine de février.
Le peuple ouvrier, devenu souverain, avait ouï le nom du jeune écrivain, du jeune avocat, partout mêlé aux œuvres qui avaient pour objet le bien du peuple. Souvent sa parole avait été entendue dans les réunions de Saint-François Xavier : sa voix y était aimée comme celle d'un frère; elle y était révérée comme la voix d'un pasteur; aussi fut-il désigné aux votes populaires par la gratitude et l'affection des travailleurs qu'il avait souvent évangélisés comme un missionnaire.
On le connaissait par ses discours et aussi par ses écrits. Il avait publié un petit journal, /' Union populaire; nul n'avait mieux approfondi les questions d'organisation ouvrière; on le savait armé de sagesse pour la conciliation des intérêts et des droits des patrons et des travailleurs; en ces questions difficiles, la charité était sa lumière, et le journal l'Ami de la religion, dont il fut quelque temps directeur, avait révélé tout ce qu'il y avait en son àme de bienveillance et d'équité.
Ce furent là ses titres de popularité; nomme en 4 849, dans la Sarthe, député à V Assemblée législative, après les effroyables déchirements de 1 848, il fut dans cette grande assemblée, que le Pape Pie IX appela « la plus grande réunion d'honnêtes gens qu'on eût pu voir, » un des vaillants
gardiens des principes d'ordre et de liberté, vers lesquels se tournait et s'abritait avidement l'instinct national contre les théories barbares qui venaient de ravager la patrie.
Henry de Riancey prit son rang entre les meilleurs de ces défenseurs de la société; il parut à la tribune et dans les commissions avec l'autorité du jurisconsulte et de l'homme de bien, embrassant de préférence les questions qui touchaient à la liberté religieuse et au bien-être du peuple. Alors la question de l'enseignement, qu'il avait étudiée et discutée dans les œuvres préparatoires, passa de l'examen théorique à la délibération des législateurs. Une commission, instituée par M. de Falloux, ministre de l'instruction publique, avait posé les bases d'une grande innovation dans le monopole universitaire; Henry de Riancey avait pris part, comme publiciste, k ces apprêts de changement; il eut à les défendre comme législateur, et ses opinions, empreintes d'indépendance et de bon sens, furent une lumière pour ceux des députés qui ne voyaient pas sans défiance la liberté, si elle devait profiter à l'Église, tant l'idée du droit commun s'était eflacée dans la pratique continue du privilège !
Le discours que M. de Riancey prononça à l'Assemblée législative, dans sa séance du 5 février 4850, mérite surtout de rester dans la mémoire publique pour la sûreté de la doctrine et
pour l'élégance de l'exposition. 11 faudrait le lire dans son ensemble; on y trouverait comme un résumé lumineux de tou t ce qu i avait été di t depuis quarante ans sur cette grande thèse de l'enseignement public, et l'improvisation du début, réponse à un discours en sens inverse que venait de prononcer un autre orateur, montrait ce qu'aurait été Riancey dans les assemblées délibérantes, si la politique lui avait laissé la liberté de sa vocation et l'exercice de son éloquence.
Je cite tout ce début avec les interruptions qui, loin de déconcerter l'orateur, donnaient de la vie à sa parole.
M. le Président. La parole esta M. de Riancey.
M. H. de Riancey. Messieurs, je l'avoue, la douleur domine chez moi beaucoup trop tout autre sentiment, pour que je réponde à toute la première partie du discours prononcé par l'honorable préopinant; l'Église : Liberté et dévouement.
Tout à l'heure, Mgr l'Évêque de Langres répondait de son banc à l'honorable M. Arnaud : J'ai cru au péril, je ne l'ai pas craint. Non, l'Église ne craint pas le péril. Elle veille, elle défend la société divine et la société humaine; elle essaye de le conjurer, et, soyez-en sûrs, si, par malheur, les jours de combat revenaient, vous la trouveriez encore, s'interposant entre les combattants, et survivant à la lutte pour panser toutes les blessures.
Voilà ce que j'avais à dire d'abord à l'honorable M. Arnaud. Un mot de réponse encore à sa doctrine de séparation absolue entre l'Église et l'État, et à sa doctrine de liberté absolue et illimitée de l'enseignement.
Quant à la liberté absolue et illimitée de l'enseignement, il n'y a qu'un malheur, c'est qu'elle n'est pas dans la constitution.
Quant à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, à l'homme politique, je me permettrai de faire observer que nous vivons sou* le régime
d'un acte solennel, d'un concordat passé entre le sacerdoce et l'empire. Pour que ce traité soit revisé, pour que ce contrat synallagmatique soit modifié, il faut le consentement des deux hautes et souveraines puissances qui l'ont contracté. Il n'appartient pas à une seule de le critiquer et de le rompre.
Et à l'homme de foi, au catholique fidèle, je demanderai la permission d'ajouter ces graves paroles émanées du chef suprême de la catholicité qui, après avoir parlé de ces hommes qui veulent la liberté effrénée, ajoute :
« Nous n'aurions rien à espérer de plus heureux pour la religion et le gouvernement du désir de ceux qui veulent que l'Église soit séparée de l'État et que la concorde mutuelle de l'empire et du sacerdoce soit rompue, cette concorde qui fut toujours si favorable et si salutaire aux intérêts de l'État.
Quelques voix à gauche : Qu'est-ce que cela?
M. de Riaxcey. C'est une encyclique.
Maintenant, messieurs, permettez-moi de quitter le terrain de cette discussion avec l'honorable M. Arnaud et d'appeler votre attention et de la concentrer, si j'ose ainsi dire, sur le point principal du débat, sur l'article 1er, sur le conseil supérieur de l'instruction publique.
Messieurs, je vous demanderai la permission de vous dire d'abord à quel point de vue je me place pour examiner cette grande institution du conseil supérieur. J'ai tout à l'heure essayé de défendre les droits de l'Église, je n'ai pas la prétention de parler en son nom, ce n'est donc pas à son point de vue que je me place pour examiner cet article. Quant à l'Université et même à la philosophie, j'ai encore bien moins de droits; je juge simplement ici, et je vous demande de juger avec cet article 1er, ce conseil supérieur comme citoyen, comme père de famille, comme laïque.
Quelles sont, en fait d'instruction, les deux grandes préoccupations des familles dans ce temps et dans ce pays? Les unes, messieurs, regardent renseignement libre, privé; les autres regardent l'enseignement public.
Il est des familles qui ne sont pas, je le veux les plus nombreuses, mais qui ont une autorité plus vigilante, une résolution plus énergique, une volonté plus ferme. Pour ces familles, les établissements, les maisons d'éducation libres correspondant à leurs doctrines, en harmonie avec leurs croyances, sont la plus pressante de toutes les sollicitudes,
pour elles, accomplir le devoir paternel dans loute son indépendance, faire élever leurs enfanta par des maîtres de leur choix, dans leurs idées, dans leurs opinions politiques, c'est une affaire d'honneur, c'e.M une affaire de conscience, c'est une affaire de foi. Sur ce point, croyezle bien, elles ne transigeront pas, elles n'hésiteront pas : l'avenir. l'esprit, le cœur, l'âme de leurs enfants sont en jeu, c'est un acte de piété paternelle.
Et ce n'est pas seulement dans ce qu'on appelle le parti catholique que je trouve cette invincible fermelé. Il y a des hommes de parti, il y a des penseurs qui agissent et qui estiment de la sorte. Je le déclare hautement, pour ma part, en présence d'une indifférence trop générale, je ne connais rien de plus digne d'esiime, de plus digne de respect, que cette courageuse tendresse. Or c'est à ceux-là, c'est à cet ordre de familles qu'importe, avant tout, la liberté de l'enseignement, l'établissement des écoles libres.
Quant aux secondes, elles sont beaucoup plus multipliées, elles se laissent aller, permettez-moi de le dire, à une confiance et à une quiétude plus grande ; elles sont moins capables de sacrifices et de détermination; elles partagent, d'ailleurs, à un plus haut degré cette habitude si française de s'en remettre volontiers à tout ce qui porte le cachet de l'État. Ces familles, messieurs, recherchent l'enseignement public. Non pas, sans doute, que ce soit, au fond, une préférence absolue, une préférence très-raisonnée, non, mais le collège, messieurs, c'est le vestibule obligé de toutes les carrières, de tous les emplois; le collège, c'est la première classe qui conduit aux professions libérales et aux places rétribuées; le collège, c'est ce qui trace la ligne de démarcation entre le fils du bourgeois et le fils du prolétaire, lequel ne s'élève pas au delà de l'école primaire.
D'ailleurs il y a peu de collèges privés, ils sont chers ou ce sont des maisons spéciales; il y a peu de petits séminaires, et, hier encore, ils étaient sous l'incapacité de donner les certificats d'études par lesquels on arrive à tous les emplois; de sorte que, partie par vanité, partie par économie, bien des familles recourent à l'enseignement public.
Voilà l'état des esprits en France îelativement aux établissements de l'enseignement privé et de l'enseignement public.
Eh bien! pour nous législateurs, en présence de ce douhle lui!, en présence de ce double vœu des familles, qu'est-ce que oous avons à faire?
Quant à la liberté., notre rôle est facile, la Constitution nous prescrit de la garantir. Elle la limite, je le sais et je le regrette, elle la limite dans de trop étroites conditions; mais au moins, dans cette sphèra restreinte, le projet de loi lui a obéi complètement; il la garantit sous des obligations faciles à remplir, sous une surveillance qui a été sévèrement définie. Le projet garantit la liberté. L'honorable M. de Ker'drel l'a prouvé de manière à me dispenser d'entrer dans de grands détails ; je me contenterai de résumer ceci, c'est que j'y trouve la liberté des écoles, la liberté des maîtres, la liberté des méthodes, la liberté de l'Église, et la liberté des associations enseignantes.
Voilà pour l'enseignement privé et celles des familles qui le préfèrent.
Quant à l'enseignement public, il faut bien le dire et le savoir, la Constitution est parfaitement muette; il n'y est pas dit un mot d'instruction publique ni d'Université, elle nous laisse complètement libres ou de détruire ou de conserver l'enseignement public qui a été donné jusqu'ici par l'Université. (Rumeurs.)
Si nous étions des théoriciens, ce serait une fort belle question à agiter que celle de la nécessité d'un enseignement public. M. Thiers vous disait, il y a peu de jours, que de très-grandes nations, d'illustres peuples savent s'en passer. Certes, chez ces nations, chez ces peuples, l'éducation n'est pourtant pas négligée, les sciences, les lettres y sont florissantes, l'activité actuelle n'y est ni épuisée ni ralentie. Le zèle des associations et des particuliers, l'émulation d'établissements antiques, de corporations indépendantes et jalouses de leur vieille renommée, suffisent largement aux légitimes exigences de l'éducation et de la famille.
J'avoue que, pour ma part, je me prends à envier pour mon pays celte puissance, cette fécondité de la science livrée à elle-même, ce dévouement qu'inspire la foi, cette intervention si énergique, si puissante des communes, des associations des familles qui tiennent à honneur de multiplier, d'entretenir tant et de si illustres écoles, ainsi que cela se passe aux États-Unis, en Allemagne et en Angleterre. Si je pouvais former un vœu, ce serait de voir ce bienfait se réaliser dans mon pays. Il faut bien cependant que je tienne compte des faits : ce n'est pas dans un temps et un pays comme le nôtre, avec les habitudes que je vous rappelais tout à l'heure, quand à peine les villes suffisent à entretenir quelques pauvres écoles, quand il faut imposer d office plu-
sieurs milliers de communes pour leur assurer une école primaire, quand la liberté n'est pas encore née sur le sol; ce n'est pas dans de telles conditions qu'on peut songer à contester l'existence d'un enseignement public; il serait insensé de vouloir tout d'un coup supprimer plus de 2,000 professeurs, 30,000 instituteurs, 200 collèges et 36,000 écoles.
Aussi, messieurs, les plus ardents parmi les adversaires de l'Université ne l'ont jamais demandé, et je défie de citer personne qui, par pur amour de la logique, ait eu cette manie d'Érostrate; nous voulons donc, nous devons donc conserver un enseignement public.
Mais en le conservant, ne vous le dissimulez pas, vous prenez une très-grave responsabilité; car enfin c'est vous qui lui ouvrez les ressources du budget ; c'est vous qui êtes les garants de cet enseignement; c'est vous qui en répondrez aux yeux des familles comme dans le for de votre conscience.
Cette Université que vous pouviez anéantir, don vous sauvez le personnel, dont vous sauvez les établissements, dont vous sauvez le traitement et les honneurs, au risque même de rendre la concurrence très-difficile à la liberté, cette Université, elle a pu autrefois faire un État dans 1 État; aujourd'hui elle ne peut plus nier, elle ne peut plus contester votre souveraineté; vous répondez d'elle; il faut qu'elle sente votre action; il faut que vous en rendiez compte au pays et à l'avenir.
Messieurs, vous conserverez une instruction officielle, je le reconnais; je m'y associe; et, pour cette partie, j'accepte complètement la transaction, mais à une condition, c'est que l'enseignement public sera élevé par vous, non pas seulement à son plus haut degré scientifique, mais surtout à sa plus haute puissance morale.
Quand il s'agit des opinions de l'âge mûr, on peut parfaitement discuter pour la liberté plus ou moins étendue de l'esprit et de la volonté; on peut faire de grandes et fort belles phrases sur le droit de tout croire et de ne rien croire. Mais quand il s'agit de l'éducation, il y a des lois essentielles que personne ne peut nier, que personne ne peut contester.
Messieurs, descendons dans le fond de notre conscience. Le père le plus sceptique sent alors tomber toutes ses résistances et toutes bm haines. Diderot faisait apprendre l'évangile à sa fille, et, quelle que BOll la dislance qui nous sépare, ici même, dans cette enceinte, si je me
permettais de vous interroger, je suis sûr qu'il n'y a pas un homme qui ne me répondrait ceci : Que l'enseignement public doit être réglé par les plus austères préceptes de la vertu, de la morale et de la religion. (Très-bien. — Assentiment.) Mais, messieurs, c'est là même le vœu de notre Constitution. Pourquoi, au fond, la Constitution entouret-elle l'exercice de cette liberté d'enseigner de garanties si jalouses, de conditions qu'elle n'impose pas à la jouissance de tous les autres droits, de la liberté d'écrire, par exemple, de la liberté du suffrage, de la liberté même du culte?
Je veux, messieurs, qu'elle n'ait pas pris les moyens les meilleurs et les plus sûrs; mais, en réalité, n'est-ce pas parce qu'elle considère que c'est quelque chose de bien grand, de bien auguste que d'élever la jeunesse, et qu'on ne saurait y apporter trop de dévouement et trop de mérite?
Eh bien! c'est à ce vœu de la Constitution, c'est à ce cri des familles, que vous devez répondre en conservant l'enseignement public, en lui donnant toute l'élévation et la pureté dont il est susceptible.
Et après ces belles considérations, Riancey entrait dans l'examen de la loi, qu'il jugeait surtout au point de vue des besoins publics et de la sollicitude chrétienne des familles. Cette belle langue de la politique religieuse a depuis lors disparu des tribunes; les lois ne sont plus étudiées que dans l'économie matérielle de leurs dispositions; c'est le signe d'une grande altération des idées politiques, et cette remarque peut n'être pas inutile à l'appréciation du mouvement fortuné où la France de 4 850 se laissait emporter si un coup soudain n'avait arrêté violemment la liberté et la droiture de ses instincts.
Quoi qu'il en soit, Riancey couronnait la dis-
cussion de la loi par dos vues sur l'éducation nationale, où s'épanchait toute sa foi.
Messieurs, cette éducation, c'est l'éducation tout entière, ce n'esl pas celle de tel ou tel établissement; l'éducation nationale n'est pas plus l'éducation des établissements publics que celle des établissements libres. L'éducation nationale, messieurs, savcz-vous ce qui la constitue ? C'est ce qui rendra cette éducation le plus conforme au génie de notre nation, aux nobles traits de son caractère; ce qui donnera aux jeunes générations l'amour du pays, le respect de ses institutions et de ses lois : l'amour de la religion, qui est le seul frein des passions et l'école du respect ; l'amour de la vertu, la conservation des mœurs, sans laquelle toute société périt, et enfin, messieurs, c'est ce qui leur inspirera le plus l'esprit national, c'est-à-dire le caractère propre de la nation, sans orgueil démesuré de soi-même, sans mépris des autres, prenant les qualités de son peuple, corrigeant ses défauts, étant de son siècle sans renier son passé; enun mot, saisissant, pour le reproduire, l'idéal de la France à toutes les époques et avec toutes ses gloires. Voilà, messieurs, ce qui constituera une éducation vraiment nationale!
Voix nombreuses à droite : Très-bien ! très-bien !
M. de Riancey. Eb bien, ce privilège, je ne le reconnais à personne isolément. Il ne peut appartenir au gouvernement. Non, messieurs, le gouvernement ne peut pas mouler la jeunesse à son effigie; cette image est trop mobile, celte image est trop imparfaite. On sait d'ailleurs comme le procédé a réussi à ceux des gouvernements qui ont voulu l'essayer; on sait que les générations qu'ils ont élevées ont toujours été sur eux en avance d'une révolution, et précisément de celle-là même qui devait les renverser. (Très-bien!)
Ce n'est donc pas le gouvernement qui peut faire l'éducation nationale ; ce n'est pas vous, non plus, ce ne sont pas les assemblées. Permettez-moi de le dire, des assemblées plus grandes et plus puissantes que celle où je parle se sont usées à ce travail; elles ont entassé des plans, elles ont offert des prix, des récompenses pour les meilleurs traités, pour la meilleure éducation, et \c> plans sont i estes sans exécution, les prix n'ont pas été gagnés, ils n'ont pas même été mérités. Cette grande œuvre, elle est au-dessus de la force des assemblées, des
gouvernements; elle appartient à tous, elle appartient à la nation elle-même, dans la plénitude de sa liberté et dans la diversité aussi qui caractérise les divers enseignements de la jeunesse. (Très-bien ! trèsbien!)
Messieurs, pour cette œuvre qui est l'œuvre de tous, n'est pas seulement l'œuvre d'un parti, d'un pouvoir, d'une assemblée, mais qui est l'œuvre de la France elle-même ; pour cette œuvre, il faut appeler les forces les plus actives, les puissances les plus hautes du corps social tout entier; il faut que toutes les ressources soient employées. Ce n'est pas trop des trésors de l'État, de la sollicitude des familles, de la vigilance des magistrats, du dévouement de l'Église; c'est au concours seul de toutes les forces sociales qu'il appartient de réaliser la vraie la grande éducation nationale.
Voilà pourquoi tous les éléments de prospérité intellectuelle, de force et de grandeur morale, ont été conviés à se combiner dans le conseil supérieur, qui est la clef de voûte de l'enseignement en France.
Eh bien ! sous ce rapport, permettez-moi de le dire, nous ne présumons pas trop de toutes ces puissances diverses que je viens d'énumérer, en affirmant, et nous l'espérons fermement, qu'elles y apporteront toute leur énergie. Déjà, vous l'avez entendu, et cette parole sera l'honneur de la vie parlementaire de Mgr l'évèque de Langres qui l'a prononcée : Oui, l'Église accepte cette charge, l'Église accepte ce fardeau, ce surcroît de fatigues, de périls même, qui lui est offert et pour lequel la société lui demande un nouveau dévouement. (Rumeurs à gauche.)
Je ne veux pas croire que cet exemple ne sera pas suivi par l'Université.
Oui, sans doute, et je ne le cache pas, c'est là pour l'Église une grande et redoutable expérience. Il y a des dangers, des périls, des obstacles, des difficultés. Sans doute, la loi n'est pas parfaite; mais qui se Halte de faire de la perfection dans ce temps-ci? Sans doute la loi n'est pas définitive, mais qu'est-ce qui est définitif dans les jours où nous vivons? Votre constitution même, vous l'avez mesurée à quatre années !
Un membre à gauche : Comment cela?
M. de Riancey. Messieurs, la loi est une œuvre de transaction et de transition : elle est imparfaite comme les transactions, elle a des pé-
rils comme des transitions ; elle ne vaut guère mieux que notre temps; elle ne vaut guère mieux que notre pays ; elle ne vaut guère mieux que notre société, je le sais bien. Mais, au moins, elle a le courage de compter sur le bon vouloir, sur le zèle, sur l'abnégation, sur le patriotisme de tous. Elle échouera peut-être; mais ce sera déjà, pour ceux qui la soutiennent, un assez bel honneur que d'avoir eu cette confiance, que d'avoir tenté cette épreuve : voilà pourquoi je vote pour le projet de loi. (Vives et nombreuses marques d'approbation à droite. — L'orateur reçoit au pied de la tribune les félicitations de plusieurs de ses collègues.)
Tel fut le langage de Riancey clans cette question de l'enseignement; et l'applaudissement de l'assemblée attestait un grand travail de réaction chrétienne contre les opinions sceptiques qui désolaient les générations.
Mais ce retour manifeste ne se faisait pas sans un secret mélange de luttes d'ambition et de desseins d'usurpation politique. Ce n'est point le lieu de rappeler les trames cachées sous les dehors de gouvernement. En des conflits où paraît d'une part une assemblée retenue par ses propres lois, et d'autre part une personnalité résolue à subordonner les lois à la force et aux coups d'aventure, la défaite n'est pas douteuse et d'avance la victoire est connue. Le coup d'État du 2 décembre ne fut une surprise que pour les irréfléchis; mais ceuxlà même qui, sans en avoir la confidence en nourrissaient le pressentiment, n'avaient pas espéré un succès si rapide. Henry de Riancey, avec sa droiture et sa foi, devait être parmi les vaincus ; il son
alla avec Berryer et tous les autres protester à la mairie du Xe arrondissement contre la violation de la souveraineté représentative du peuple; le peuple, comme il arrive, laissa passer ce cri de liberté, et il vit comme un spectacle de curiosité les députés prisonniers emmenés par des soldats, comme s'ils avaient eux-mêmes violé toutes les lois; quelques heures après tous ces criminels étaient à Vincennes, expiant l'honnêteté, l'aveuglement et aussi la quiétude de leurs bons desseins.
Après une captivité de quelques jours, ilsallaien t trouver la France aux pieds d'un maître, et H. de Riancey n'eut plus qu'à reprendre ses travaux d'historien et d'avocat des causes vaincues : noble tâche, protestation de la conscience contre l'arbitraire et l'impunité des oppressions.
Alors quel spectacle que celui de l'Europe! tout est plein de nouveautés et de violences; tandis que la France des révolutions renouvelle son apprentissage du despotisme , la Russie sévit contre l'Église, la Pologne est martyre, la Suisse a ses proscriptions, la Syrie a ses désastres, l'Irlande a ses restes de calamité, l'Espagne se débat contre l'usurpation, l'Italie et l'Allemagne sentent les apprêts de grands renversements ; partout des menaces de chute et des symptômes de ruine. Devant cet état du monde, le zèle catholique se ranime et la presse est un combat.
En ces rencontres quelque doute venait d'en-
Iror dans les opinions du parti royaliste. La conduite n'était point incertaine en ce qui concernait la défense de l'ordre dans la société ; la voix auguste du comte de Chambord avait faitun saint devoir de cette défense ; mais allait-on prendre part à l'action politique des partis dans les choses du gouvernement, c'est le doute qui avait pu naître, et il jetait quelque difïiculté dans la conduite de nos journaux; et cela même amena la direction du journal l'Union à appeler à soi le concours de Henry de Riancey. Il y fallait de la résolution, il y fallait aussi du tempérament; nous avions à concilier des vœux contraires, et Riancey, par sa sagesse et sa droiture, par son bon sens et sa bienveillance, parut réunir tout ce qui pouvait répondre à la pensée commune dans la variété même de ses expressions. C'est ainsi que s'explique l'heureuse venue de H. de Riancey au milieu des écrivains vétérans qui l'avaient devancé dans les combats de la presse; il nous apportait avec la jeunesse le savoir, avec l'ardeur la prudence, avec l'activité la modération; et ainsi allait-il passer près de nous dix-huit ans de travail commun , — grande spatinm , — grand espace de la vie, rempli d'effusions mutuelles d'affection et de confiance, sans qu'aucun nuage dut se lever jamais sur des travaux inspirés par la même foi. Ces années auront été les plus douces de mon vieux métier de journalisme; elles ont eu leurs amertumes, mais adoucies sous la main de
Dieu, par une si pure et si délicate amitié. Je ne rappelle pas ce souvenir sans attendrissement; il est pour moi une consolation, il est pour Henry un hommage.
Comment faire à présent l'histoire de ces dixhuit ans de lutte concertée contre le mal social? La France catholique et royaliste ne saurait en perdre jamais la mémoire. Que de questions remuées ! que de préventions attaquées ! que d'erreurs dissipées! que de droits vengés! H, de Riancey était admirable à se jeter dans les mêlées politiques, armé, comme il était, d'instruction et de logique. Sa discussion était prompte, surtout à la réplique. Il n'allait guère de lui-même aux thèses générales; il préférait le combat contre les thèses spéciales des mauvais politiques et des esprits faux. Il y mettait de la vivacité, mais aussi de la courtoisie. Nous n'avons jamais su à Y Union le prix de la personnalité; aussi nous aimions la bienveillance de Riancey, et nous l'aimions encore, lorsqu'il la relevait par un peu de raillerie et par une pointe de persiflage.
On put voir dans une occasion que les journaux de Paris n'ont pas oubliée, qu'il eût pu se donner les allures de la malignité, s'il n'avait préféré le ton sérieux de la controverse. M. Paulin Lymairac avait eu dans le Constitutionnel une distraction malheureuse; emporté par la polémique, il voulait que Y Union ne le crût pas capable d'avoir changé
d'opinion en quelques points essentiels de politique. Kiancey soutenait un dire contraire, et Lymairac, trop échauffé, jeta un défi tout à fait imprévu au milieu de la dispute; il offrait cent mille francs à qui le mettrait en contradiction avec luimême. C'était une grosse imprudence; Riancey le prit au mot, et dès le lendemain il étalait les opinions les plus contradictoires, tombées de la plume de l'étourdi. Il y eut dans la presse une longue risée ; les cent mille francs allaient-ils être comptés par M. de Lymairac? Personne ne le crut, mais la risée n'en fut que plus contagieuse; elle dura trois jours, et Riancey s'amusa de sa victoire en homme de goût qui a peu de souci de l'argent, mais qui ne dédaigne pas les succès de l'esprit.
Des pensées plus sérieuses occupaient la vie d'Henry de Riancey. Tandis qu'il suivait dans l'Union les questions de liberté politique, et qu'il soumettait à l'examen de chaque jour les actes du gouvernement, il donnait ses heures de calme au renouvellement de cette grande Histoire du monde entreprise dans le premier enthousiasme de sa jeunesse. La maturité était venue et, d'autre part, l'érudition historique avait partout élargi ses conquêtes. Riancey suivait avec amour ses découvertes. Il y avait en cette heureuse nature une disposition singulière à s'assimiler tout ce qui se rapportait à son dessein ; attentif à la recherche des travaux contemporains, il la faisait entrer dans son
œuvre avec une dextérité ingénieuse, et ainsi les progrès des académies et des écoles servaient à son propre progrès, et YHistoire du monde renouvelée allait justifier la faveur première qui l'avait accueillie et appeler des jugements où l'admiration ne serait point suspecte de complaisance.
Par malheur, ce frère, associé à toutes les pensées et à toutes les œuvres d'Henry, Charles venait d'être ravi à sa tendresse. Il y eut à Paris une grande émotion à la rupture de cette amitié fraternelle, dontl'exemple honorait les lettres catholiques. A ce moment se révélèrent hien des secrets cachés de vertu et de piété, et l'on aima partout à redire ce qu'avait été cette vie d'écrivain vouée à la sainteté domestique dans un temps, où les lettres semblent être une profession de frivolité, parfois de débauche et d'impiété (1).
(l) La vie de Charles est tout entière dans une méditation trouvée dans ses papiers; on la dirait tombée de la plume d'un philosophe caché dans une cellule de cénobite. Je ne la transcris pas sans émotion :